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L'envers
des choses
La nouvelle
est un genre délicat, qui peut s'avérer frustrant
(pour le lecteur) et que certains s'imaginent réservé
à des auteurs qui ne sauraient écrire un roman...
C'est pourtant un exercice dans lequel Eric Faye excelle (l'on se
souvient de son précédent recueil, Les
lumières Fossiles, publié en 2000 par
la même maison) et l'on ne saurait trop l'en féliciter.
En dépit de parutions antérieures dans diverses publications,
les nouvelles de ce recueil forment un tout homogène, ce
qui ne peut être une coïncidence. Toutes semblent calquées
sur une technique narrative bien rôdée : l'apparition
graduée et insidieuse du fantastique dans un cadre routinier,
une progression vers la folie d'un monde qui ne nous est jamais
totalement étranger et que l'on aurait mis à l'envers
comme un vêtement usé, pour mieux y déceler
les fausses coutures, les irrégularités ou les dysfonctionnements.
Cet univers quasi kafkaïen de bureaucrates, de petits employés
ou de hauts fonctionnaires, d'êtres possédés
par de troublantes poursuites, a pourtant quelque chose de familier...
L'auteur se plaît ainsi à retourner la réalité,
à l'aborder sous un angle nouveau, teinté d'ironie.
Du spectacle comme forme de dictature des lettres
est une critique acidulée du monde littéraire, et
prend comme point de départ une situation absurde, celle
d'un auteur qui s'aperçoit, avec stupéfaction, que
tous ses écrits se sont transformés, découvrant
des mots et des phrases (que ce soit dans ses carnets de notes ou
ses ouvrages vendus en librairie) qu'il n'a pas le souvenir d'avoir
écrit un jour... Pire encore, il comprend que l'épidémie
a gagné les livres de tous les auteurs sans exception, des
classiques aux modernes, de Ronsard à Melville! Sa visite
au "Salon des produits frais de l'édition" (on
voit là que la satire prend forme) renforce le phénomène,
et il ne sait plus s'il rêve ou non ; le goût de la
première gorgée de bière lui-même a changé...
D'autres récits nous font pénétrer dans ce
monde inversé et insolite : Dans Nouveaux éloges
de la fuite, ce sont les données temporelles qui
sont modifiées quand un jour s'ajoute à la semaine...
un bis du dimanche ("Un cul-de-sac du temps") le neptédi,
"comme si un jour férié s'était intercalé
à mon insu dans le calendrier"... Un poisson d'avril
ou bien un don incongru mais utile du destin ?
Quand ce n'est pas une apparition qui est au coeur du récit,
ce sont des disparitions : De l'extinction de la beauté
raconte une traque obsessionnelle, surréaliste, d'un directeur
des Renseignements Généraux proche de la retraite,
en quête de la dernière "belle" femme, ultime
spécimen d'une espèce en voie de disparition. Dans
Des marchands du temple, un libraire malchanceux
voit ses livres "fuire" et sa marchandise s'évaporer
un peu plus chaque jour... Quant à De la concurrence
comme utopie désuète, le récit s'attache
à expliquer la disparition subite et incongrue de deux hommes
derrière une armoire...
Une autre de ces étonnantes nouvelles, De la vitesse
en toute chose, imagine "une société
et une époque en tous points comparables aux nôtres,
où les femmes auraient pris les rênes peu à
peu...", mais où les hommes réclameraient
la parité, ou du moins, le droit à vivre plus vite,
afin de réduire l'inégalité de l'espérance
de vie entre hommes et femmes... (une utopie née de l'imagination
d'un homme, naturellement !) Ce récit, à la limite
de l'anticipation, fait écho à Longtemps plus
tard, un préambule à un rapport d'enquête
sur la Terre, rédigé en décembre 2063... L'enquêteur
émet des hypothèses sur la disparition (encore) de
toute vie humaine sur cette planète, et termine sur "Peut-être
l'homme n'a-t-il pas réussi à temps à changer
son monde et la vie parce qu'il n'avait pas saisi de quelle façon
il fonctionnait lui-même, de quelle façon travaillait
son cerveau"... Ceci n'est du moins pas le cas de l'auteur
qui, en décortiquant méthodiquement les manies et
les peurs des humains, en provoquant des irruptions de l'irréel
dans le drame de la routine, nous procure une vision nouvelle, pleine
d'inventivité joyeuse, de ces créatures étranges
et changeantes.
B.
Longre
(mars 2002)

Du
même auteur
Les Lumières Fossiles (2000,
José Corti)
Un clown s’est échappé
du cirque (José Corti, 2005)
http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/quelques-nobles-causes.html
http://jose-corti.fr
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