Quelques nobles causes
pour rébellions en panne

2002, José Corti

 

 

L'envers des choses

La nouvelle est un genre délicat, qui peut s'avérer frustrant (pour le lecteur) et que certains s'imaginent réservé à des auteurs qui ne sauraient écrire un roman... C'est pourtant un exercice dans lequel Eric Faye excelle (l'on se souvient de son précédent recueil, Les lumières Fossiles, publié en 2000 par la même maison) et l'on ne saurait trop l'en féliciter. En dépit de parutions antérieures dans diverses publications, les nouvelles de ce recueil forment un tout homogène, ce qui ne peut être une coïncidence. Toutes semblent calquées sur une technique narrative bien rôdée : l'apparition graduée et insidieuse du fantastique dans un cadre routinier, une progression vers la folie d'un monde qui ne nous est jamais totalement étranger et que l'on aurait mis à l'envers comme un vêtement usé, pour mieux y déceler les fausses coutures, les irrégularités ou les dysfonctionnements. Cet univers quasi kafkaïen de bureaucrates, de petits employés ou de hauts fonctionnaires, d'êtres possédés par de troublantes poursuites, a pourtant quelque chose de familier...
L'auteur se plaît ainsi à retourner la réalité, à l'aborder sous un angle nouveau, teinté d'ironie. Du spectacle comme forme de dictature des lettres est une critique acidulée du monde littéraire, et prend comme point de départ une situation absurde, celle d'un auteur qui s'aperçoit, avec stupéfaction, que tous ses écrits se sont transformés, découvrant des mots et des phrases (que ce soit dans ses carnets de notes ou ses ouvrages vendus en librairie) qu'il n'a pas le souvenir d'avoir écrit un jour... Pire encore, il comprend que l'épidémie a gagné les livres de tous les auteurs sans exception, des classiques aux modernes, de Ronsard à Melville! Sa visite au "Salon des produits frais de l'édition" (on voit là que la satire prend forme) renforce le phénomène, et il ne sait plus s'il rêve ou non ; le goût de la première gorgée de bière lui-même a changé... D'autres récits nous font pénétrer dans ce monde inversé et insolite : Dans Nouveaux éloges de la fuite, ce sont les données temporelles qui sont modifiées quand un jour s'ajoute à la semaine... un bis du dimanche ("Un cul-de-sac du temps") le neptédi, "comme si un jour férié s'était intercalé à mon insu dans le calendrier"... Un poisson d'avril ou bien un don incongru mais utile du destin ?
Quand ce n'est pas une apparition qui est au coeur du récit, ce sont des disparitions : De l'extinction de la beauté raconte une traque obsessionnelle, surréaliste, d'un directeur des Renseignements Généraux proche de la retraite, en quête de la dernière "belle" femme, ultime spécimen d'une espèce en voie de disparition. Dans Des marchands du temple, un libraire malchanceux voit ses livres "fuire" et sa marchandise s'évaporer un peu plus chaque jour... Quant à De la concurrence comme utopie désuète, le récit s'attache à expliquer la disparition subite et incongrue de deux hommes derrière une armoire...
Une autre de ces étonnantes nouvelles, De la vitesse en toute chose, imagine "une société et une époque en tous points comparables aux nôtres, où les femmes auraient pris les rênes peu à peu...", mais où les hommes réclameraient la parité, ou du moins, le droit à vivre plus vite, afin de réduire l'inégalité de l'espérance de vie entre hommes et femmes... (une utopie née de l'imagination d'un homme, naturellement !) Ce récit, à la limite de l'anticipation, fait écho à Longtemps plus tard, un préambule à un rapport d'enquête sur la Terre, rédigé en décembre 2063... L'enquêteur émet des hypothèses sur la disparition (encore) de toute vie humaine sur cette planète, et termine sur "Peut-être l'homme n'a-t-il pas réussi à temps à changer son monde et la vie parce qu'il n'avait pas saisi de quelle façon il fonctionnait lui-même, de quelle façon travaillait son cerveau"... Ceci n'est du moins pas le cas de l'auteur qui, en décortiquant méthodiquement les manies et les peurs des humains, en provoquant des irruptions de l'irréel dans le drame de la routine, nous procure une vision nouvelle, pleine d'inventivité joyeuse, de ces créatures étranges et changeantes.

B. Longre
(mars 2002)

Du même auteur
Les Lumières Fossiles
(2000, José Corti)
Un clown s’est échappé du cirque (José Corti, 2005)

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