Daewoo
Fayrad, 2004

 

 

 

Un livre peut-il changer le monde ?

Le livre est sorti en 2004. Les lecteurs d’aujourd’hui pourront-ils encore regarder la photographie qui ornait le livre à sa sortie chez Fayard ? Elle n’était en effet pas reproduite sur la couverture toute blanche mais sur une bande publicitaire qui ne comportait pas d’autre mot que cette mention, « fayard », lettres blanches sur rectangle rouge en haut à gauche. Photographie couleur de palettes qui brûlent devant l’usine, Daewoo, dont on ne pouvait plus lire que les premières lettres : le D, le A, le E n’est plus qu’un F, et du W on ne reconnaissait que le haut. Ces flammes, allumées par les ouvrières en grève, et d’autres, l’incendie criminel qui permit d’évacuer des ordinateurs trop compromettants pour les bénéficiaires de l’entreprise, François Bon en raconte l’histoire. L’intelligence, l’émotion et l’art font de Daewoo un livre bouleversant. Au point d’imaginer à nouveau qu’un livre pourrait changer le monde.

Daewoo, ce fut un nom - qu’on entend encore prononcer à la radio parfois -, un groupe, coréen, de ceux qui devaient aider à la reconversion de la Lorraine après la crise de la sidérurgie. Bénéficiant de subventions publiques, il implanta trois usines, à Villiers-la-Montagne, Fameck, et Mont-Saint-Martin, qui produisirent ces objets que nous avons chez nous : téléviseurs et fours à micro-ondes ; elles furent fermées moins de dix ans plus tard, entre septembre 2002 et janvier 2003, puis vendues, mises aux enchères ; livrant au chômage plus de mille personnes, en très grande majorité des femmes. Il ne s’agit pas pour François Bon de retracer chronologiquement la violence bien réelle du conflit, ni de proposer une sorte de reportage nostalgique.

La chronologie sera celle de l’enquête dont le livre raconte la transformation en roman. Le projet se forme le jour même de l’annonce dans l’Est républicain de la mise au chômage des ouvrières. François Bon et Charles Tordjman, directeur du Centre dramatique national de Nancy, décident d’aller sur les lieux qu’ils découvrent au lendemain de la vente aux enchères alors qu’on retire à la grue cette enseigne retrouvée pour la bande publicitaire du livre.
«Daewoo Fameck, l’usine
Refuser. Faire face à l’effacement même.
»

Ce sont les premiers mots du livre qui retrace une histoire à travers l’autre, la volonté d’effacer Daewoo du paysage et de la mémoire lorraine à travers une volonté inverse de résistance. Le prologue - pour reprendre un mot de Rabelais, cher à François Bon - qui campe le livre est admirable. Tout est dit, dans une langue qui marie la précision, non à la sécheresse ou à la simplicité de la syntaxe, mais au contraire à l’ampleur d’un rythme souvent somptueux ; on sait depuis Apollinaire, sinon Rimbaud, saluer la beauté d’un paysage industriel. Tout est dit ici du sens d’un projet, du choix du roman, tressé, au récit ou à la description du premier voyage sur les lieux d’une défaite. Tressé à l’évocation des voyages suivants. Quand n’émerge encore aucun visage, aucune voix autre que celle de l’auteur s’interpellant à la seconde personne. «Croire que la vieille magie de raconter des histoires, si cela ne change rien à ce qui demeure, de l’autre côté du grillage, fixe et irréversible, et négligé désormais de tous les camions du monde, lequel se moque aussi des romans, vous permettrait d’honorer jusqu’en ce lieu cette si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent, tandis que vous voudriez vous-mêmes qu’un peu de solidité ou de sens encore en provienne ?
Au lieu de quoi vous marchez encore.
» Vieille ficelle de romancier ? Le lecteur est invité, dans la même foulée, à s’interroger sur ses propres raisons de revenir du côté des vaincus. Pour que naissent ensemble la compréhension et l’émotion. Rien de lisse ici, pas de compassion simple, de ces émotions de surface, que suscitent la presse ou la télévision. Le « vous » s’efface, suit un « nous », qui implique autrement ceux qui ne sauraient être seulement auteur ou lecteurs d’un livre coupé du monde : « Les objets qu’on fabriquait ici sont de banale présence dans nos cuisines et nos chambres [...] » ; à la fin du prologue, s’esquisse le « je » de l’auteur qui racontera le livre, ses étapes, c’est-à-dire les voyages, les visites comme celle de la cellule de reclassement, où se déroulent certains entretiens ; il faut chaque fois décrire les lieux pour raconter au plus juste.


photographie extraite du film de Denis Robert et Pascal Lorent : "L'affaire Clearstream expliquée à un ouvrier de chez Daewoo"

La question du roman est posée, dès la première page : «Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu’il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu’on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu’elle sauve ce que béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n’êtes là qu’en passager, en témoin ? »

