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Petites
fables contre le grand cirque capitaliste.
Chaque nouvelle
de ce recueil engagé conjugue une inventivité prodigieuse
et une férocité sans pareil, et l’auteur use
à merveille de la seule arme qu’il possède,
le verbe : à des politiques inhumaines et à un ordre
des choses mécaniques, qui encouragent les inégalités
économiques ou sociales, la sauvagerie capitaliste ou l’impérialisme
post-colonialiste, Eric Faye oppose une ironie mordante, un humour
sombre, et la construction subtile de situations familières
dont certains traits, exacerbés, tendent à l’absurde
– procédé classique mais efficace quand on souhaite
révéler l’absurdité même du réel,
et que l’on trouvait déjà dans les recueils
précédents.
On entre dans le vif de la thématique qui domine le recueil
avec Petites splendeurs du paradis capitaliste,
où apparaissent les termes – galvaudés mais
toujours sinistres… - de «brainstorming »,
« ressources humaines », « culture d’entreprise
», « alléger la masse salariale »,
mais aussi « dieux du marché », ou
« mise à mort »… C’est l’histoire
d’un cadre chargé par son patron «d’annoncer
le licenciement de dix-huit des trente-sept employés d’une
filiale» ; Lermeau n’a pas le choix (s’il
ne veut pas se voir sacrifié sur l’ « autel
du Marché »), malgré ses remords, sa mauvaise
conscience pour ce qu’il qualifie intérieurement de
« crime » et de « tragédie
», établissant d’audacieuses analogies avec Macbeth
ou Iphigénie, tout en continuant d’avaler «
ces anxiolytiques qu’on lui prescrit pour qu’il ne se
révolte pas. »
Eric Faye fait
revivre la mythologie de manière plus vivace encore dans
Le secrétaire d’état,
improbable rencontre avec la Pythie de Delphes : un entretien secret
que le président des Etats-Unis (qui « ne se sentait
plus du tout sûr de lui. Beaucoup lui demandaient de déclencher
une nouvelle guerre. ») exige de son Secrétaire
d’Etat en voyage en Grèce. La prophétesse n’a
plus vu personne depuis la visite, des années plus tôt,
d’un certain Adolf Hitler, venu la consulter afin de savoir
s’il devait envahir ou non la Russie…et l’arrivée
de l’Américain (dont on devinera sans mal l’identité
: « un homme de belle prestance, un Noir qui plus est,
ou presque… ») est un événement.
Mais la réponse de l’oracle est inquiétante
: « Le bel édifice est à terre… ».
Pourtant, ce « bel édifice » impérialo-capitaliste
est toujours omnipotent dans d’autres récits, malmenant
les individus, les dépouillant de leur humanité et
de leurs sentiments tandis qu’ils s’adonnent corps et
âme à un « salariat à perpétuité
» ; tel ce maniaque de l’ordre (« l’idée
d’avoir failli, instillé une pincée d’imprévu
dans sa vie, lui est insupportable »), dans La
partie d'échecs, travaillant de nuit mais au
bord du surmenage : il croyait sa compagne partie depuis des années
(elle travaillait de jour), mais chaque matin, en rentrant chez
lui, il remarque de petits changements, signes d’une présence
invisible ; « l’on consacre plus de temps à
son poste de travail qu’à son logis, depuis que l’on
a supprimé tout congé. Il peut se passer tant de choses
chez vous, en votre absence… », lui dit son chef
d’équipe, ravivant en lui l’idée que Madeleine
ne l’a, en fin de compte, peut-être jamais quitté…
De même, le protagoniste de Place de l’oubli
vit dans la sensation d’un manque, profond mais impalpable,
dans « une existence millimétrée »
où « le sentiment d’inconnu avait cessé
d’être.»
D’autres se nourrissent de rêves inaccessibles, retrouver
un visage et une identité (L’exilé),
faire fabriquer la femme idéale (Les Statues
d’Aphrodite) ; ou bien c’est la terre
entière qui subit les dérèglements climatiques
(L’inobscurité) : «
Le système économique avait ses droits, il devait
tourner à plein régime pour assurer le bonheur, la
nuit profonde était l’affaire de rêveurs d’un
autre siècle. » Cette nouvelle visionnaire est
si proche de notre réalité environnementale, de ce
que l’ordre mondial impose à l’humanité
en prétendant que c’est pour son bien, que l’on
rit plutôt jaune – comme en lisant la dernière
nouvelle, Les drilles ne sont plus joyeux,
comédie de l’inversion où c’est le rire,
justement, qui provoque une épidémie sans précédent
; le renversement est récurrent et le sentiment d’étrangeté
qu’il engendre – dans ce monde semi fantastique, à
la fois familier et déroutant – imprègne le
recueil dans son intégralité.
D’autres
récits se focalisent davantage sur le métier d’écrivain
et s’apparentent à Du spectacle comme forme de
dictature des lettres (dans le recueil Quelques
nobles causes pour rébellions en panne,
chez le même éditeur) : Dernier voyage
en Pandora décrit la rencontre entre un auteur
et l’œuvre fantasmée qu’il n’a pourtant
jamais pu écrire (et s’achève sur un rire sombre)
; Il pleut, fable sur la saturation éditoriale,
parle de l’industrie du livre avec lucidité : «des
publications partout, de plus en plus, à compte d’éditeur
ou en ligne, à compte d’auteur, etc, sur toute la planète
(…) Les villes et les esprits sont imbibés de livres
qu’ils n’ont pas le temps d’absorber. »
Un déluge créatif, une surproduction que l’auteur
a choisi de prendre au pied de la lettre, en dénonçant
ce que certains font du livre, un éphémère
produit, tout aussi factice que les autres : tout le contraire de
la littérature, évidemment... « leurs livres
disparaissaient de plus en plus vite des librairies »…
Une fuite en avant qui confond consommation menant au vide et lecture
authentique, tout comme le système social et humain imaginé
dans Un clown s’est échappé du cirque
dépeint un totalitarisme latent, perceptible dans nombre
de nos comportements – quand le rire, la fantaisie et l’humour
eux aussi sont soumis à être organisés, cadrés
et contrôlés… Ce qui n’est bien heureusement
pas le cas dans cet excellent recueil qui nous livre une vision
terrifiante mais lucide de notre réel.
Blandine
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone,
asiatique, orientale etc.), à la littérature pour
la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Du
même auteur
Les
Lumières Fossiles (2000, José Corti)
Quelques
nobles causes pour rébellions en panne (2002, José
Corti)
Les
éditions José Corti
http://jose-corti.fr/
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