|
Ulysse
au pays des hommes
Né à
Iasi (Roumanie) en 1898, mort à Auschwitz en 1944, Benjamin
Wechsler, devenu ensuite B. Fundaionu puis Fondane, manifesta très
tôt son intérêt pour la littérature française
en publiant en roumain, en 1921, Images et livres de
France, contenant des textes sur Baudelaire, Mallarmé,
Gide et quelques autres, préfigurant des essais à
venir publiés à Paris, où il s’installe
dès 1923. « Importateur de culture européenne
», selon la formule de Petre Raileanu, il joue un rôle
décisif d’une part dans les mouvements de va-et-vient
entre l’Est et l’Ouest, d’autre part dans la vie
culturelle française et européenne. « De
Dada à l’existentialisme, Benjamin Fondane a […]
parcouru un long chemin avec la pensée de son temps. Témoin
lucide et exigeant, il l’a accompagnée et bien souvent
précédée, au risque de ne pas être entendu
par ses contemporains », a écrit Michel Carassou.
Penseur, critique,
homme de théâtre, Fondane fut aussi – et surtout,
devrions-nous dire – un grand poète de langue française.
La réunion par les éditions Verdier de ces cinq livres
de poèmes est salutaire, et d’ailleurs conforme au
désir exprimé par le poète dans une lettre
envoyée à sa femme depuis le camp de Drancy, avant
de partir vers la mort.
Cinq livres,
donc : Ulysse (publié en 1933,
remanié jusqu’en 1944), Le mal des fantômes
(écrit en 1942-1943, resté inachevé), Titanic
(1937), Exode (écrit vers 1934,
complété en 1942 ou 1943), Au temps du
poème (écrit entre 1940 et 1944).
 |
Cinq
livres et un inédit de septembre 1943, dont une strophe
pour ainsi dire prémonitoire :
Je
pense au poète vieilli.
Voyez : il écrit un poème.
En a-t-il écrit, des poèmes !
Mais celui-là c’est le dernier.
Comme
le dit Henri Meschonnic dans son « retour du fantôme
» liminaire, « Benjamin Fondane s’écrit
d’avance mort ». Mais aussi – toujours
Henri Meschonnic – « pas un n’a écrit
la révolte et le goût de vivre mêlé
au sens de la mort comme Benjamin Fondane. Sa situation de
fantôme lui-même y est sans doute pour quelque
chose : un émigrant de la vie traqué sur les
fleuves de Babylone ».
|
Ulysse / Fondane
est le « Juif errant », celui qui se demande : «
Est-ce arriver vraiment que d’arriver au port ? »,
celui qui, dans un perpétuel exode, chante l’Amérique
et l’Argentine, et la mélancolie de l’exil :
Sur les
fleuves de Babylone nous nous sommes assis et pleurâmes
que de fleuves déjà coulaient dans notre chair
que de fleuves futurs où nous allions pleurer
le visage couché sous l’eau,
celui qui interroge
la légitimité du poème :
Quelle
chanson chanterais-je sur une terre étrangère […]
car l’homme n’est pas chez lui sur cette terre.
L’émigrant
chante, navigue et se souvient de ses origines :
Pourquoi
l’océan me fait-il penser à ces plaines de
Bessarabie
on y marchait longtemps et c’était long la vie.
Et s’il
aspire au port, c’est sans illusions :
Nous ne
parlons aucune langue
nous ne sommes d’aucun pays
notre terre c’est ce qui tangue
notre havre c’est le roulis.
De la fuite
incessante à la révolte et à la résistance,
le mouvement est naturel, comme l’avoue le « Non lieu
» écrit par Fondane en guise de présentation
du « Mal des fantômes » : « J’ai
voulu écrire ces poèmes dans le goût dévorant
de mon siècle. Si j’ai résisté, d’où
m’est venue cette résistance ? »
La poésie
de Benjamin Fondane est de toutes dimensions. Poésie du mythe
et du sacré (L’Odyssée, La Bible…), poésie
de l’amour pour « la frêle bergère
» et « la fiancée promise et noire du
Cantique des Cantiques », elle est avant tout poésie
humaine :
Je parle
d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier.
Fondane, c’est
un homme qui tente de se dire avec son universalité, ses
contradictions, ses imperfections, dont le chant peut n’être
« qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans
un poème parfait », mais qui tente de se donner
« un visage d’homme, tout simplement ».
Jean-Pierre
Longre
(décembre 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

Poésie
: articles en ligne
Le numéro
38 (octobre 2006) de la revue poétique La
page blanche contient un important «moment
critique» sous la forme d’un article de Contantin
Pricop, traduit du roumain par Hélène Lenz
: « Vases communicants / B. Fundaionu et la littérature
roumaine ». A lire en complément de ce recueil
de poésie française.
http://www.lapageblanche.com/
http://www.editions-verdier.fr
http://www.fondane.org/ |