Pour
une poignée de cendres
Passons d’emblée
sur les péchés véniels de l’écriture
de James Flint, car il y en a. Oui, son style peut irriter quand
s’y enchaînent les métaphores basées sur
des films ou des jeux vidéo connus surtout par un lectorat
de trentenaires. Signalons toutefois à sa décharge
que ce beau gosse des lettres anglo-saxonnes a baigné dans
les années 80 et s’est donc, comme la plupart de ses
contemporains d’acné, gavé de Tron, de Star
Wars, de Mad Max, d’Agence tous risques et de science-fiction.
Le personnage principal de son dernier opus, un informaticien hyper
qualifié, un peu pataud et bourré de complexes, régurgite
tout naturellement nombre de références issues de
cette culture populaire. Ce travers n’empêche pas Electrons
libres d’être, après Habitus
en 1998, un dispositif romanesque fascinant.
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Flint
réussit à mener sur près de 540 pages
un récit haletant, soutenu par les entrechats incessants
de l’émotion, du mystère et de l’ironie.
L’objet de la quête est classique : la figure
du père absent. James Cooper veut savoir qui était
réellement Jack Reever, ce sculpteur hippie dont il
ne porte même pas le nom, qu’il n’a jamais
revu depuis son adolescence et avec lequel il a pourtant un
sérieux compte à régler. En effet, un
expéditeur anonyme a eu l’excellente idée
de faire parvenir au jeune homme les cendres de son paternel
dans une boîte à café, et ce sur son lieu
de travail, un panoptikon militaire britannique classé
top secret. Le fantôme de l’attaque à l’anthrax
s’abat sur le site dès la réception de
cet étrange colis et provoque la mise à pied
de Cooper. |
Celui-ci décide
alors de profiter de son congé forcé pour aller aux
États-Unis et y suivre les traces de Jack River dans différentes
usines ou communautés écologistes qu’il a marquées
de sa forte personnalité. Jusqu’à échouer
à Atomville, lotissement résidentiel perdu en plein
cœur du désert américain, construit dans la foulée
du projet Manhattan (les deux gros flashs dans le ciel japonais
en août 45, vous vous souvenez ?). Là, le puzzle se
reconstitue pièce par pièce, le rideau se lève
définitivement sur le rêve mégalomaniaque et
démentiel de Jack Reever.
Livre aux ambitions totales, Electrons libres
est déjà comparé au Pendule de Foucault
d’Eco. Et il est vrai que Flint ne lésine pas sur les
détours par l’alchimie, la Maçonnerie ou d’obscurs
traités de pyrotechnie datant de la Renaissance, qu’il
articule, avec une dextérité époustouflante,
à des explications techniques très pointues à
propos de l’autre protagoniste de l’œuvre : le
nucléaire. Le réalisme du texte, ou plutôt son
inquiétant imaginaire, est accentué par les quelques
clichés photographiques qui l’illustrent, à
la manière des récits autobiographiques d’un
W.G. Sebald.
La virtuosité de Flint n’a cependant rien de prétentieux
ni de gratuitement érudit. Elle repose sur ce qui fonde l’art
du roman : la fusion parfaite de la vérité et de l’illusion.
À chacun de débrouiller fébrilement cet imbroglio,
pour son plus grand plaisir.
Frédéric
Saenen
(mars 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.

http://www.audiable.com/
http://www.jamesflint.com/
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