Invisible
de Fabrice Colin

Mango, Autres mondes, 2006
à partir de 13-14 ans

 

 

La SF au service de la réflexion

 

Fabrice Colin arpente les Autres mondes depuis le début de la collection. il y eut tout d’abord Les enfants de la lune, excellente uchronie dont le point de départ se situe dans un Paris en guerre , puis Projet Oxatan, roman haletant et presque oppressant où quatre adolescents vivent un terrible huis clos dans le cratère d’une planète perdue, et puis encore Cyberpan, qui revisitait dans un monde SF le conte de Peter Pan, suivi du Mensonge du siècle, consacré aux manipulations et aux rencontres de plein de types différents. Autant de romans de SF explorant des thèmes différents, dans des tons différents aussi, mais où Fabrice Colin montre le souci constant de mettre la narration au service d’une réflexion sur l’état d’une société qui ne contrôle pas bien ses avancées et ses démons.
Avec Invisible, l’auteur nous entraîne cette fois dans les nanotechnologies, ce monde de l’infiniment petit, technologies ultra sophistiquées que l’on commence à expérimenter sinon à apprivoiser aujourd’hui et dont on peut espérer que les développements n’aillent pas là jusqu’où mène l’extrapolation de l’auteur !
Tiago vit dans les bidonvilles de Rocinha, à Rio de Janeiro, dans un avenir très proche du nôtre. Il n’a plus de parents, seulement son grand-père muet depuis qu’on lui a coupé la langue lors de représailles. Il n’a pas de travail, pas d’amis, sinon Douglas, un bidouilleur surdoué. Il appartient à un gang dirigé par Angel, 20 ans seulement. Il ne sait pas s’il a un avenir. Rio de Janeiro, la ville la plus belle du monde ? Cela dépend pour qui ! Les pauvres s’entassent dans des bidonvilles tentaculaires et prient Dieu entre deux combines pour survivre tandis que les riches sont bien à l’abri dans leurs villes sécurisées aux technologies high tech. La population est sous contrôle, grâce à l’IAS, Indicateur d’Adéquation Sociale, un système qui dote chaque citoyen de 100 points, que l’on retire au fur et à mesure des infractions commises, un permis de vie en somme ! C’est dans ce contexte particulièrement violent et injuste que vit Tiago et qu’un jour, avec Douglas, ils dévalisent un camion pour le compte de leur gang. L’opération qui devait être rapide et sans bavures tourne mal, Douglas emporte une valise scellée qui se fend malencontreusement. Peu de temps après l’adolescent tombe malade et son corps subit des transformations inquiétantes. Ce sont ces assembleurs moléculaires, invisibles mais terriblement menaçants, qui attaquent. Qui les a fabriqués, qui les utilise, pourquoi ? Tiego doit faire vite s’il veut comprendre et faire en sorte que l’Apocalypse ne se produise pas.

Dans la postface, fabrice Colin dit très clairement que « Le rôle de la SF – si elle en a un autre que divertir - est de mettre en garde, de prévenir, au moins d’attirer l’attention. » Mission parfaitement réussie dans ce roman construit sur un rythme haletant et dynamique. Le personnage de Tiago est intéressant, qui se débat entre la volonté de se sortir d’un monde qu’il sait sans issue acceptable, mais pas à n’importe quel prix tout de même, le choix qu’il fait de se rebeller avec ses conséquences. Autour de lui, les personnages secondaires sont aussi réussis, son ami Diego, le prêtre qui l’aide depuis son enfance et qui sait que Dieu n’est pas le seul remède aux maux de ses ouailles, la jeune fille gosse de riches qu’il aime dont il découvre le monde luxueux, ce qui lui permet aussi de mesurer la distance infinie qui sépare les riches et les pauvres

Le récit alterne habilement les passages d’action et de tendresse avec des moments plus forts, qui permettent aux lecteurs de s’interroger sur les dangers réels de ses nanotechnologies, surtout lorsque les dirigeants veulent les utiliser à des fins de contrôle et d’asservissement encore plus forts de la population, sans les maîtriser totalement. Autres thèmes fortement présents dans le roman : ce qui existe réellement derrière les plages mythiques de Copacabana et dans les favelas de Rio : misère extrême, violence, maladies, solitude. Et cela, ce n’est pas de la science-fiction !

Catherine Gentile
(septembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

http://dreamericana.free.fr/fabricecolin.htm

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