Rue de la bombe
Carnets d'Orient T. 7
(Casterman, 2004)

La guerre fantôme
Carnets d'Orient T. 6
(Casterman, octobre 2002)

 

Rue de la bombe
Carnets d'Orient T. 7

C'est un texte intelligent et vigoureux de Bruno Étienne, spécialiste de l'Algérie et du monde musulman, qui ouvre ce tome 2 du deuxième cycle des Carnets d'Orient (le précédent débutait par un essai de Gilles Kepel, universitaire lui aussi) : "les temps sont venus de faire le travail du deuil sur l'Algérie, lieu catastrophique pour notre mémoire collective, parce que l'Algérie (mais pas tous ses acteurs) est constitutive d'une part importante de l'histoire de France." Sa réflexion l'amène à rattacher sans relâche l'histoire au temps présent et à faire un bilan qui se fonde nécessairement sur des données historiques ("le FIS est bien le fils illégitime du FLN. La dérive islamiste n'est que l'enfant de la dérive nationaliste, factieuse, claniste, mafieuse..." Et plus loin, à propos de l'idéal universaliste de l'Algérie française : "Si l'Algérie est arabe et musulmane, elle est aussi l'échec de la part des Lumières qu'il y avait dans la colonisation.").

Le chercheur nous rappelle aussi que "la violence est inscrite dans un siècle et demi de violences diverses : violences des rapports pré-coloniaux entre les Turcs et les tribus arabes, violences de la conquête de l'Algérie, violences des rapports coloniaux, violences d'une guerre de libération qui fut l'une des plus terribles de l'histoire, violences enfin de l'Etat-FLN dès sa création." De la même façon, et comme pour confirmer ce propos, cet album est marqué par une violence qui ne fait que s'amplifier, tout en prenant des virages retors et inattendus, s'insinuant dans le cœur de tous les protagonistes, prenant en otage les civils (français ou algériens) et les militaires, bref, n'épargnant personne.

Nous sommes en 1957, toujours à Alger où les attentats se multiplient, que les bombes soient posées par le FLN ou par des Européens contre-terroristes, et la vie quotidienne des personnages principaux est nécessairement altérée. Samia, toujours infirmière, fait tout pour ne pas céder à son frère, qui souhaiterait qu'elle s'engage aux côtés des poseurs de bombes, dans leur lutte pour la libération ; elle tente de le raisonner, en vain : "Si l'histoire que nous sommes en train d'écrire est entachée du meurtre d'innocents, quel sera notre avenir ?... Sur quoi allons-nous bâtir notre révolution et notre Algérie future ? Comment utiliser de tels moyens sans pourrir son cœur et son âme pour longtemps ? Mon métier est de soigner les gens, pas de les assassiner !" Dans le même temps, Octave est confronté aux pratiques d'un autre âge employées par l'armée française pour soutirer des informations aux Fellagha ; lui prône une infiltration en douceur, l'action psychologique, afin que les Algériens se détournent du FLN sans qu'il soit besoin de recourir nécessairement à la force.
Tous deux, Samia comme Octave, sont confrontés à l'horreur de la guerre et mais aussi à leurs compatriotes respectifs, qui leur reprochent de ne pas vouloir choisir leur camp de façon tranchée. L'étau se resserre autour de la jeune femme, plus ou moins forcée de prendre part aux activités clandestines du FLN, mais aussi autour d'Octave qui se voit emprisonné pour s'être publiquement opposé à la torture, en publiant un article dans l'Express qui dénonce ouvertement l'armée française : "Au combat, un certain nombre d'instincts se libèrent. Il faut avoir beaucoup de sens moral pour les contenir (...) Il faut aussi une certaine force d'âme pour être capable de distinguer le bien et le mal quand tout nous plonge dans l'arbitraire et l'absurde, et que se révèle le versant atroce de l'humanité. (...) Même s'il est difficile de continuer à croire à la pacification, on peut encore espérer faire de ces jeunes [soldats] autre chose que des racistes et des assassins. (...) Nous avons dépassé le cadre de la légalité et nous sommes engagés dans la voie de l'irresponsabilité qui conduit aux crimes de guerre."
Ce deuxième tome du cycle (le septième de la série) reflète habilement les complexités et les paradoxes de la guerre, sur laquelle l'auteur porte un regard rétrospectif objectif, mais jamais simplificateur, en mettant à notre portée des valeurs et des points de vue contradictoires, incarnés par les différents personnages) et compose une fresque émotionnelle attachante, aussi poignante que les précédentes.

