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Laurence Leblanc /Galerie VU
Somalie, sécurité, Kalachnikov / mai 2004
Qu’avons-nous dans le ventre ?
«
Chaque jour, 100 000 personnes meurent de faim ou de ses suites
immédiates. (…) Ce sont 840 millions d’êtres
qui sont gravement sous-alimentés, mutilés par la
faim en permanence. Cela se passe sur une planète qui regorge
de richesses. (…) Conclusion : ce massacre quotidien par la
faim n’obéït à aucune fatalité.
Derrière chaque victime, il y a un assassin. L’actuel
ordre du monde n’est pas seulement meurtrier. Il est aussi
absurde. Le massacre a bien lieu dans une normalité glacée.
» (Jean Ziegler)
Voilà 25 ans que l’ONG internationale Action
contre la Faim lutte contre les crises alimentaires graves
à travers le monde. Et comme l’un des buts de l’association
est d’informer et de témoigner, cet anniversaire voit
la parution du livre Géopolitique de la faim,
recueil d’une vingtaine d’articles pour la plupart dûs
à des membres d’Action contre la faim. Il ne s’agit
pas de pointer agressivement du doigt les responsables, même
s’ils (nous) le méritent (méritons), mais plutôt
de montrer le travail fait par ACF, de donner à voir l’état
des choses actuel et d’indiquer le travail à faire
: où, comment, pourquoi. En ces matières aussi urgentes
que tragiques, l’heure n’est jamais à la polémique
verbeuse, mais toujours à l’inquiétude active.
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Où
?
L’ouvrage
propose un tour du monde des principaux lieux de crise : Éthiopie,
Soudan, Ouganda, Liberia, Angola, Afrique australe, mais aussi
Palestine, Afghanistan, Caucase, Laos, Argentine. Entre ces
noms qui habitent, à défaut de nos consciences,
nos journaux télévisés, la médiatisation
inégale fait le tri ; et s’il y a inégalité
dans la médiatisation, il y a inégalité
dans l’aide alimentaire. Sans qu’il soit acceptable
d’établir un classement des souffrances, ACF
souligne ces injustices au sein même de l’aide
humanitaire internationale, dont patissent principalement
les pays d’Afrique, dont les famines et les crises à
répétition ont lassé les esprits (Ouganda,
Liberia, Afrique australe).
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Appuyé
sur une connaissance du terrain unique au monde, Géopolitique
de la faim fait le point sur ces spirales de malnutrition
et de fragilités sanitaires, souvent aggravées par
les guerres et/ou par l’urbanisation hâtive, qui vouent
des populations immenses à la misère et à l’angoisse
du ventre vide. Le livre proclame également nombre de vérités
politiques et légales, notamment sur le non-respect effectif
du « droit à l’alimentation »
établi en 1948 : confronté dans toutes ses missions
à des situations complexes, ACF voit assez clair dans le
jeu des grandes puissances, comme dans le jeu des politiques nationaux,
pour dénoncer ouvertement une indifférence et un cynisme
des plus répugnants, qui semblent atteindre des sommets dans
la laideur morale lorsque la faim elle-même n’est plus
l’objet d’un combat de la part des premiers responsables,
mais devient une excuse pour des déplacements de populations
désastreux (Laos), un moyen de pression (Éthiopie),
ou une arme de guerre (Soudan).
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Jane Evelyn Atwood/Agence VU
Hôpital d’État Queen-Élisabeth,
unité nutritionelle soutenue par Action contre la Faim
Blantyre - Malawi / février 2004
Les femmes attendent une distribution de céréales
et de lait. |
Comment
?
Cet ouvrage
est aussi l’occasion de réfléchir sur
l’activité humanitaire en elle-même, qui
paradoxalement souffre de l’essor des petites ONG :
si bien intentionnées soient-elles, celles-ci ont pu
par leur amateurisme nuire à l’image de l’aide
humanitaire ou, plus grave, au bon fonctionnement de cette
aide (éparpillement, confusion en Afghanistan). ACF
milite pour une aide humanitaire «professionnelle»,
organisée, transparente, qui disposerait de son indépendance
internationale, voire de ses laboratoires de recherches.
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Il importe également
d’être lucide quant à la portée d’action
des ONG, et notamment d’ACF. Le danger d’un cercle vicieux
de l’aide humanitaire (Éthiopie) est désormais
reconnu et redouté : il ne faut pas que l’aide entraîne
une dépendance vis à vis de l’aide elle-même,
mais elle doit se doubler d’un travail de formation, d’accompagnement
et d’éducation, le but ultime étant que chaque
pays en question résolve par lui-même ses problèmes,
et accède à un bon fonctionnement toujours plus autarcique.
Le bruyant débat sur la qualité de l’aide humanitaire
pose peut-être un faux problème : quelque chose vaut
toujours mieux que rien, semble dire Pierre Gallien. Mais l’action
se diversifie, de fait ; il ne s’agit plus seulement, bien
sûr, de livrer des paquets de riz, mais aussi de former, et
depuis peu de soutenir : psychologue chez ACF, Cécile Bizouerne
travaille dans la «psychiatrie humanitaire»,
et demande que l’on reconnaisse le lien entre faim, santé,
et santé mentale, et que l’on considère toujours
plus les personnes bénéficiaires d’une aide
dans leur individualité.
Pourquoi
?
La justification
de l’aide humanitaire n’a évidemment que pléthore
d’arguments, tous plus sinistres et scandaleux les uns que
les autres, et le principal mérite de Géopolitique
de la faim tient moins à son utilité
intellectuelle, certaine, qu’à son efficacité
: il ne s’agit pas de regarder le monde, mais d’agir,
de pousser à l’action. In fine, Jean Ziegler
rappelle que l’horizon ultime de ce combat, qui concerne notre
bonheur à tous, ce sont les droits de l’homme, «
universels, interdépendants, et indivisibles ».
Nicolas
Cavaillès
(décembre 2004)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

http://www.puf.com
http://www.acf-fr.org/index1.htm
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