Flandres
film français de Bruno Dumont (2005)
Avec Adélaïde Leroux et Samuel Boidin. durée: 1h31

Sortie nationale 30 août 2006
Grand Prix du Festival du Film de Cannes 2006

 

 

« Flandres » : Qui terre a guerre a.

La guerre éclate dans la vie d’un jeune fermier des Flandres. Des paysages de plaines aux tambours du désert, la même monotonie. Un cinéma étonnant.

Demester, le personnage principal, traverse sa ferme d’un pas lent comme le spectateur est invité dans les Flandres de Bruno Dumont, dix ans après le formidable La Vie de Jésus. A la vitesse du tracteur, et toujours sans musique, ni acteurs professionnels, le film suit un héros mutique rappelant celui de L‘Humanité (1999). Il montre la campagne avec réalisme, par la précision du son et par le recours aux plans larges, mais aussi la vie morne des villageois, sans concession dans les dialogues, et l’amour, de façon bestiale. L’air abruti, les regards très appuyés (comme pour remplacer la parole), Demester échappe à peine à la routine du travail quand Barbe, la nympho au grand cœur, l’emmène au champ comme un taureau.

La monotonie rustique devrait se briser à mesure que les gars de la région évoquent leur départ imminent pour l’armée, pour le combat, pour un pays du Proche-Orient ou du Maghreb (tourné en Tunisie). Mais le ton ne change pas vraiment une fois l’action accélérée car transportée en plein champ de bataille, au sein d’une petite unité de soldats français. Ces jeunes sont confrontés aux pires violences, bien visibles, telles que le viol, l’emprisonnement et les exécutions sommaires. Autant d’épisodes endurés en serrant les dents, sans réaction émotive, sans jouer la comédie, et donc en plein accord avec le dispositif radical de Bruno Dumont. Ainsi l’art de filmer les tensions entre les jeunes guerriers renvoie aux scènes de fébrilité de La Vie de Jésus. L’étonnant cinéma de Bruno Dumont s’interroge, recherche pourquoi vivre en bande, comment les rapports de soumission ou de domination basculent d‘un coup d‘œil, quel sens profond revêtent les insultes les plus communes.

En parallèle aux fusillades dans le désert (un décor retrouvé après l’expérience américaine «Twentynine Palms» en 2003), l’intrigue se poursuit dans les Flandres autour de Barbe, la femme-patrie esseulée, bourrelée d‘inquiétude. Sur ce terrain également, les gros rebondissements, physiques et psychiques, se multiplient jusqu’au bord du mélodrame. L’histoire se veut actuelle, ancrée dans la terre des Flandres et le sable oriental au prix de certains archaïsmes (on fait la guerre à cheval et la conscription a apparemment survécu). De plus, les seconds rôles paraissent schématiques à l’image des hommes de Barbe (son père buté, son soupirant beur à mobylette…). Bruno Dumont tend malgré lui un miroir peu flatteur aux habitants de sa région natale.

Au fond, Flandres ne se déroule ni en France, ni en Irak, mais dans le monde d’un auteur créatif clair et concis. Chaque image en appelle un autre dans ce film d’action à la psychologie bien amenée — le plus tard est le mieux, en l‘occurrence. Plongeant directement dans la bataille, Dumont brille davantage par sa direction que par sa composition avec, notamment, la redondance des plans larges. Parmi les cinéastes modernes, voilà bien un aventurier dont l’œuvre semble aujourd’hui animée par l’humilité face au récit. Il vaut mieux la considérer dans son ensemble, voir chacun de ces quatre films comme un tout — au risque de témoigner de la déclaration d’amour la plus nulle du cinéma à la toute fin de Flandres...

François Cavaillès
(juillet 2006)

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