«
Flandres » : Qui terre a guerre a.
La
guerre éclate dans la vie d’un jeune fermier des
Flandres. Des paysages de plaines aux tambours du désert,
la même monotonie. Un cinéma étonnant.
Demester, le personnage principal, traverse sa ferme d’un
pas lent comme le spectateur est invité dans les Flandres
de Bruno Dumont, dix ans après le formidable La
Vie de Jésus. A la vitesse du tracteur,
et toujours sans musique, ni acteurs professionnels, le film
suit un héros mutique rappelant celui de L‘Humanité
(1999). Il montre la campagne avec réalisme,
par la précision du son et par le recours aux plans larges,
mais aussi la vie morne des villageois, sans concession dans
les dialogues, et l’amour, de façon bestiale. L’air
abruti, les regards très appuyés (comme pour remplacer
la parole), Demester échappe à peine à
la routine du travail quand Barbe, la nympho au grand cœur,
l’emmène au champ comme un taureau.
La monotonie rustique devrait se briser à mesure que
les gars de la région évoquent leur départ
imminent pour l’armée, pour le combat, pour un
pays du Proche-Orient ou du Maghreb (tourné en Tunisie).
Mais le ton ne change pas vraiment une fois l’action accélérée
car transportée en plein champ de bataille, au sein d’une
petite unité de soldats français. Ces jeunes sont
confrontés aux pires violences, bien visibles, telles
que le viol, l’emprisonnement et les exécutions
sommaires. Autant d’épisodes endurés en
serrant les dents, sans réaction émotive, sans
jouer la comédie, et donc en plein accord avec le dispositif
radical de Bruno Dumont. Ainsi l’art de filmer les tensions
entre les jeunes guerriers renvoie aux scènes de fébrilité
de La Vie de Jésus. L’étonnant
cinéma de Bruno Dumont s’interroge, recherche pourquoi
vivre en bande, comment les rapports de soumission ou de domination
basculent d‘un coup d‘œil, quel sens profond
revêtent les insultes les plus communes.
En parallèle aux fusillades dans le désert (un
décor retrouvé après l’expérience
américaine «Twentynine Palms» en 2003), l’intrigue
se poursuit dans les Flandres autour de Barbe, la femme-patrie
esseulée, bourrelée d‘inquiétude.
Sur ce terrain également, les gros rebondissements, physiques
et psychiques, se multiplient jusqu’au bord du mélodrame.
L’histoire se veut actuelle, ancrée dans la terre
des Flandres et le sable oriental au prix de certains archaïsmes
(on fait la guerre à cheval et la conscription a apparemment
survécu). De plus, les seconds rôles paraissent
schématiques à l’image des hommes de Barbe
(son père buté, son soupirant beur à mobylette…).
Bruno Dumont tend malgré lui un miroir peu flatteur aux
habitants de sa région natale.
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Au
fond, Flandres ne se déroule
ni en France, ni en Irak, mais dans le monde d’un
auteur créatif clair et concis. Chaque image en
appelle un autre dans ce film d’action à
la psychologie bien amenée — le plus tard
est le mieux, en l‘occurrence. Plongeant directement
dans la bataille, Dumont brille davantage par sa direction
que par sa composition avec, notamment, la redondance
des plans larges. Parmi les cinéastes modernes,
voilà bien un aventurier dont l’œuvre
semble aujourd’hui animée par l’humilité
face au récit. Il vaut mieux la considérer
dans son ensemble, voir chacun de ces quatre films comme
un tout — au risque de témoigner de la déclaration
d’amour la plus nulle du cinéma à
la toute fin de Flandres... |
François
Cavaillès
(juillet 2006)

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