Début fatal
traduit du chinois par G. Imbot-Bichet
Stock, 2001

 

L'histoire de Huang Shijian, rebaptisée Suzi à l'âge de treize ans par un père politiquement versatile et désireux de plaire aux autorités, est rocambolesque à souhait : rejetée par ses parents, détestée par ses frères et soeurs, l'héroïne se replie peu à peu sur elle-même et son mutisme cède la place à une schizophrénie qu'elle parvient encore à contrôler à l'adolescence. En dépit d'excellents résultats scolaires et d'une carrière prometteuse dans l'informatique, elle est la risée de ses camarades étudiants, puis de ses collègues et de son directeur : une réaction engendrée par son sérieux outrancier et par sa mine blafarde, et son apparente indifférence aux vexations que lui infligent son père ou ses camarades.
En réalité, elle s'est confectionnée une arme intérieure : une liste inexhaustible de jurons qu'elle a concoctée au fil des ans et qu'elle égrène en silence, au besoin, parfois jusqu'à la jouissance... Une façon comme une autre de survivre à la cruauté morale ambiante.
Ce roman tient véritablement de la farce macabre et explore une conscience malmenée par ses semblables et ainsi contrainte à la duplicité. Huang Suzi se fabrique peu à peu un personnage à multiples facettes, psychiquement d'abord, puis physiquement. La fureur accumulée au cours des ans sort alors au grand jour, mais elle ne s'attend peut-être pas suffisamment au pire, tant les événements l'ont ballottée sans résistance de sa part...
Mais ce roman se lit aussi à un niveau politique, il est aussi la satire d'une société en métamorphose, qui hésite encore entre un capitalisme entreprenant et un communisme qui a tant habitué les gens à se laisser mener. Sous des airs de petit conte cruel, Début Fatal est une allégorie politique narquoise : Huang Suzi est la Chine, schizophrène, incapable de prendre une voie, malmenée et humiliée par tous, quoique gardant fierté et courage ; une Chine à la fois appliquée et travailleuse, muette et disciplinée face à la prostitution capitaliste qui s'est déjà bien annoncée... La métaphore est implicite (probablement pour des raisons politiques...) et habilement déguisée et l'on prendra de toute façon du plaisir à la lecture de ce court roman, métaphoriquement ou non.

B.Longre


Paru cette année : La rue de la boue jaune de Can Xue (Bleu de Chine, 2001) chronique en ligne

Chine, du côté des livres

L'éditeur
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