La réponse semble trouvée à la fin du prologue : « Finalement, on appelle roman un livre parce qu’on a marché un matin dans un hall où tout, charpente, sol et lignes, était devenu géométrie pure [...], et le territoire arpenté, les visages et les voix, les produire est ce roman. Ils appellent le récit parce que le réel même n’en produit pas les liens, qu’il faut passer par cette irritation ou cette retenue dans une voix, partir en quête d’un prénom parfois juste évoqué, et qu’on a griffonné sur le carnet noir. »

Pourtant tout au long du livre, l’auteur cherche à préciser une définition du roman, susceptible de coïncider étroitement avec le travail, en train de se faire, que le lecteur a le sentiment ou l’illusion de découvrir au fil de la genèse. François Bon nous entraîne dans sa fabrique ou son atelier. « J’appelle ce livre roman d’en tenter la restitution par l’écriture, en essayant que les mots redisent aussi ses silences, les yeux qui vous regardent ou se détournent, le bruit de la ville tel qu’il vous parvient par la fenêtre [...]».
Il s’agit là d’une démarche à la fois esthétique et politique. Comme s’il fallait dénoncer le leurre de la transcription brute, supposée délivrer la vérité du témoignage. Daewoo n’est pas un montage de « micro-trottoirs ». Valérie Aumont, à la fin de l’entretien qu’elle donne à l’auteur, demande à entendre ses notes. « Je suis remonté dans le carnet aux commentaires qui précédaient ce que je venais de recopier ». Nouvelle question : « J’ai dit ça, je l’ai dit comme ça ? J’ai répondu que ma raison de noter avec précision, c’était aussi pour la nécessité de librement peindre : qu’à ce prix seulement on est juste. Une construction de mots pour mettre en avant, oui, sa façon de dire les mots. » La réponse résume ce qui fait de Daewoo à la fois un roman et un livre politique, au meilleur sens du terme.

Au départ pourtant, il s’agissait d’un projet de théâtre, du désir de réinventer un théâtre ambulant, qui se produise sur les lieux mêmes, dans les villes ouvrières d’une Lorraine qui n’en finit pas d’être ravagée. Un théâtre qui ne transforme pas la misère des uns en spectacle pour les autres qui se croient à l’abri. Projet qui aboutit à une création en Avignon dont on peut voir des photographies sur le site de l’auteur et dont le livre garde la trace.
«Théâtre, extrait deux : de la faculté de révolte
Florange, mars 2004, les quatre actrices dans le décor nu de La Passerelle (c’est le nom de la salle de spectacle commune aux villes de la Fensch) : pas d’estrade ni de plateau, on avait voulu juste cela, pieds nus à même le ciment, face aux gradins. Les trois actrices sont restées sur le plateau, la quatrième apparaît debout, immobile sans qu’on l’ait vue approcher ou entrer.»

Le roman est construit de matériaux hétérogènes qui mêlent les niveaux de réalité ; viennent d’abord « les repères » : l’histoire des trois usines ; chiffres, dates sont données d’entrée de jeu parce que roman ne veut plus dire aujourd’hui fiction, mais mise en récit, recherche d’une forme et d’une langue ; puis les récits en première personne qui découpent, en pans recomposés plus tard, l’histoire des Daewoo et la description des lieux (voir les très belles pages intitulées ambiances ville, intérieurs usines, et de la question «à quoi bon remuer tout ça») ; cette histoire d’une catastrophe humaine est comme retissée à bien d’autres histoires de fermeture (celle de la conserverie de Liverdun par exemple) ou de violence ouvrière : comme celle de Cellatex, « pour moi, rien qu’un nom » ; il faut donc aller voir, pour pouvoir écrire justement et placer cette histoire, plus ancienne, au cœur de l’histoire des ouvriers de Mont-Saint-Martin, menaçant de verser dans la Chiers l’acide chlorhydrique que produit leur usine menacée ; le croisement des récits ouvre le livre à l’histoire de la casse industrielle d’une région, puis de la France entière. La liste, des « incendies, violences, révoltes » secteur par secteur : sidérurgie, textile, électronique etc qui manifestent la réponse ouvrière au « verbiage des bien-intentionnés de la société libérale » est absolument sidérante, même pour un lecteur attentif, dans la presse nationale, à tout ce qui touche l’histoire ouvrière. La saveur de la satire antilibérale est cependant tempérée par le sentiment de colère qu’on éprouve à lire la trop longue série des révoltes vaines.

