Fille de rien
de Sylvain Ricard et Arnü West

Editions Futuropolis, 2007

 

 

 

Toute la détresse du monde

 

Ce récit complet, ancré dans la période troublée de la fin de la Seconde guerre mondiale, est né d’une photo du reporter de guerre Robert Capa. Cette photo montre une femme marchant dans la rue, entourée d’une foule hostile et moqueuse, femmes, hommes, soldats. Elle porte dans ses bras un bébé. Elle n’a plus de cheveux sur la tête. Elle vient d’être tondue.
La première de couverture de l’album reprend la photo, tout en accentuant les contrastes pour mieux souligner la détresse de l’héroïne. Au centre, une jeune femme tondue, portant un bébé, marche dans une rue de village en liesse. Il y a des drapeaux qui décorent la rue, tout autour d’elle, les gens la regardent, la jugent, l’insultent. Ils en ont le droit, pensent-ils : ils n’ont pas collaboré avec l’ennemi, tandis que cette femme est l’ennemi, qu’il faut stigmatiser et punir comme il se doit. On voit sur le visage et dans la posture de cette jeune femme toute la détresse du monde.
Pour raconter cette histoire à la fois intimiste et symbolique d’une époque, les auteurs ont choisi une famille ordinaire qui vit aux environs de Lyon. Il y a d’abord la mère, Delphine, droite dans ses bottes et dans ses convictions, dont le mari est mort pour la France en 1918, et qui, envers et contre tout, vénère le Maréchal Philippe Pétain, « celui qui a sauvé la France ». Son portrait trône d’ailleurs dans sa chambre à coucher à côté du crucifix. Autour d’elle, dans la même maison, vivent ses trois fils et leurs épouses. Le quatrième passe de temps en temps, chercher à manger, car il est entré dans la Résistance, donc la clandestinité. C’est Lucienne, la femme de Serge, qui raconte, qui dit la vie de famille, l’ambiance délétère qui y règne, les silences, le malaise entre les membres d’une famille qui ne se supportent plus, qui s’épient, se jalousent, se jugent. Lucienne est enceinte. C’est une jeune femme douce, aimante et discrète. Serge, son mari, travaille à Lyon à l’Institut National de l’Hygiène, où il fait des recherches scientifiques. Son collègue et ami, c’est Jürgen, un Allemand mis en place par l’armée d’occupation. Les deux hommes s’estiment, sont liés par une amitié sincère et une réelle volonté d’aboutir dans leurs recherches communes. Nous sommes en mai 1944, l’issue de la guerre est incertaine, le vent tourne. Jürgen met son ami en garde car il pressent que leur amitié le desservira quand viendra l’heure des règlements de compte. Serge ne veut pas écouter, il refuse de croire qu’il sera jugé par les siens ou que sa femme puisse être inquiétée. Il a tort, Serge. Le temps de l’épuration arrive, avec ses actes sordides, avec ceux qui croient être des héros et des justiciers parce qu’ils tondent les femmes…

Cet album est très fort, parce qu’avec une économie de moyens et par un biais intimiste, il dit des choses essentielles. Les auteurs savent nous faire réfléchir sur la complexité des choix humains, sur la difficulté à nouer des relations avec des gens qui sont officiellement ennemis, sur l’exaspération des humeurs, des comportements, sur la manière dont les acteurs de cette guerre ont pu régler leurs comptes de manière extrêmement sordide, durant l’épuration. Ils mettent aussi l’accent sur les premières victimes, les femmes, que l’on a « punies », sans se poser plus de questions, d’une manière particulièrement humiliante. La scène où Lucienne est prise à parti dans le village en liesse et tondue au milieu des quolibets et des insultes est vraiment émouvante et dure. Une réussite et un vrai bonheur de lecture.

Catherine Gentile
(juillet 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

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