Les robes bleues
Le Serpent à Plumes, 2003

(titre original : Spadework)
traduit de l'anglais (Canada)
par Sylviane Lamoine

 

Le monde impitoyable du théâtre

C’est avec une certaine émotion que l’on entame la lecture du dernier roman de Timothy Findley, décédé – discrètement – en 2002. Ce sont ses amours secrètes, le théâtre, que le grand auteur canadien a voulu aborder ici ; peu savent, en effet, que son premier succès est venu de la scène et plus précisément du festival de Stratford sur Avon, Ontario, où il est apparu aux côtés d’Alec Guiness. C’est également dans cette ville où il a longtemps vécu – avant de se partager avec la Provence – que se situe Les Robes bleues.

Jane et Griffin Kincaid qui forment un couple apparemment très uni sont l’emblème d’une réussite personnelle et professionnelle : en ce soir de juin 98, Jane assiste à la première de Beaucoup de bruit pour rien, pièce de Shakespeare où son mari, jeune acteur prometteur dont la carrière reste à asseoir, joue l’un des premiers rôles. La vie des Kincaid tourne autour de la scène puisque Jane est créatrice d’accessoires pour ce même festival, haut lieu du théâtre en Amérique du Nord. Mais en cet été torride, leurs vies basculent à la suite d’une maladresse : leur jardinier coupe la ligne téléphonique d’un coup de bêche, ce qui empêche Griffin de donner un coup de fil déterminant pour sa carrière. Il se retrouve alors à la merci d’un metteur en scène homosexuel à qui il devra prodiguer ses faveurs pour obtenir les premiers rôles du prochain festival. De son côté, Jane compense sa solitude par les cigarettes et l’alcool tout en rêvant d’avoir une aventure avec l’employé de Bell Telephone (« l’homme-ange »), un bellâtre à la plastique parfaite. La séparation du couple Kincaid a également une influence désastreuse sur leur jeune fils, Will, qui d’enfant modèle se transforme en sale gosse grossier et désespéré qui n’a plus de relations qu’avec la nounou (la parfaite Mercy) et le chien. En contrepoint de cette véritable tragédie, le récit est rythmé par les péripéties de l’affaire Clinton/Lewinsky, d’où le titre français Les Robes bleues, habit taché de la semence présidentielle que la jeune stagiaire de la Maison Blanche prétendait détenir.

D’emblée, ce roman de Timothy Findley déçoit par son intrigue finalement légère, qui d’une imitation d’une tragédie classique, tourne presque à la caricature d’une pièce de boulevard avec ses nombreux et peu crédibles rebondissements. L’histoire des Kincaid, personnages pour qui on aura du mal à éprouver de la sympathie, est trop diluée dans celle du jardinier et de son frère (qui se révèle, on ne sait pourquoi, un dangereux psychopathe) ou dans le drame vécu par les voisins de Mercy (l’employé de chez Bell et sa femme) et de leur bébé malade. Ce qu’il faut retenir de l’ouvrage, c’est plutôt la peinture précise du milieu du théâtre, avec ses jalousies et ses faux-semblants où l’auteur a certainement glissé quelques repères autobiographiques. Quant à l’affaire Lewinsky, elle ne vient donner qu’une touche indigeste de plus, Jane souhaitant offrir – telle Monica – ses sensuels services à « l’homme-ange ». Les Robes bleues n’est donc pas la pièce maîtresse annoncée de l’œuvre de Timothy Findley et on se consolera plutôt de sa disparition en relisant Le dernier des fous ou Nos Adieux (chez le même éditeur).

Anne Weber
(mars 2003)

Le Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com

http://cbc.ca/news/obit/findley/

http://www.januarymagazine.com/profiles/findley.html

http://www.serpentaplumes.com/thematif.html