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De
Salma à Sally et vice-versa
C’est
après un long périple que Salma, petite bergère
bédouine, arrive en Grande-Bretagne et devient Sally, laissant
derrière elle une autre vie qu’elle ne peut pourtant
se résoudre à oublier et qui la hante, en dépit
de son « intégration » en apparence réussie
dans le pays d’accueil.
Sa vie à l’anglaise, qu’elle nous conte d’une
voix fluide et épurée, est rythmée par son
travail de couturière, par quelques rencontres masculines,
par les cours de littérature qu’elle suit avec ténacité,
par ses amitiés – avec Parvin, jeune anglaise d’origine
pakistanaise qui a fui la maison familiale pour éviter un
mariage arrangé, ou avec Gwen, une vieille dame érudite.
Mais le sentiment de solitude et la culpabilité qui l’habitent,
ainsi que la sensation d’être «amputée»
d’une partie d’elle-même, font resurgir les souvenirs,
qui la ramènent inexorablement à la fille qu’on
lui a enlevée à la naissance, seize ans plus tôt,
à l’homme qui l’a séduite puis violée,
à la prison où elle a vécu plusieurs années
à seule fin d’échapper à la fureur de
son frère, à son séjour au Liban…
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Des
détours mémoriels qui viennent s’entrelacer
au temps présent – une narration chaotique,
qui progresse par à-coups, allusions et indices :
le récit, volontairement éclaté, recouvre
diverses époques de son existence. Aussi, le lecteur
endosse le rôle d’observateur mais aussi d’enquêteur
– en reconstruisant peu à peu le parcours kaléidoscopique
de Salma, qui ne dévoile les choses qu’avec
une grande parcimonie, tout en s’étonnant des
mœurs occidentales (qu’elle critique avec autant
de lucidité que certains traits orientaux), du racisme
ordinaire, de l’exploitation des plus déshérités
– des passages souvent cocasses qui mettent le doigt
sur les paradoxes et les dysfonctionnements de nos sociétés
démocratiques.
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L’auteure
dénonce évidemment la condition des femmes d’orient,
confrontées à l’obscurantisme religieux et au
poids des traditions qui perdurent au-delà des frontières,
et insiste sur le fait que le salut passe nécessairement
par l’instruction et la lecture ; mais c’est d’abord
la difficulté d’être en exil, d’être
« autre » qui l’emporte sur tout le reste : Salma
a bien du mal à se métamorphoser en Sally, à
« s’ajuster », et elle commet nombre de bévues,
même si la liberté dont elle jouit est inestimable
à ses yeux. Malgré tout, mérite-t-elle d’être
encore en vie ? Comment peut-elle vraiment devenir Sally avec son
statut d’étrangère et sa peau sombre?
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Salma
oscille dans un entre-deux (culturel, affectif, spatial
et temporel) qui rappellera d’autres romans tout aussi
réussis (de Chitra B. Divakaruni,
Maggie Gee, ou encore Zadie
Smith…) ; l'auteure capte admirablement la schizophrénie
de l'exil, cette douleur d’être « double
» et d’appartenir à deux mondes divergents
qui ont tant de mal à se rapprocher : une situation
qui brouille le concept d’identité et crée
de multiples incertitudes dans l’esprit déjà
déraciné du personnage. Roman poignant, pudique
et intelligent, qui joue avec nos émotions tout en
se préservant de toute mièvrerie ou de tout
pathos larmoyant, My name is Salma
tient de la tragédie ordinaire et lointaine, le beau
récit d'un déracinement et d’un déchirement,
entre Orient et Occident.
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Blandine
Longre
(juillet 2007)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et
critique littéraire, elle s’intéresse tout
particulièrement aux écritures contemporaines (francophone,
anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature
pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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