Faim et responsabilités
de Jean-Christophe Rufin, Roger Persichino, Christian Captier, Jérôme Frignet, Collectif
Action contre la faim
PUF, 2004

© Laurence Leblanc /Galerie VU
Somalie, sécurité, Kalachnikov / mai 2004


Qu’avons-nous dans le ventre ?

« Chaque jour, 100 000 personnes meurent de faim ou de ses suites immédiates. (…) Ce sont 840 millions d’êtres qui sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim en permanence. Cela se passe sur une planète qui regorge de richesses. (…) Conclusion : ce massacre quotidien par la faim n’obéït à aucune fatalité. Derrière chaque victime, il y a un assassin. L’actuel ordre du monde n’est pas seulement meurtrier. Il est aussi absurde. Le massacre a bien lieu dans une normalité glacée. » (Jean Ziegler)

Voilà 25 ans que l’ONG internationale Action contre la Faim lutte contre les crises alimentaires graves à travers le monde. Et comme l’un des buts de l’association est d’informer et de témoigner, cet anniversaire voit la parution du livre Géopolitique de la faim, recueil d’une vingtaine d’articles pour la plupart dûs à des membres d’Action contre la faim. Il ne s’agit pas de pointer agressivement du doigt les responsables, même s’ils (nous) le méritent (méritons), mais plutôt de montrer le travail fait par ACF, de donner à voir l’état des choses actuel et d’indiquer le travail à faire : où, comment, pourquoi. En ces matières aussi urgentes que tragiques, l’heure n’est jamais à la polémique verbeuse, mais toujours à l’inquiétude active.

Où ?

L’ouvrage propose un tour du monde des principaux lieux de crise : Éthiopie, Soudan, Ouganda, Liberia, Angola, Afrique australe, mais aussi Palestine, Afghanistan, Caucase, Laos, Argentine. Entre ces noms qui habitent, à défaut de nos consciences, nos journaux télévisés, la médiatisation inégale fait le tri ; et s’il y a inégalité dans la médiatisation, il y a inégalité dans l’aide alimentaire. Sans qu’il soit acceptable d’établir un classement des souffrances, ACF souligne ces injustices au sein même de l’aide humanitaire internationale, dont patissent principalement les pays d’Afrique, dont les famines et les crises à répétition ont lassé les esprits (Ouganda, Liberia, Afrique australe).

Appuyé sur une connaissance du terrain unique au monde, Géopolitique de la faim fait le point sur ces spirales de malnutrition et de fragilités sanitaires, souvent aggravées par les guerres et/ou par l’urbanisation hâtive, qui vouent des populations immenses à la misère et à l’angoisse du ventre vide. Le livre proclame également nombre de vérités politiques et légales, notamment sur le non-respect effectif du « droit à l’alimentation » établi en 1948 : confronté dans toutes ses missions à des situations complexes, ACF voit assez clair dans le jeu des grandes puissances, comme dans le jeu des politiques nationaux, pour dénoncer ouvertement une indifférence et un cynisme des plus répugnants, qui semblent atteindre des sommets dans la laideur morale lorsque la faim elle-même n’est plus l’objet d’un combat de la part des premiers responsables, mais devient une excuse pour des déplacements de populations désastreux (Laos), un moyen de pression (Éthiopie), ou une arme de guerre (Soudan).


© Jane Evelyn Atwood/Agence VU
Hôpital d’État Queen-Élisabeth, unité nutritionelle soutenue par Action contre la Faim
Blantyre - Malawi / février 2004
Les femmes attendent une distribution de céréales et de lait.

Comment ?
Cet ouvrage est aussi l’occasion de réfléchir sur l’activité humanitaire en elle-même, qui paradoxalement souffre de l’essor des petites ONG : si bien intentionnées soient-elles, celles-ci ont pu par leur amateurisme nuire à l’image de l’aide humanitaire ou, plus grave, au bon fonctionnement de cette aide (éparpillement, confusion en Afghanistan). ACF milite pour une aide humanitaire «professionnelle», organisée, transparente, qui disposerait de son indépendance internationale, voire de ses laboratoires de recherches.

Il importe également d’être lucide quant à la portée d’action des ONG, et notamment d’ACF. Le danger d’un cercle vicieux de l’aide humanitaire (Éthiopie) est désormais reconnu et redouté : il ne faut pas que l’aide entraîne une dépendance vis à vis de l’aide elle-même, mais elle doit se doubler d’un travail de formation, d’accompagnement et d’éducation, le but ultime étant que chaque pays en question résolve par lui-même ses problèmes, et accède à un bon fonctionnement toujours plus autarcique.
Le bruyant débat sur la qualité de l’aide humanitaire pose peut-être un faux problème : quelque chose vaut toujours mieux que rien, semble dire Pierre Gallien. Mais l’action se diversifie, de fait ; il ne s’agit plus seulement, bien sûr, de livrer des paquets de riz, mais aussi de former, et depuis peu de soutenir : psychologue chez ACF, Cécile Bizouerne travaille dans la «psychiatrie humanitaire», et demande que l’on reconnaisse le lien entre faim, santé, et santé mentale, et que l’on considère toujours plus les personnes bénéficiaires d’une aide dans leur individualité.

Pourquoi ?

La justification de l’aide humanitaire n’a évidemment que pléthore d’arguments, tous plus sinistres et scandaleux les uns que les autres, et le principal mérite de Géopolitique de la faim tient moins à son utilité intellectuelle, certaine, qu’à son efficacité : il ne s’agit pas de regarder le monde, mais d’agir, de pousser à l’action. In fine, Jean Ziegler rappelle que l’horizon ultime de ce combat, qui concerne notre bonheur à tous, ce sont les droits de l’homme, « universels, interdépendants, et indivisibles ».

Nicolas Cavaillès
(décembre 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

http://www.puf.com

http://www.acf-fr.org/index1.htm