Le grand livre des ouvrages de filles
de Virginie Desmoulins
Le seuil jeunesse, 2005

 

 

« Mesdemoiselles, à vos aiguilles… »
(ou La régression en marche)

On aurait pu s’abstenir de mentionner ce titre, il est vrai, mais il faut aussi savoir ravaler une fierté bien mal acquise et oser parler des ouvrages qui remettent enfin (et très explicitement) les fillettes dans le droit chemin – il était temps : ces dernières, comme leurs mères, tendaient en effet, depuis quelques décennies, à brouiller sournoisement les pistes en revendiquant une improbable émancipation. A ce sujet, il faut citer un extrait de l’argumentaire figurant dans le dossier de presse : « En 2005, les cours d’économie domestique ont disparu » (ah ! le bon vieux temps ! Quand les jeunes filles pouvaient suivre des enseignements les écartant des matières et des métiers d’homme, et acquérir des savoir-faire qui leur permettraient de devenir d’admirables mères de famille et des modèles de soumission), « mais le tricot, la couture et la broderie ne sont pas pour autant réservés au vieilles dames. » Ce n’est que justice … et il est justifié que ces activités soient strictement interdites aux garçons. Si l’on s’appuie sur de récentes découvertes scientifiques, ces derniers sont par essence trop malhabiles pour remplir correctement des cartes à trous et décorer un tee-shirt sans faire de saletés ; on sait désormais que leur code génétique les rend incapables de confectionner chaussons, écussons, doudous monstres ou pompons. Comme le disait mon arrière-grand-tante : « Seules les vraies demoiselles possèdent des doigts de fées… »

Que les catalogues de jouets si gracieusement distribués par les grandes surfaces (en particulier à l’approche des fêtes) s’obstinent à se faire l’instrument démagogique d’une propagande sexiste est une chose – mais il est regrettable que des livres (au demeurant de bonne facture) destinés à la jeunesse d’aujourd’hui se mettent de la partie. Si ces initiatives rétrogrades sont susceptibles de rassurer une certaine catégorie de parents ou d’éducateurs (affolés par la disparition des vieux codes sociaux et des si belles valeurs d’antan… ?), elles n’en desservent pas moins les enfants, garçons et filles confondus (les premiers en étant écartés d’emblée et les secondes en étant habilement recadrées) – adultes en devenir que l’on doit encourager à avancer ensemble, les uns avec les autres et non les uns contre les autres, en cessant d’entretenir une binarité fondée uniquement sur une donnée biologique aléatoire, le sexe. La plupart des travaux dont il est question dans cet ouvrage sont malgré tout généralement proposés dans le cadre scolaire, où la mixité est de rigueur, n’en déplaise à certains (dont la nostalgie pourrait toutefois devenir envahissante).

Loin de nous l’idée de nous acharner sur un ouvrage en particulier, ou de remettre en cause le travail graphique de Virginie Desmoulins (qui, drôle d’ironie, participe par ailleurs à la rubrique Cuisine d’Astrapi, magazine qui a toujours été soucieux de préserver la mixité de son lectorat), mais la volonté (de l’auteur, ou de l’éditeur ?) de cibler « les filles » et rien qu'elles (quel garçon osera ouvrir ce livre, voire s’en approcher ?), participe d’une dérive actuelle qui tend à s’amplifier (collections de romans dont les couvertures ou les titres sont sensés « accrocher » les uns tout en se refusant aux autres, presse jeunesse différenciée renforçant les stéréotypes déjà véhiculés par nombre de médias généralistes, etc.), dérive qui ralentit la construction d’une société que l’on espère plus égalitaire. D’aucuns verront peut-être ici un parti pris résolument cocasse, ou un second degré bien latent… mais dans ce cas d’un goût très douteux…

Quand les petites filles se voient dirigées vers des activités qui remettent au goût du jour de vieux modèles humiliants (parce qu’ouvertement phallocrates et parce qu’imposés à elles seules), comment faire en sorte que la lutte pour la reconnaissance (loin d’être achevée) des droits de la femme et pour l’égalité des genres puisse perdurer ? Tout comme Jocelyne Ponsgen, Libraire au Liseron (Colmar), qui signe un article éclairant dans le dernier numéro de Citrouille, tâchons d'être constructifs : invitons les enfants à ouvrir des livres qui s’adressent à tous et qui transcendent les différences et les genres – et qu’on les laisse ensuite choisir, sans préformater leur imaginaire, leur désirs ou leur créativité.

B. Longre
(décembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://lsj.hautetfort.com/•_d_masculin_feminin/

« Aussi est-il urgent aujourd'hui d'opter pour une attitude critique face à ces ouvrages getthoïsants et d'en chercher d'autres qui proposent des modèles positifs d'identification, où les femmes sont valorisées pour leurs qualités, où elles participent à la vie et à l'histoire de l'humanité. Aussi est-il de nouveau urgent (si ça n'a jamais cessé de l'être) de donner aux garçons et aux filles des livres qui bouleversent les clichés, qui donnent à réfléchir - comme il est urgent de fournir aux adultes des instruments d'analyse et de dialogue sur ce thème. »
Citrouille, (revue des librairies jeunesse)

http://www.mix-cite.org/

Bibliographie jeunesse antisexiste