Électrons libres
de James Flint

roman traduit de l’anglais (The Book of Ash) par Alfred Boudry
Au Diable Vauvert, 2006

 

Pour une poignée de cendres

Passons d’emblée sur les péchés véniels de l’écriture de James Flint, car il y en a. Oui, son style peut irriter quand s’y enchaînent les métaphores basées sur des films ou des jeux vidéo connus surtout par un lectorat de trentenaires. Signalons toutefois à sa décharge que ce beau gosse des lettres anglo-saxonnes a baigné dans les années 80 et s’est donc, comme la plupart de ses contemporains d’acné, gavé de Tron, de Star Wars, de Mad Max, d’Agence tous risques et de science-fiction. Le personnage principal de son dernier opus, un informaticien hyper qualifié, un peu pataud et bourré de complexes, régurgite tout naturellement nombre de références issues de cette culture populaire. Ce travers n’empêche pas Electrons libres d’être, après Habitus en 1998, un dispositif romanesque fascinant.

Flint réussit à mener sur près de 540 pages un récit haletant, soutenu par les entrechats incessants de l’émotion, du mystère et de l’ironie. L’objet de la quête est classique : la figure du père absent. James Cooper veut savoir qui était réellement Jack Reever, ce sculpteur hippie dont il ne porte même pas le nom, qu’il n’a jamais revu depuis son adolescence et avec lequel il a pourtant un sérieux compte à régler. En effet, un expéditeur anonyme a eu l’excellente idée de faire parvenir au jeune homme les cendres de son paternel dans une boîte à café, et ce sur son lieu de travail, un panoptikon militaire britannique classé top secret. Le fantôme de l’attaque à l’anthrax s’abat sur le site dès la réception de cet étrange colis et provoque la mise à pied de Cooper.

Celui-ci décide alors de profiter de son congé forcé pour aller aux États-Unis et y suivre les traces de Jack River dans différentes usines ou communautés écologistes qu’il a marquées de sa forte personnalité. Jusqu’à échouer à Atomville, lotissement résidentiel perdu en plein cœur du désert américain, construit dans la foulée du projet Manhattan (les deux gros flashs dans le ciel japonais en août 45, vous vous souvenez ?). Là, le puzzle se reconstitue pièce par pièce, le rideau se lève définitivement sur le rêve mégalomaniaque et démentiel de Jack Reever.

Livre aux ambitions totales, Electrons libres est déjà comparé au Pendule de Foucault d’Eco. Et il est vrai que Flint ne lésine pas sur les détours par l’alchimie, la Maçonnerie ou d’obscurs traités de pyrotechnie datant de la Renaissance, qu’il articule, avec une dextérité époustouflante, à des explications techniques très pointues à propos de l’autre protagoniste de l’œuvre : le nucléaire. Le réalisme du texte, ou plutôt son inquiétant imaginaire, est accentué par les quelques clichés photographiques qui l’illustrent, à la manière des récits autobiographiques d’un W.G. Sebald.
La virtuosité de Flint n’a cependant rien de prétentieux ni de gratuitement érudit. Elle repose sur ce qui fonde l’art du roman : la fusion parfaite de la vérité et de l’illusion. À chacun de débrouiller fébrilement cet imbroglio, pour son plus grand plaisir.

Frédéric Saenen
(mars 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

http://www.audiable.com/

http://www.jamesflint.com/