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Sans-surprise-partie
Avec ses drames
de clowns, ses poubelles à vieux, et ses relents de fin du
monde, Fin de partie, l’un des chefs
d’œuvre de Samuel Beckett, ne souffre guère une
attention légère. Pour faire apprécier cette
apocalypse dérisoire dans une maison vide comme un hospice
désaffecté, où l’on meurt dans l’indifférence
générale, le metteur en scène Bernard Levy
n’a pas eu d’autre choix que de suivre mot à
mot la partition pointilleuse écrite par le dramaturge irlandais,
absence de liberté explicitement mise en perspective au début
du spectacle par l’invitation au spectateur à se couler
à son tour dans le carcan beckettien, et à se laisser
porter. Ainsi la partition fut-elle admirablement exécutée,
par un dramaturge n’allant que vers le plus beckettien (le
parfait décor emprunté à un Giacometti architecte,
l’âpreté des premiers mouvements de la pièce,
le rythme soutenu) et par quatre comédiens irréprochables,
Thierry Bosc en fauteuil roulant, Gilles Arbona pantin morose, Annie
Perret et George Ser en déchets bien triés, tous dans
une grande maîtrise de leur art, avec juste ce qu’il
faut de rouillé pour ne pas gâcher la sans-surprise-partie.
Et la vieillesse,
et la vieillesse, et puis la mort. Burlesque et très sombre,
Fin de partie nous plonge dans la vieille routine de l’humanité,
sa théâtralité de pacotille, ses querelles et
ses séparations, ses regrets et ses divertissements, tout
cela sur une tonalité subtile de parodie de parodie, de désabusement
désabusé. Quoi de plus théâtral que la
routine, et ses mille et uns rituels absurdes ? et quoi de plus
routinier que le théâtre, et ses mille et unes répétitions
rigoureusement à l’identique ? À peine rirait-on
de ne plus en rire, puis on en rit de nouveau, et c’est comme
un petit miracle, l’air de rien, et qui vaut ce qu’il
vaut. Gouffre d’intelligence, la pièce file à
toute allure dans son néant flottant, sans que l’on
s’ennuie à se voir s’ennuyer ; tant Beckett connaît-il
bien ces vieux grincheux, ces condamnés immobiles, ces cadavres
gesticulant que nous sommes.
Nicolas
Cavaillès
(avril 2008)

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