Un clown s’est échappé du cirque
José Corti, 2005

 

 

 

Petites fables contre le grand cirque capitaliste.

Chaque nouvelle de ce recueil engagé conjugue une inventivité prodigieuse et une férocité sans pareil, et l’auteur use à merveille de la seule arme qu’il possède, le verbe : à des politiques inhumaines et à un ordre des choses mécaniques, qui encouragent les inégalités économiques ou sociales, la sauvagerie capitaliste ou l’impérialisme post-colonialiste, Eric Faye oppose une ironie mordante, un humour sombre, et la construction subtile de situations familières dont certains traits, exacerbés, tendent à l’absurde – procédé classique mais efficace quand on souhaite révéler l’absurdité même du réel, et que l’on trouvait déjà dans les recueils précédents.
On entre dans le vif de la thématique qui domine le recueil avec Petites splendeurs du paradis capitaliste, où apparaissent les termes – galvaudés mais toujours sinistres… - de «brainstorming », « ressources humaines », « culture d’entreprise », « alléger la masse salariale », mais aussi « dieux du marché », ou « mise à mort »… C’est l’histoire d’un cadre chargé par son patron «d’annoncer le licenciement de dix-huit des trente-sept employés d’une filiale» ; Lermeau n’a pas le choix (s’il ne veut pas se voir sacrifié sur l’ « autel du Marché »), malgré ses remords, sa mauvaise conscience pour ce qu’il qualifie intérieurement de « crime » et de « tragédie », établissant d’audacieuses analogies avec Macbeth ou Iphigénie, tout en continuant d’avaler « ces anxiolytiques qu’on lui prescrit pour qu’il ne se révolte pas. »

Eric Faye fait revivre la mythologie de manière plus vivace encore dans Le secrétaire d’état, improbable rencontre avec la Pythie de Delphes : un entretien secret que le président des Etats-Unis (qui « ne se sentait plus du tout sûr de lui. Beaucoup lui demandaient de déclencher une nouvelle guerre. ») exige de son Secrétaire d’Etat en voyage en Grèce. La prophétesse n’a plus vu personne depuis la visite, des années plus tôt, d’un certain Adolf Hitler, venu la consulter afin de savoir s’il devait envahir ou non la Russie…et l’arrivée de l’Américain (dont on devinera sans mal l’identité : « un homme de belle prestance, un Noir qui plus est, ou presque… ») est un événement. Mais la réponse de l’oracle est inquiétante : « Le bel édifice est à terre… ».
Pourtant, ce « bel édifice » impérialo-capitaliste est toujours omnipotent dans d’autres récits, malmenant les individus, les dépouillant de leur humanité et de leurs sentiments tandis qu’ils s’adonnent corps et âme à un « salariat à perpétuité » ; tel ce maniaque de l’ordre (« l’idée d’avoir failli, instillé une pincée d’imprévu dans sa vie, lui est insupportable »), dans La partie d'échecs, travaillant de nuit mais au bord du surmenage : il croyait sa compagne partie depuis des années (elle travaillait de jour), mais chaque matin, en rentrant chez lui, il remarque de petits changements, signes d’une présence invisible ; « l’on consacre plus de temps à son poste de travail qu’à son logis, depuis que l’on a supprimé tout congé. Il peut se passer tant de choses chez vous, en votre absence… », lui dit son chef d’équipe, ravivant en lui l’idée que Madeleine ne l’a, en fin de compte, peut-être jamais quitté… De même, le protagoniste de Place de l’oubli vit dans la sensation d’un manque, profond mais impalpable, dans « une existence millimétrée » où « le sentiment d’inconnu avait cessé d’être.»

D’autres se nourrissent de rêves inaccessibles, retrouver un visage et une identité (L’exilé), faire fabriquer la femme idéale (Les Statues d’Aphrodite) ; ou bien c’est la terre entière qui subit les dérèglements climatiques (L’inobscurité) : « Le système économique avait ses droits, il devait tourner à plein régime pour assurer le bonheur, la nuit profonde était l’affaire de rêveurs d’un autre siècle. » Cette nouvelle visionnaire est si proche de notre réalité environnementale, de ce que l’ordre mondial impose à l’humanité en prétendant que c’est pour son bien, que l’on rit plutôt jaune – comme en lisant la dernière nouvelle, Les drilles ne sont plus joyeux, comédie de l’inversion où c’est le rire, justement, qui provoque une épidémie sans précédent ; le renversement est récurrent et le sentiment d’étrangeté qu’il engendre – dans ce monde semi fantastique, à la fois familier et déroutant – imprègne le recueil dans son intégralité.

D’autres récits se focalisent davantage sur le métier d’écrivain et s’apparentent à Du spectacle comme forme de dictature des lettres (dans le recueil Quelques nobles causes pour rébellions en panne, chez le même éditeur) : Dernier voyage en Pandora décrit la rencontre entre un auteur et l’œuvre fantasmée qu’il n’a pourtant jamais pu écrire (et s’achève sur un rire sombre) ; Il pleut, fable sur la saturation éditoriale, parle de l’industrie du livre avec lucidité : «des publications partout, de plus en plus, à compte d’éditeur ou en ligne, à compte d’auteur, etc, sur toute la planète (…) Les villes et les esprits sont imbibés de livres qu’ils n’ont pas le temps d’absorber. » Un déluge créatif, une surproduction que l’auteur a choisi de prendre au pied de la lettre, en dénonçant ce que certains font du livre, un éphémère produit, tout aussi factice que les autres : tout le contraire de la littérature, évidemment... « leurs livres disparaissaient de plus en plus vite des librairies »… Une fuite en avant qui confond consommation menant au vide et lecture authentique, tout comme le système social et humain imaginé dans Un clown s’est échappé du cirque dépeint un totalitarisme latent, perceptible dans nombre de nos comportements – quand le rire, la fantaisie et l’humour eux aussi sont soumis à être organisés, cadrés et contrôlés… Ce qui n’est bien heureusement pas le cas dans cet excellent recueil qui nous livre une vision terrifiante mais lucide de notre réel.

Blandine Longre
(juillet 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Du même auteur
Les Lumières Fossiles (2000, José Corti)
Quelques nobles causes pour rébellions en panne (2002, José Corti)

Les éditions José Corti
http://jose-corti.fr/