Quatre avec le mort
Verdier, 2002

 

au Studio Théâtre de la Comédie Française
2 octobre - 3 novembre 2002
au Théâtre de la Manufacture de Nancy
du 6 au 31 novembre 2002

mise en scène Charles Tordjman
scénographie Vincent Tordjman
Avec Jean-Baptiste Malartre, Claudie Guillot, Aude Briant
de la Comédie-Française

 

Trois personnages veillent un proche. Le fils et la fille du mort, l'épouse du fils, amie d'enfance de la fille.
Surintensité des perceptions, de la remémoration, exacerbation de ce qui les relie l'un à l'autre. Dans cette mise à nu, pour tenter de continuer, chacun franchit une étape, va à sa limite puis reprend sa place initiale, mais pas tout à fait.
Approcher plus près la coque intérieure des trois êtres, quand cette protection un instant cesse, à cause du corps qu'on veille, dans la pièce à côté.
Se chercher soi même, choisir que le temps du théâtre soit le temps de cette explication personnelle.
François Bon


Un mort. Sa fille, son fils et son épouse, trio veillant sur un corps à la blancheur cadavérique, livrent une oraison funèbre où mémoire et musique s'entrechoquent. François Bon, auteur au parcours peu commun, édifie un chassé-croisé des figures poétiques et humaines peuplant ce lieu inscrit dans un temps suspendu, celui de la veille, de la veille du mort. Déambulant dans les arcanes de la maison familiale, les personnages forment une constellation en dehors du temps, fonctionnent comme une monade, en circuit fermé, et l'étude que mène l'auteur porte spécifiquement sur les éléments qui, inaltérables et intemporels, les maintiennent comme noyau. Les malentendus ont longuement macéré et la présente situation offre la parfaite abréaction des émotions et brimades ravalées, de sorte que se révèlent les véritables personnalités de chacun. Encore une fois, le théâtre comme révélateur photographique.
Cette famille de musiciens qui voit décéder le maître de maison perd son équilibre. La harpe maternelle plongée dans le noir d'un placard illustre une absence qui dure depuis bien longtemps. François Bon saisit à la perfection toutes les inférences liées à la musique et les perceptions que ravive cet art :

"Pas la peine de rappeler que la musique a toujours été, et est plus que jamais, peut être plus qu'elle ne fut jamais, l'art touchant le plus directement à l'affect ; pas la peine d'insister donc sur le fait que s'il y a bien une consistance de l'errance, du précaire, du quasi spectral, du vide qui rôde, du " virtuel ", de cela qui hante l'espace sans l'occuper en aucun point - c'est bien du côté du son qu'il faut chercher." *

La musique, ici, moyen d'expression comme lieu de recueillement, tel le fils qui s'encastre dans le mutisme, bibliothèques et partitions pour compagnon, baigne le drame dans une atmosphère éthérée et minimale.

François Bon aborde avec force sensibilité des liens filiaux et l'impossibilité de communiquer. L'alternance des monologues et des réunions des trois protagonistes offre une vision panoramique du deuil. L'écriture sensitive, s'exprimant par le biais du son ou de références musicales, s'attache aux changements physiologiques, aux tensions naissantes, aux petites haines rentrées. La partition jouée par l'auteur comporte de grands moments de silence puis des sautes où la parole déborde, concordant à la visite du cadavre fraîchement déposé dans la caisse de bois. Huis-clos où l'instrument de musique préside l'action du temps, de la mémoire qui choisit d'oublier ou de remonter les pensées cadavres, Quatre avec le mort porte les marques d'un passé vivace dans cette maison trop grande, toujours trop grande après la mort d'un de ses occupants. La mère, morte déjà, et à présent le père, des morts qui scellent le temps de l'enfance. Les instruments de musique apparaissant dès lors comme la représentation fugitive de ce temps de l'enfance, passé chacun à travailler sa musique intérieure, traces physiques d'un passé commun, heureux ou pas. Vecteur de la narration des évènements passés, la musique qui les relie délivre derniers miasmes fantomatiques et querelles irrésolues sur le mode de l'impalpable. Théâtre de la mort, théâtre du fugace et de la sensation érigée en prophète, la pièce de François Bon a l'intelligence d'éviter avec grâce les écueils du drame trop sombre et larmoyant, pour privilégier ce faisceau qui les illumine tour à tour. La fin, modèle de sobriété et de maîtrise, témoigne de la maturité de cette écriture qui sait si bien rendre, sans emphase ni indolence, la retenue, les gestes imparfaits, le douloureux passé d'une famille dont les liens se sont distendus et qui retrouve force et cohésion face à la mort.

Philippe Beer-Gabel
(mai 2002)



* Mehdi Belhaj Kacem "L'essence n de l'amour" (Edition Tristram/Fayard)

• Quatre avec le mort a été diffusé par France-Culture le mardi 23 avril, dans une réalisation de Catherine Lemire, avec la distribution suivante : Catherine Ferran, Claude Mathieu et Jean-Baptiste Malartre.
• Quatre avec le mort vient d'être traduit en allemand par Johannes von Westphalen

• Du 6 mai au 8 juin 2002 : Abîme, aujourd'hui la ville de François Bon
Mise en scène : Stéphane Fievet
Avec Annie Mercier et Michel Armin.
Théâtre l'ATALANTE, 10, place Charles Dullin, 75018 Paris.
Réservation : 01.46.06.11.90

 

http://www.tierslivre.net/

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http://www.comedie-francaise.fr/

du même auteur :
Daewoo (Fayard, 2004)
Parking (chronique en ligne)

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/index.php?auteur=bon/pdgfb.htm

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