|
Rue
de la bombe
Carnets d'Orient T. 7
C'est un texte
intelligent et vigoureux de Bruno Étienne,
spécialiste de l'Algérie et du monde musulman, qui
ouvre ce tome 2 du deuxième cycle des Carnets d'Orient
(le précédent débutait par un essai de Gilles
Kepel, universitaire lui aussi) : "les temps sont venus
de faire le travail du deuil sur l'Algérie, lieu catastrophique
pour notre mémoire collective, parce que l'Algérie
(mais pas tous ses acteurs) est constitutive d'une part importante
de l'histoire de France." Sa réflexion l'amène
à rattacher sans relâche l'histoire au temps présent
et à faire un bilan qui se fonde nécessairement sur
des données historiques ("le FIS est bien le fils
illégitime du FLN. La dérive islamiste n'est que l'enfant
de la dérive nationaliste, factieuse, claniste, mafieuse..."
Et plus loin, à propos de l'idéal universaliste de
l'Algérie française : "Si l'Algérie est
arabe et musulmane, elle est aussi l'échec de la part des
Lumières qu'il y avait dans la colonisation.").
 |
Le
chercheur nous rappelle aussi que "la violence est
inscrite dans un siècle et demi de violences diverses
: violences des rapports pré-coloniaux entre les Turcs
et les tribus arabes, violences de la conquête de l'Algérie,
violences des rapports coloniaux, violences d'une guerre de
libération qui fut l'une des plus terribles de l'histoire,
violences enfin de l'Etat-FLN dès sa création."
De la même façon, et comme pour confirmer ce
propos, cet album est marqué par une violence qui ne
fait que s'amplifier, tout en prenant des virages retors et
inattendus, s'insinuant dans le cœur de tous les protagonistes,
prenant en otage les civils (français ou algériens)
et les militaires, bref, n'épargnant personne. |
Nous sommes
en 1957, toujours à Alger où les attentats se multiplient,
que les bombes soient posées par le FLN ou par des Européens
contre-terroristes, et la vie quotidienne des personnages principaux
est nécessairement altérée. Samia, toujours
infirmière, fait tout pour ne pas céder à son
frère, qui souhaiterait qu'elle s'engage aux côtés
des poseurs de bombes, dans leur lutte pour la libération
; elle tente de le raisonner, en vain : "Si l'histoire
que nous sommes en train d'écrire est entachée du
meurtre d'innocents, quel sera notre avenir ?... Sur quoi allons-nous
bâtir notre révolution et notre Algérie future
? Comment utiliser de tels moyens sans pourrir son cœur et
son âme pour longtemps ? Mon métier est de soigner
les gens, pas de les assassiner !" Dans le même
temps, Octave est confronté aux pratiques d'un autre âge
employées par l'armée française pour soutirer
des informations aux Fellagha ; lui prône une infiltration
en douceur, l'action psychologique, afin que les Algériens
se détournent du FLN sans qu'il soit besoin de recourir nécessairement
à la force.
Tous deux, Samia comme Octave, sont confrontés à l'horreur
de la guerre et mais aussi à leurs compatriotes respectifs,
qui leur reprochent de ne pas vouloir choisir leur camp de façon
tranchée. L'étau se resserre autour de la jeune femme,
plus ou moins forcée de prendre part aux activités
clandestines du FLN, mais aussi autour d'Octave qui se voit emprisonné
pour s'être publiquement opposé à la torture,
en publiant un article dans l'Express qui dénonce ouvertement
l'armée française : "Au combat, un certain
nombre d'instincts se libèrent. Il faut avoir beaucoup de
sens moral pour les contenir (...) Il faut aussi une certaine force
d'âme pour être capable de distinguer le bien et le
mal quand tout nous plonge dans l'arbitraire et l'absurde, et que
se révèle le versant atroce de l'humanité.
(...) Même s'il est difficile de continuer à croire
à la pacification, on peut encore espérer faire de
ces jeunes [soldats] autre chose que des racistes et des assassins.
(...) Nous avons dépassé le cadre de la légalité
et nous sommes engagés dans la voie de l'irresponsabilité
qui conduit aux crimes de guerre."
Ce deuxième tome du cycle (le septième de la série)
reflète habilement les complexités et les paradoxes
de la guerre, sur laquelle l'auteur porte un regard rétrospectif
objectif, mais jamais simplificateur, en mettant à notre
portée des valeurs et des points de vue contradictoires,
incarnés par les différents personnages) et compose
une fresque émotionnelle attachante, aussi poignante que
les précédentes.
B.
