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Poèmes pour le temps présent.
Dernier poète
vivant de la Beat Generation, Lawrence Ferlinghetti demeure prolifique,
en témoignent ces poèmes publiés l'an passé
par Maelström (éditeur "belge de littérature"
- et non l'inverse...) qui nous offre là un excellent recueil,
entièrement bilingue, pour le plus grand plaisir du lecteur
- qui s'intéressera ainsi au travail précis de la
poétesse Marianne Costa, traductrice de l'ensemble ; une
publication en français qui réjouit l'auteur "après
un hiatus de près de trente ans, pendant lequel les lecteurs
ont été privés de mon travail traduit dans
la belle langue française."
Composés
après 9/11 et regroupés sous le titre Touriste
des Révolutions (Prendre la parole après le 11/9)
/ A Tourist of Revolutions (Speaking Out after 9/11),
ces poèmes sont ancrés dans une réalité
géopolitique et sociale qui nous est familière : complaintes,
accusations, et constat des "troubles" engendrés
par la volonté d'omnipotence d'un gouvernement américain
dont les actes impérialistes ne cessent de choquer les consciences
; et la plume du poète de dénoncer la déliquescence
des libertés, d'interroger sans répit le nouveau visage
du monde et d'éclairer nos esprits de vers libres lumineux,
en un mixe de désillusion et de sagesse, acquise au fil de
l'Histoire ; des textes lucides qui, tout en délivrant un
message complexe, sont volontairement explicites (pourtant loin
de la prose simpliste du dernier pamphlet cinématographique
d'un Michaël Moore devenu, hélas, un bien ennuyeux donneur
de leçons) :
"Et
une vaste paranoïa déferle sur le pays
Et l'Amérique transforme l'attentat contre ses Tours Jumelles
En début de Troisième Guerre mondiale
La Guerre contre le Tiers-Monde"
(Speak Out)
On regrettera
que le français perde au passage le sens double du terme
"Third" car le poète parle davantage de
la guerre au "Third World" (Le Tiers-Monde) que
de la "Troisième". Il reste que les positions
politiques et humaines de Ferlinghetti, à travers ces quelques
lignes, sont déjà circonscrites : sans jamais encourager
le terrorisme, il revendique un droit à la parole, pour lui
et pour ses concitoyens (la "Majorité silencieuse"),
ou encore pour la marge, "ces freaks et ces libres penseurs
/ Poètes aux yeux fous Philosophes de l'asphalte (...) /
Exilés dans leur propre pays !", incitant (non
pas en moralisant, mais seulement par le biais de sa vision individuelle)
les uns et les autres à enfin mêler leurs voix. La
passion véhémente que le poète met dans ses
vers ne lui fait nullement perdre sa lucidité politique et
sa pose rationaliste, car c'est autant au coeur qu'à la raison
qu'il choisit de s'adresser ("Pour chaque bombe qu'on largue
/ surgissent mille Ben Laden /Mille terroristes.") Les
images sont parfois empruntées aux temps anciens, pour renforcer
l'idée que c'est du désordre des esprits de la minorité
- les gouvernants- que naissent les désordre du monde actuel,
reprenant là une idée chère à Shakespeare,
celle du chaos qu’un microcosme peut transmettre au macrocosme
: "Ils ont transformé la Maison Blanche / en Cheval
Blanc / leur Cheval de Troie / plein de soldats civils / avec des
armes de destruction nocive / un mot nouveau pour leur cerveau /
ou (...) leur personnalité pathologique."
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Mais les
attaques directes contre Bush et ses sbires (les "nouveaux
proto-fascistes de la Maison Blanche") s'accompagnent
d'une désespérance palpable, plus particulièrement
visible dans le poème "Démocratie Totalitaire/Totalitarian
Democracy", lente et ambivalente énumération
nominale retraçant dans le désordre l'histoire
du monde (l’ancien et le nouveau), inventaire implacable,
de "La première aube exquise de la vie sur
terre" à "La dernière lamentation
pour la démocratie perdue" ; un poème
qui fait écho à une autre litanie ("J'attends
/ I am waiting") qui laisse, cette fois, une toute
petite place à un espoir - certes teinté de
cynisme : "J'attends avec bonheur / que les choses
empirent beaucoup / avant de s'arranger."
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Un poème
où Ferlinghetti s'interroge aussi sur la fonction du poète
tout en rendant un hommage discret à John Keats (Ode
on a Grecian Urn) et, en remontant plus loin dans le temps,
à John Donne (The Canonization) - dont la sarcastique
et paradoxale lucidité valait bien, sur un tout autre terrain,
celle du poète Américain – écho que l’on
retrouve dans ces quelques vers :
"J'attends
d'écrire
le grand poème indélébile
(...)
et à perpétuité j'attends
que les amants fuyant sur l'urne grecque
se rattrapent enfin
et s'enlacent."
