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Toute
la détresse du monde
Ce récit
complet, ancré dans la période troublée de
la fin de la Seconde guerre mondiale, est né d’une
photo du reporter de guerre Robert Capa. Cette photo montre une
femme marchant dans la rue, entourée d’une foule hostile
et moqueuse, femmes, hommes, soldats. Elle porte dans ses bras un
bébé. Elle n’a plus de cheveux sur la tête.
Elle vient d’être tondue.
La première de couverture de l’album reprend la photo,
tout en accentuant les contrastes pour mieux souligner la détresse
de l’héroïne. Au centre, une jeune femme tondue,
portant un bébé, marche dans une rue de village en
liesse. Il y a des drapeaux qui décorent la rue, tout autour
d’elle, les gens la regardent, la jugent, l’insultent.
Ils en ont le droit, pensent-ils : ils n’ont pas collaboré
avec l’ennemi, tandis que cette femme est l’ennemi,
qu’il faut stigmatiser et punir comme il se doit. On voit
sur le visage et dans la posture de cette jeune femme toute la détresse
du monde.
Pour raconter cette histoire à la fois intimiste et symbolique
d’une époque, les auteurs ont choisi une famille ordinaire
qui vit aux environs de Lyon. Il y a d’abord la mère,
Delphine, droite dans ses bottes et dans ses convictions, dont le
mari est mort pour la France en 1918, et qui, envers et contre tout,
vénère le Maréchal Philippe Pétain,
« celui qui a sauvé la France ». Son
portrait trône d’ailleurs dans sa chambre à coucher
à côté du crucifix. Autour d’elle, dans
la même maison, vivent ses trois fils et leurs épouses.
Le quatrième passe de temps en temps, chercher à manger,
car il est entré dans la Résistance, donc la clandestinité.
C’est Lucienne, la femme de Serge, qui raconte, qui dit la
vie de famille, l’ambiance délétère qui
y règne, les silences, le malaise entre les membres d’une
famille qui ne se supportent plus, qui s’épient, se
jalousent, se jugent. Lucienne est enceinte. C’est une jeune
femme douce, aimante et discrète. Serge, son mari, travaille
à Lyon à l’Institut National de l’Hygiène,
où il fait des recherches scientifiques. Son collègue
et ami, c’est Jürgen, un Allemand mis en place par l’armée
d’occupation. Les deux hommes s’estiment, sont liés
par une amitié sincère et une réelle volonté
d’aboutir dans leurs recherches communes. Nous sommes en mai
1944, l’issue de la guerre est incertaine, le vent tourne.
Jürgen met son ami en garde car il pressent que leur amitié
le desservira quand viendra l’heure des règlements
de compte. Serge ne veut pas écouter, il refuse de croire
qu’il sera jugé par les siens ou que sa femme puisse
être inquiétée. Il a tort, Serge. Le temps de
l’épuration arrive, avec ses actes sordides, avec ceux
qui croient être des héros et des justiciers parce
qu’ils tondent les femmes…
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Cet
album est très fort, parce qu’avec une économie
de moyens et par un biais intimiste, il dit des choses essentielles.
Les auteurs savent nous faire réfléchir sur
la complexité des choix humains, sur la difficulté
à nouer des relations avec des gens qui sont officiellement
ennemis, sur l’exaspération des humeurs, des
comportements, sur la manière dont les acteurs de cette
guerre ont pu régler leurs comptes de manière
extrêmement sordide, durant l’épuration.
Ils mettent aussi l’accent sur les premières
victimes, les femmes, que l’on a « punies »,
sans se poser plus de questions, d’une manière
particulièrement humiliante. La scène où
Lucienne est prise à parti dans le village en liesse
et tondue au milieu des quolibets et des insultes est vraiment
émouvante et dure. Une réussite et un vrai bonheur
de lecture. |
Catherine
Gentile
(juillet 2007)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature
de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant
plus de quinze ans.

http://www.futuropolis.fr
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