Vie,
mort et résurrection d’un Congressiste
Le Belge Paul
Otlet (1868-1944) rappelle immanquablement le protagoniste de la
fameuse parabole de Borges, Le Congrès, où
nous est exposée l’idée démesurée
– et vouée à l’échec – d’un
autodidacte désireux de « créer une organisation
rassemblant la planète entière ». Otlet
a lui aussi, dès sa plus tendre enfance, nourri une inextinguible
volonté de rassembler : les livres avant tout, puis
chaque trace, sous n’importe quelle forme, de savoir, dans
le but supérieur d’aboutir à la concorde universelle.
Le personnage
est attachant, mais extrêmement troublant. À lire cette
première biographie que lui consacre Françoise Levie,
on est en droit de se demander si l’on a affaire à
un doux rêveur, un farfelu, un précurseur de génie,
un dangereux maniaque ou un homme portant à bout de bras
son idéal. Le tout à la fois, sans doute.
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Initiateur
du Répertoire Bibliographique Universel, Otlet s’inscrira
d’abord dans la tradition du classement de Dewey pour
proposer ensuite son propre système d’agencement
des références, en branches, sous-branches
et branchettes des plus détaillées. Au-delà
du fichage forcené du moindre document, auquel il
s’attela sans répit, se dessinent les plans,
en perpétuelle expansion, de la création d’un
Musée International, d’un Centre Mondial, enfin
d’une Cité qui s’appellerait le Mundaneum
et tiendrait le triple rôle de réceptacle de
la Civilisation, de carrefour des Sciences et de moyeu d’où
rayonnerait la Paix. L’ambition de réaliser
ce projet se verra accélérée par la
nouvelle de la mort de son fils sur le front de l’Yser
en 1914, tragédie après laquelle Otlet promouvra
avec acharnement un humanisme pacifiste qui ne lui attirera
d’ailleurs pas que des sympathies…
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Concrètement,
les tonnes d’ouvrages, de revues, d’affiches et de bric-à-brac
hétéroclite que recueillirent Otlet, son ami le socialiste
Lafontaine et une poignée de fidèles collaborateurs,
constituent indubitablement les archives les plus étonnantes
et les plus malmenées de l’histoire humaine. En effet,
cette bibliothèque hors-norme, rehaussée d’un
inventaire comptant des millions (!) de bristols, en encombra plus
d’un. À commencer par le Cinquantenaire, qui l’hébergea
momentanément et qui en dérangeait régulièrement
les collections, au dam de leur maître d’œuvre,
à coups de « Foires commerciales aux caoutchoucs ».
Dans le sillage
de ses déménagements successifs, imposés par
le gouvernement belge lui-même ou, pendant la guerre, par
les autorités occupantes, le Mundaneum, «
Juif errant » de papier, perdra irrémédiablement
quantité de pièces. Certes, l’intérêt
des ressources amoncelées par Otlet pourra paraître
relatif, si l’on comprend qu’à ses yeux, tout
écrit faisait sens pour révéler la culture
à laquelle il appartenait. On n’est pas loin parfois
des énumérations du « grand chosier »
cher à Vialatte… Ce serait faire fi d’une démarche
d’appréhension globale du réel qui, aussi affolante
qu’elle semble, n’en recouvrait pas moins une part de
noblesse et un dévouement certain à la cause de la
Pensée.
Levie fait en
tout cas mouche, puisqu’il s’agit ici de partager son
engouement pour cet esprit total. En défricheuse et déchiffreuse,
elle nous guide à travers des kilomètres de rayonnages
et, des caisses qu’elle a passé des mois à dépouiller
et numéroter, exhume un à un les épisodes saillants
d’une vie. Otlet – qui l’eût cru ? –
gardait absolument tout, même ce qu’on lui conseillait
avec insistance de détruire. C’est ainsi que l’on
retrouve ses textes de jeunesse attestant qu’il fut prématurément
atteint du virus classificatoire aigu. On surprend les dialogues
qu’il a entretenus avec des architectes tels qu’Andersen
ou encore Le Corbusier, afin d’édifier sa Cité
rêvée. On apprend que le rationaliste, le positiviste,
pouvait se doubler d’un caractère passionné,
lorsqu’il tombe éperdument amoureux de celle qui deviendra
sa deuxième épouse. On le voit, finalement, hagard,
lancer des SOS aux Grands de la Terre, démocrates ou dictateurs,
pour préserver sa précieuse cargaison avant de sombrer
avec son navire.
Nombreux aujourd’hui
sont ceux qui considèrent Otlet comme un visionnaire, qui
avait pressenti ce que serait Internet et l’importance cruciale
que prendrait l’information, véhiculée par quelque
technologie que ce soit, à l’ère contemporaine.
Ce qui a d’ailleurs pu être sauvé du Mundaneum
fait l’objet d’un musée, situé à
Mons, qui possède une somme impressionnante de documents
d’époque, notamment sur l’anarchisme et le féminisme.
Si des zones
d’ombre subsistent, bien entendu, dans l’évocation
de ce destin, c’est comme pour mieux titiller la curiosité
du lecteur (on aimerait par exemple en savoir davantage sur les
rapports d’Otlet avec la Théosophie). Cette enquête,
pionnière, est assurément un modèle du genre,
mené avec autant de précision que de délicatesse.
Car Levie, après avoir entrouvert plusieurs tiroirs, laisse
à d’autres le soin de répondre à cette
épineuse question : « Qui classera Paul Otlet ?
»
Frédéric
Saenen
(décembre 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.lesimpressionsnouvelles.com/
http://www.mundaneum.be/
http://savoirscdi.cndp.fr/CulturePro/biographie/otlet/otlet.htm
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