Mais c'est dans
le poème intitulé "A Tourist of Revolutions"
que l'auteur s'interroge plus ouvertement encore sur l'authenticité
de son engagement passé (en particulier à Cuba) et
sur sa postérité - pour lui compromise... Il est permis
d'en douter quand on lit d'autres textes encore, des poèmes
où la vision géopolitique d'un monde en perdition
s'élargit et s'attache à décrire ce qui déjà
fait notre quotidien ; par exemple à travers un dialogue
entre un père et un fils ("It's Us Stupid / C'est
nous, Idiot") qui prend la forme d'un cruel jeu de questions-réponses
dévoilant l'absurde farce que nous nous jouons, malgré
nous, et qui retrace les dysfonctionnements actuels (pollution et
environnement, pauvreté matérielle et affective, outrances
de la société de consommation, situation du tiers-monde,
surpopulation - thème qu’il développe aussi
dans le très ironique "Le blues de la ponte").
L'ensemble s'achève sur un habile et réjouissant détournement
du Lord's Prayer (Notre Père), dans lequel on lit
la détermination subversive du poète ("Our
Father whose art's in Heaven / Hollow be thy name / Notre Père
qui crées aux Cieux / que ton nom soit démystifié"),
refus flagrant d'une instance supérieure, sur laquelle les
humains n'auraient pas prise, pour finir sur un cinglant "Ah,
Man !" – qui, hormis son insolence salutaire, replace
d'emblée l’humain au centre du monde.
Pilier de la contre-culture
La dissidence
active et courageuse de Lawrence Ferlinghetti résonne comme
une évidence à travers ses textes ; la lecture de
cette plume impatiente, pressée, osant dire sans feintes
ce que la "majorité silencieuse" ne veut/peut/sait
exprimer, qui a traversé le XXe siècle et perdure
aujourd'hui, se vit comme une expérience unique et marquante.
Davantage encore si l'on sait que le poète est aussi peintre,
romancier, éditeur et traducteur (de Prévert ou de
Pasolini...) ; une personnalité au centre de la Renaissance
littéraire de San Francisco - et ce depuis les années
1950, quand il fonde, avec Peter Martin, City Lights, la désormais
célèbre librairie indépendante (chose rare
aux Etats-Unis) de San Francisco. La librairie, qui vend du "paperback"
(livre de poche) de qualité, s'est agrandie au fil des décennies,
mais dès 1955, le poète décide d'étendre
son champ action en montant, en parallèle, une maison d'édition
(City Lights Publishers) ouverte aux littératures alternatives,
aux idées progressistes et aux poètes dissidents (dont
Georges Bataille et Charles Bukowski).
Touriste
des Révolutions est suivi d'autres textes choisis
par Ferlinghetti lui-même, dont Allen,
un émouvant hommage à Ginsberg (dont le célèbre
Howl paraît en 1956, dans la première collection
de la toute récente maison d'édition City Lights)
et un ensemble de poèmes intitulé Comment
peindre la lumière (plus précisément
"Sunlight"), qui reflète les préoccupations
du Ferlinghetti peintre et où l'esthétisme prend le
pas sur le politique. Une poésie visuelle, dédiée
au dieu soleil et pétrie d’ombres et de lumières,
et qui, en mêlant poésie et art pictural, langage et
vision dans une étonnante synesthésie (on pense entre
autres à e.e. cummings), illustre pleinement la puissance
d'évocation du verbe.
Une autre partie, Migrations Surréelles / Surreal
Migrations (1999), fait la part belle à une
poésie cosmique, inspirée par l’antiquité
et par des croyances disparues : une géographie liquide de
l'esprit qui épouse les flux des pensées ("Surreal
Migrations II") ; et sans s'éloigner des préoccupations
politiques que l'on trouve dans Touriste des Révolutions
("Venus de Milo sur une demi-coquille / Statues de la Liberté
à Las Vegas (...) Et inondés de baratin / des millions
de gens salivent / sous les panneaux"), le poète
offre des vers qui dévoilent son rapport au monde avec, au
premier plan, l'omniprésence des éléments naturels
et un retour nostalgique sur sa jeunesse révolue de bohémien
éclairé. Un groupement de textes plus optimistes,
qui s'achève sur une autre prière, cette fois adressée
"À l'oracle de Delphes ("To the Oracle at Delphi")
:
"Sors
enfin de ta grotte
Et parle-nous par la voix du poète
La voix de la quatrième personne au singulier
(...)
Et donne-nous de nouveaux rêves à rêver
de nouveaux mythes à vivre !"
Tant que les
poètes parleront ainsi, tant qu'ils refuseront la facilité
de l'aveuglement, nous les écouterons...
B.
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.maelstromeditions.com/
http://www.citylights.com/CLlf.html
http://lorenwebster.net/In_a_Dark_Time/archives/cat_lawrence_ferlinghetti.html
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