du 24 au 29 février 2004
au Théâtre des Jeunes Années

du 13 au 17 juin 2003
Biennale du Théâtre Jeunes Publics 2003

Texte Bruno Castan
Mise en scène Maurice Yendt

 

Le texte La fille aux oiseaux est publié aux éditions Lansman (février 2003).

Le metteur en scène
Maurice Yendt, auteur et metteur en scène, a écrit 28 pièces, dont La marche à l'envers et Histoire aux cheveux rouges. Il est également le créateur et le directeur du Théâtre des Jeunes Années, Centre Dramatique National, et depuis 1977, avec Michel Dieuaide, le co-directeur artistique de la Biennale du Théâtre Jeunes Publics de Lyon.

Scénographie et costumes Danièle Rozier
Musique originale Robert Suhas

Avec Véronique Balmont, Pierre Blain, Laura Desprein, Alain Gandy, Nicole Mouton, Vincent Puysségur
Création Théâtre des Jeunes Années/CDN

tout public à partir de 8/9 ans
durée 1h15

Théâtre des Jeunes Années
Lyon 9°
renseignements et location
04 72 53 15 15

Bruno Castan et Maurice Yendt s'approprient brillamment le conte de la "souillon des cendres".

Cendrillon appartient à l'inconscient et à l'imaginaire collectif occidental : orpheline de mère, réduite en esclavage par une marâtre affublée de deux filles cruelles et ridicules, un père impuissant et indifférent au sort de sa fille, un prince charmant et une bonne marraine, fée à ses heures... Du rêve, une histoire d'amour romantique, des méchants dont la jalousie est bien punie et une bonne dose de mièvrerie (surtout depuis le dessin-animé de Disney...). Et pourtant, à partir d'un matériau qu'on peut sans mal considérer comme rebattu, Bruno Castan a construit une parodie tour à tour burlesque ou mélancolique, dans laquelle chaque personnage (qu'il soit humain ou oiseau) a une fonction symbolique et dramatique précise qui va bien au-delà des rôles attribués par le conte ; une réinterprétation inventive et réjouissante accentuée par la mise en scène minimaliste de Maurice Yendt, qui ne rime cependant pas avec ennuyeuse, bien au contraire.

En se réappropriant le conte, il semble que l'auteur a voulu jouer sur deux tableaux : l'émotion, d'abord, qui fait tout particulièrement surface dans les séquences où "Ma Chérie" (plus tard "Cendrillon") s'adresse à sa mère morte, ou quand le père, qui a délégué ses responsabilités à sa nouvelle épouse, "belle-maman" (l'ancienne gouvernante), est étrangement troublé par sa fille, qui lui rappelle tant sa première femme... Mais ces instants là sont fragiles et rares et fonctionnent plutôt comme des contrepoints aux scènes beaucoup plus cocasses qui s'enchaînent les unes aux autres avec frénésie, de la même façon que les chants (des oiseaux-personnages, qui forment un choeur commentateur, sur le mode antique) évoquent des airs de mirlitons et regorgent d'allitérations et de rimes amusantes ; la chanson croassante des deux corbeaux (joués par des comédiens qui cumulent les rôles à la perfection) en est un exemple savoureux, qui mêle absurde et poésie sonore :

- Qui l'eût cru ?
- Tu crois ?
- Quoi ?
- Qui l'eût cru quoi ?
- Moi !
- Quoi ?
- Qui l'eût cru, Que dans sa couardise un sort quinteux lui fît quitter si tôt sa courte vie ? (...) Qui peut créer plus cruel quiproquo ? Pourquoi ? (...)
- ...Quoique que quiconque trop crédule croit que quitter cette terre au ciel lui donne droit...
- Qui va là ?

et ainsi de suite...

© Éric Bernath

La mise en scène est volontairement épurée ("quelques éléments évocateurs, parfois symboliques, susceptibles de favoriser et de soutenir le rythme d'un spectacle qui échappe constamment à toute pesanteur." selon le metteur en scène) mais n'en laisse que davantage de place aux comédiens, et à la dynamique d'un jeu que les jeunes spectateurs ne peuvent qu'apprécier. Et malgré l'épure annoncée, chaque objet recèle une surprise, ne serait-ce que son arrivée sur la scène : une machine à laver fait office d'âtre (définissant l'espace alloué à Cendrillon), un oeuf énorme se tient dans un coin de la scène et un canapé-nuage pivote à volonté. Plus surprenant encore, le metteur en scène a fait le choix de supprimer certains personnages et de les réifier, remplaçant ainsi Pélagie et Apolline, les deux "chéries" de belle-mère, par deux énormes cactus en pot ! Un choix qui se discute et qui perturbe d'abord les plus jeunes des spectateurs, mais qui sonne juste d'un point de vue symbolique, on l'aura compris, et que l'on accepte progressivement.

Car pour le spectateur qui découvre le texte de Bruno Castan et/ou la mise en scène de Maurice Yendt, il est malaisé de se laisser porter uniquement par l'histoire qui est là sous ses yeux et de considérer cette pièce comme une oeuvre en soi : à chaque recoin de notre esprit, réapparaissent les images d'Epinal associées au conte des frères Grimm, piochées dans une multiplicité de livres d'images... Et l'auteur joue de ce phénomène : en nous forçant à confronter nos visions à la sienne, à évaluer ce décalage constant qui resurgit entre les deux interprétations ; nous comparons, jaugeons, et apprécions les contrastes et les points communs : là, le prince est une véritable andouille, un amoureux de pacotille : "pauvre sot bégayant, au langage débile ! Vrai prince des muets !" (c'est lui qui le dit ! ) et Cendrillon a un petit côté rebelle et insolent qui plaît beaucoup et va à l'encontre de sa traditionnelle soumission, tandis qu'elle rumine sa revanche : "Petite branche, petit fouet, petite vengeance, petit souhait" dit-elle en s'adressant à la branche de noisetier qu'elle vient de planter sur la tombe de sa mère. La belle-mère est toujours aussi méchante et rusée, tandis que ses filles-cactus sont de vraies pestes ; mais pas de marraine, pas de citrouille, seulement une tombe et le portrait de la mère, en permanence sur la scène, le seul refuge de Cendrillon.


© Éric Bernath

Les spectateurs, jeunes et moins jeunes, trouveront là leur compte de surprises, d'émotions et de rires, des chants et une satire qui touche jusqu'au langage théâtral lui-même ( à travers quelques répliques qui reprennent parfois les notes textuelles de l'auteur !) En définitive, on se surprend à préférer cette version-là, à y voir un conte renouvelé, débarrassé de toute affectation et de son caractère planifié et figé ; même si La fille aux Oiseaux perturbe momentanément l'horizon d'attente du jeune public, ces derniers ont tôt fait de se laisser absorber par l'univers poétique et cocasse de Bruno Castan et Maurice Yendt.

Blandine Longre
(17 mars 2003)

http://www.lansman.org/

voir aussi : Braise (un roman de Laura Desprein, Arléa, 2002)