Du sang sur le cou du chat
Rainer Werner Fassbinder
Mise en scène Clémentine Verdier
promotion 65
du 3 au 15 octobre 2005 (ENSATT, lyon)



Le cynisme en société


C’est un monde mesquin, injuste et cru, que la pièce à saynètes Du sang sur le cou du chat donne à voir. Sous couvert de libéralisme, ou de liberté de mœurs, la société – celle des années 1970 pour le dramaturge et cinéaste allemand Fassbinder, mais les choses ont-elles changé ? – est un monstre de cynisme, qui assume sa cruauté au nom même de la cruauté originelle de l’existence. Un monde où les instituteurs battent les enfants pour les habituer à souffrir, en pensant aux heures pénibles qui les attendent. Les saynètes se suivent, qui nous amènent immédiatement à l’essence des différents protagonistes, tristes solitaires hargneux que convoitent la folie et les guerres intestines : la Policière vit de lois et d’agressivité, la Femme du soldat mort survit dans la misère et dans l’amertume, le Boucher fait du profit, le Gigolo vit en solitaire satisfait grâce au plaisir des autres, le Modèle méprise le monde pour le soumettre, le Soldat boit sa conscience tragique, l’Instituteur essaie en vain de ne pas renoncer à la poésie dans un monde mercantile et funèbre, et enfin la Fille (mentionnons Malvina Plegat, formidable, au sein d’un groupe de comédiens homogène et de qualité), la Fille aime et ne veut pas comprendre que le monde ne soit pas fait pour son amour…

L’amour est au centre des préoccupations ; moteur de l’existence, il est le plus durement touché par le déchéance de l’humanité dans l’économie : l’amour ne se trouve plus, il se vend, s’achète, et finit par céder la place aux seuls désir et plaisir, en un mot à la possession. Les larmes bonhommes de la Fille, son amour naïf et dramatique, marquent la prédominance incontestable de l’économique sur le sentimental, du financier sur l’existentiel, du politique sur l’esthétique. Et la pièce de se conclure, un peu lourdement, par un montage absurde de sentences enregistrées par un témoin venu d’hors du monde (personnage de peu d’intérêt, seul point noir de cette œuvre riche et souvent subtile) : l’écriture devient fabrication, l’industrialisation touche l’œuvre dans sa nature même, et le délire rationnel final (qui évoque Heidegger tant par son caractère abscons que par sa portée critique) porte d’une voix ironiquement insipide le coup de grâce contre cette société conceptualo-mercantile inhumaine.

Antiteater, résolument politique, Du sang sur le cou du chat convoque son public pour un face à face avec les personnages, ce que la bonne mise en scène de Clémentine Verdier permet avec efficacité dès son tout début et une antichambre scénique où la galerie en miroir nous révèle un mauvais goût, une médiocrité qui sont bien celles de notre ère. Outre le recours, non dépourvu d’humour, à l’imaginaire cinématographique, les effets musicaux, particulièrement réussis, participent également de cette construction-déconstruction mimétique des pratiques modernes (de l’artistique à l’artificiel…). Un spectacle de grande valeur, donc, qui réussit à aider cette pièce, manquant ici ou là de finesse, à faire encore vigoureusement mouche.

Nicolas Cavaillès
(octobre 2005)

http://www.ensatt.fr

Preparadise Sorry Now de Fassbinder

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