Longre
(octobre 2002)
La
guerre fantôme
Carnets d'Orient T. 6
La guerre
fantôme ou la manière de concilier Histoire et
bande-dessinée
Jacques Ferrandez,
après quelques années passées à composer
d'autres ouvrages (tout particulièrement des carnets de voyage
remplis d'aquarelles orientalistes), reprend sa série Carnets
d'Orient, qui se déroulait en Algérie. Les
cinq tomes précédents formaient un cycle, celui de
l'époque coloniale ; La guerre fantôme,
premier tome de ce nouveau cycle, se situe à un tournant
de l'histoire de l'Algérie, alors que le récit débute
en octobre 54, qui voit monter l'animosité contre les Français
; le 1er novembre 1954, des attentats frappent tout le pays, et
des colons sont assassinés. La résistance se met en
place (c'est la naissance du FLN), des jeunes sont recrutés
en ville et des troupes de maquisards battent la campagne et rallient,
souvent sous la contrainte, les villageois à leur cause.
Les Algériens qui se rangent du côté des Français
subissent de violentes agressions et l'inquiétude ne tarde
pas à s'installer.
En janvier 1955,
Octave Alban, capitaine dans l'armée française, retrouve
Alger après une guerre d'Indochine qui l'a profondément
marqué ; il est l'un des nombreux personnages que l'on suit
dans cette guerre encore « fantôme », un conflit
qui n'est pas encore officiel mais dont l'ombre plane déjà
sur le pays. Dans le même temps, on découvre Saïd,
un petit berger de neuf ans, emporté dans la tourmente, et
obligé de se réfugier auprès des rebelles.
On retrouve aussi des personnages des tomes précédents,
Marianne, libraire, fiancée à Sauveur, un jeune médecin
; la collègue de ce dernier, Samia, dont le cousin Ali est
mêlé de près aux activités du FLN : ce
jeune étudiant est fasciné par Albert Camus à
qui il déclare (alors que l'écrivain est de passage
à Alger en janvier 1956) : « l'Algérie aurait
pu être le plus beau pays du monde. ». Ali s'engage
dans la lutte armée, en dépit des sages paroles de
Camus : « il faut réconcilier les hommes de bonne
volonté pour réunir, et non diviser... Ne noyez par
le sang français dans le sang arabe. »
Entremêlant
habilement les perspectives évidemment contrastées
de multiples protagonistes, Jacques Ferrandez se prête à
un jeu ardu : raconter des événements (dont certains
encore délicats à aborder) sans porter de jugement,
sans radicalisme, mais plutôt en tentant de présenter
le plus grand nombre de points de vue possibles, sans se ranger
dans un camp ou dans l'autre. Car pour l'auteur, né en Algérie
en 1955, cette histoire est aussi son « histoire familiale
» : « Je me suis efforcé de rendre compte
honnêtement du vécu et de la vérité des
personnages de part et d'autre, d'être en empathie avec chacun
d'eux, les pieds noirs, les militaires français, le FLN...
Même si je sais très bien que les points de vue des
différentes forces en présence sur les mêmes
événements sont évidemment très différents,
à tel point d'ailleurs que les positions des uns et des autres
se sont à l'époque tellement radicalisées qu'elles
sont vite devenues totalement inconciliables. Mais à l'inverse,
en tant qu'auteur de fiction, je sais que c'est de ce genre d'opposition
irréconciliable et impossible qu'on tire les meilleurs récits.»
Ainsi, sans jamais céder au "politiquement correct"
(qui voudrait peut-être que l'on considère les maquisards
comme des héros et les soldats français comme des
bourreaux, ou l'inverse, c'est selon...) l'auteur ne dissimule rien
de cette guerre et dès ce premier album, on assiste à
la barbarie et aux exactions brutales des deux camps : les séances
de torture des militaires français, les assassinats gratuits
de villageois pris entre deux feux, les crimes atroces du FLN ainsi
que leurs représailles.
|
Jacques
Ferrandez est revenu à la bande dessinée sans
pour autant abandonner l'aquarelle, un procédé
qui fait quelques apparitions dans cet ouvrage, servant plus
particulièrement à planter les décors
: une vue nocturne de la casbah d'Alger, des massifs montagneux,
un camp militaire, ou encore la plage de Tipasa. L'auteur
nous promet bien heureusement une suite, deux ou trois albums
supplémentaires, qui reflèteront eux aussi son
constant souci d'objectivité historique et d'analyse
psychologique. Un beau retour, qui insère le genre
BD dans un tout autre registre que celui du pur divertissement
et qui s'inscrit dans une démarche similaire à
celle de Tardi (même si Le
cri du peuple est un ouvrage partisan avant tout,car
concerné par un épisode sanglant beaucoup plus
ancien, dont tous les protagonistes sont morts depuis longtemps...)
; travail de mémoire plutôt qu'oeuvre militante,
La guerre fantôme fait assurément
partie de ces ouvrages qui donnent leurs lettres de noblesse
à la bande dessinée, élevant le medium
à un véritable statut pédagogique, littéraire
et documentaire.
B.
Longre
(octobre 2002)
|
|

http://www.casterman.com
http://www.dialoguesenligne.com/decouvertes/auteur/2201
http://www.ina.fr/voir_revoir/algerie/index.fr.html
http://www.lemonde.fr/dossier/0,5987,3212-3515--,00.html

|