Aux éléments qui permettent de reconstruire l’histoire collective des hommes s’ajoutent ceux qui visent à retracer celle des femmes du groupe Daewoo. Le texte théâtral est lui aussi découpé en extraits qui alternent avec les autres matériaux. Le premier dialogue précède l’entrée en scène des voix des ouvrières. Mais il ne s’agit toujours pas d’une fiction qui précéderait la transcription authentique des entretiens réalisés par François Bon ; dans les deux cas, dialogue de théâtre ou entretiens, l’auteur travaille et réfléchit pour le lecteur tel moment de l’élaboration esthétique du livre. Rien de brut, rien de difficile à lire non plus. Les voix des personnages, nommées Ada, Tsilla et Naama, parce que ce sont « les premiers noms de femme inscrits dans la Bible », des « noms sans ascendance, que les Tombés du ciel trouvent sur la terre profane », semblent construites de toutes les voix entendues. Elles n’incarnent pas, chacune, une des ces ouvrières dont la parole serait ensuite transcrite, ni l’absente ou les absentes. Il s’agit plutôt de réaliser le passage du chœur aux acteurs, de la voix plurielle des femmes - recomposée en dialogue autour d’une situation - à la fois singulière de certaines d’entre elles.

Elles parlent toutes de la même chose. Dans tous les cas, on est après. À se demander, façon Beckett, qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on a perdu ? Dans les entretiens comme dans le dialogue théâtral surgissent les récits, évocations, souvenirs qui donnent corps, visage et chair à celles qui parlent ou dont il est parlé. Géraldine Roux par qui la politique arrive drôlement au livre ; Barbara G. ancienne responsable syndicale de l’usine de Villers qui se sentit précisément responsable des licenciements, « parce qu’on a pas su assez se battre » ? Elles racontent des moments de la lutte qui ont fait les gros titres des journaux (telle séquestration). Ou retracent l’histoire de ce projet avorté d’un voyage en car, entre filles, sur lequel le livre s’achève. L’histoire de Sylvia, devenue sans l’avoir voulu la représentante des ouvrières de l’usine de Fameck ; « Elle est morte, c’était le mois dernier », apprend-on dans le premier entretien, avant de faire davantage sa connaissance. Son histoire se complète bribe par bribe, d’entretien en dialogue, tout au long du livre. Le deuxième extrait de théâtre lui donne la parole : « Vous m’aviez poussée en avant, vous me disiez : vas-y, toi, parle... ». La fin du livre nous donne à lire d’elle quelques phrases qui sont effectivement belles « comme du Nathalie Sarraute ». Le roman est aussi enquête autour de la figure de la disparue, sans que l’auteur ne s’approprie impudiquement son personnage. La vie intime croise le sort collectif. Il n’y a pas d’autre secret à traquer que ces liens à reconstruire, de l’une d’elle aux autres qui ont survécu. « Je ne savais pas que l’ombre de Sylvia, dont je ne reproduits pas ici le nom (et même le prénom, je le change), conduirait la suite de tous les récits qui à celui-ci s’imbriqueraient ». L’histoire est là dans ces liens qui se tissent entre l’individuel et le collectif, l’intime et le public. Entre ce qui « se passe quelque part dans une chambre entre un homme et une femme et ce qui s’écrit dans le journal » disait Aragon. Pas question pour François Bon d’en rester à la simple mention des « divorces, suicides et proliférations de cancers » qui suivent, comme si ça allait de soi, des recompositions économiques censées être tout aussi naturelles.

Histoire d’une défaite ouvrière élaborée dans une langue et une forme qui font surgir dans la mémoire le souvenir d’autres livres. Deux lignées d’écrivains se dessinent ainsi au fil des pages : à Germinal ou aux Misérables que les ouvrières se découvrent - avec colère - rejouer encore, un siècle plus tard, font écho l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier ou l’ami Pierre Bergounioux. Mais c’est sans doute sur le nom de Georges Perec que je voudrais m’arrêter pour finir. La référence à Espèces d’espaces y invite, ou encore les allusions à La Disparition et à W ou le souvenir d’enfance. Spécialement le récit - dont la photographie de la bande publicitaire m’avait fait anticiper l’expérience - daté de juillet 2003, qui retrace « la disparition progressive des six lettres, d’abord comme on efface à la machine, enlevant les dernières lettres. Quand j’étais arrivé, c’est un O majuscule qui se promenait dans le ciel, soulevé par le bras jaune de la grue au-dessus du rectangle bleu de l’usine : et DAEWO puis DAEW puis AEW puis EW, enfin ce seul W au lieu de DAEWOO, écrit en géant sur l’usine. » Il ne s’agit pas de forcer la comparaison entre usine et camp nazi, que représente métaphoriquement l’île olympique baptisée W dans le « roman » de Perec ; l’allusion insiste sur la communauté des projets : refuser la disparition, l’effacement et pour cela consigner, au plus près de la réalité, en inventant une forme, qu’on nommera « roman ». Et si - comme le dit pour finir la quatrième de couverture – « les ouvrières n’ont plus de place nulle part, que le roman soit mémoire. »

Mireille Hilsum
(mars 2005)

Mireille Hilsum, maître de conférences à l'Université Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse, entre autres choses, à la littérature suisse francophone ; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

 

http://www.tierslivre.net/

http://www.fayard.fr

du même auteur :
Quatre avec le mort Verdier, 2002
Parking (chronique en ligne)

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/index.php?auteur=bon/pdgfb.htm

http://www.remue.net/