B. Longre
(octobre 2002)


 

La guerre fantôme
Carnets d'Orient T. 6

La guerre fantôme ou la manière de concilier Histoire et bande-dessinée

Jacques Ferrandez, après quelques années passées à composer d'autres ouvrages (tout particulièrement des carnets de voyage remplis d'aquarelles orientalistes), reprend sa série Carnets d'Orient, qui se déroulait en Algérie. Les cinq tomes précédents formaient un cycle, celui de l'époque coloniale ; La guerre fantôme, premier tome de ce nouveau cycle, se situe à un tournant de l'histoire de l'Algérie, alors que le récit débute en octobre 54, qui voit monter l'animosité contre les Français ; le 1er novembre 1954, des attentats frappent tout le pays, et des colons sont assassinés. La résistance se met en place (c'est la naissance du FLN), des jeunes sont recrutés en ville et des troupes de maquisards battent la campagne et rallient, souvent sous la contrainte, les villageois à leur cause. Les Algériens qui se rangent du côté des Français subissent de violentes agressions et l'inquiétude ne tarde pas à s'installer.

En janvier 1955, Octave Alban, capitaine dans l'armée française, retrouve Alger après une guerre d'Indochine qui l'a profondément marqué ; il est l'un des nombreux personnages que l'on suit dans cette guerre encore « fantôme », un conflit qui n'est pas encore officiel mais dont l'ombre plane déjà sur le pays. Dans le même temps, on découvre Saïd, un petit berger de neuf ans, emporté dans la tourmente, et obligé de se réfugier auprès des rebelles. On retrouve aussi des personnages des tomes précédents, Marianne, libraire, fiancée à Sauveur, un jeune médecin ; la collègue de ce dernier, Samia, dont le cousin Ali est mêlé de près aux activités du FLN : ce jeune étudiant est fasciné par Albert Camus à qui il déclare (alors que l'écrivain est de passage à Alger en janvier 1956) : « l'Algérie aurait pu être le plus beau pays du monde. ». Ali s'engage dans la lutte armée, en dépit des sages paroles de Camus : « il faut réconcilier les hommes de bonne volonté pour réunir, et non diviser... Ne noyez par le sang français dans le sang arabe. »

Entremêlant habilement les perspectives évidemment contrastées de multiples protagonistes, Jacques Ferrandez se prête à un jeu ardu : raconter des événements (dont certains encore délicats à aborder) sans porter de jugement, sans radicalisme, mais plutôt en tentant de présenter le plus grand nombre de points de vue possibles, sans se ranger dans un camp ou dans l'autre. Car pour l'auteur, né en Algérie en 1955, cette histoire est aussi son « histoire familiale » : « Je me suis efforcé de rendre compte honnêtement du vécu et de la vérité des personnages de part et d'autre, d'être en empathie avec chacun d'eux, les pieds noirs, les militaires français, le FLN... Même si je sais très bien que les points de vue des différentes forces en présence sur les mêmes événements sont évidemment très différents, à tel point d'ailleurs que les positions des uns et des autres se sont à l'époque tellement radicalisées qu'elles sont vite devenues totalement inconciliables. Mais à l'inverse, en tant qu'auteur de fiction, je sais que c'est de ce genre d'opposition irréconciliable et impossible qu'on tire les meilleurs récits.» Ainsi, sans jamais céder au "politiquement correct" (qui voudrait peut-être que l'on considère les maquisards comme des héros et les soldats français comme des bourreaux, ou l'inverse, c'est selon...) l'auteur ne dissimule rien de cette guerre et dès ce premier album, on assiste à la barbarie et aux exactions brutales des deux camps : les séances de torture des militaires français, les assassinats gratuits de villageois pris entre deux feux, les crimes atroces du FLN ainsi que leurs représailles.

Jacques Ferrandez est revenu à la bande dessinée sans pour autant abandonner l'aquarelle, un procédé qui fait quelques apparitions dans cet ouvrage, servant plus particulièrement à planter les décors : une vue nocturne de la casbah d'Alger, des massifs montagneux, un camp militaire, ou encore la plage de Tipasa. L'auteur nous promet bien heureusement une suite, deux ou trois albums supplémentaires, qui reflèteront eux aussi son constant souci d'objectivité historique et d'analyse psychologique. Un beau retour, qui insère le genre BD dans un tout autre registre que celui du pur divertissement et qui s'inscrit dans une démarche similaire à celle de Tardi (même si Le cri du peuple est un ouvrage partisan avant tout,car concerné par un épisode sanglant beaucoup plus ancien, dont tous les protagonistes sont morts depuis longtemps...) ; travail de mémoire plutôt qu'oeuvre militante, La guerre fantôme fait assurément partie de ces ouvrages qui donnent leurs lettres de noblesse à la bande dessinée, élevant le medium à un véritable statut pédagogique, littéraire et documentaire.

B. Longre
(octobre 2002)

 

 


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http://www.dialoguesenligne.com/decouvertes/auteur/2201

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