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Un
dramaturge en campagne.
L’intrigue
de Tasmanie vaut-elle qu’on la résume
? À force de se voir abreuvés au quotidien d’informations
qui décortiquent et analysent les moindres faits, gestes
et mots des candidats à la présidentielle, nous devrions
en connaître en grande partie le déroulement et surtout
être capable d’en comprendre les rouages… Difficile
de démêler le vrai du faux pour le citoyen, sans cesse
confronté au spectacle d’une campagne qui mêle
allègrement autopropagande, autocongratulations et promesses
(trop belles pour être vraies, creuses ou inquiétantes,
c’est selon) – celles de candidats constamment sur leurs
gardes, mais dont l’essence véritable, forcément
narcissique et vaniteuse, transparaît par instants sous leur
humilité forcée, adaptée aux circonstances
; des candidats dont il est impossible, en définitive, d’éprouver
l’honnêteté intellectuelle, la solidité
humaniste ou l’efficacité politique, tant le flot de
paroles (de déclarations en discours, de bourdes en lapsus,
de prises de bec en répliques acerbes) submergent les esprits.
Ne faudrait-il pas aller chercher ailleurs le « parler vrai
» dont d’aucuns se gargarisent ? Par exemple dans un
texte de théâtre audacieux et exigeant, volontairement
virulent, qui dit l’abjection et montre l’envers du
décor en s’inscrivant dans l’ici et le maintenant,
tout en revendiquant son caractère allégorique. Fabrice
Melquiot propose d’explorer la réalité politique
à travers une étude de cas, celle d’un féroce
candidat à la présidence, surnommé Conrad Cyning
(autant pour son cynisme que pour l’affection démesurée
qu’il porte à la race canine…), à la fois
arrogant, boursouflé et incohérent (à l’image
de ses discours) et secrètement sanguinaire ; un «
Petit-Grand-Ministre » ambitieux et sans âme, plus près
de la bête que de l’humain, obsédé par
ses apparitions médiatiques, par l’image qu’il
renvoie à la « population » (qu’il veut
métamorphoser en « peuple ») et par ses grands
projets – la France devra être rebaptisée Tasmanie
car il faut « faire table rase ».
On n’aura
aucun mal à deviner qui se cache derrière Cyning –
le dramaturge dissimule à peine le modèle qui lui
a inspiré son protagoniste (fils d’immigré…),
tout en gardant suffisamment de distance avec le réel pour
faire de lui un exemplum (davantage qu’un personnage), dans
la tradition théâtrale shakespearienne des pièces
historiques. Face à Cyning, deux candidats que l’on
ne rencontrera que très tard mais dont il est assez vite
question et qu’on n’aura, là encore, aucune peine
à identifier : Marie Sainte-Vulve (« un fouet dans
une main, un bouquet de roses dans l’autre »…),
que Conrad Cyning aimerait tant « humilier »
(« Qu’elle soit ridicule ! Je veux qu’on se
souvienne qu’elle n’est qu’une femme ! »),
et Herbert Fabre-Sangue, le vieux président sortant, qui
a néanmoins tenu à se représenter…
Autour de Cyning, gravitent plusieurs victimes et/ou complices qu’il
maintient sous sa coupe de parfait psychopathe : sa femme Claire
qui, pour lui, a quitté Jean Dorfail (ancien présentateur
d’une émission populaire… mis au placard depuis
sa maladie), Ponce Bakery, son nègre (accessoirement petit
chimiste et dealer en amnésie), et Souad Arpelinge, sa jeune
assistante consciencieuse. Sans oublier le Diable, à la fois
spectateur, témoin et commentateur, ni le chœur des
chiens… des animaux dont l’omniprésence sur scène
et sur la page donne d’emblée une atmosphère
étouffante à la pièce. Justement, Cyning vient
de perdre sa chienne préférée… Magdalena,
morte en donnant naissance à un énorme chiot que le
candidat baptise « Parole » (et qui, bien évidemment,
restera muet, hormis quelques grognements). Ce que personne ne sait,
c’est que Cyning mène une double vie, rejoignant chaque
nuit son véritable peuple, la meute des chiens sur lesquels
il teste les discours qu’il destine aux électeurs.
Ce qu’il cache aussi, ce sont ses enfants dégénérés
– mutilés, attardés mentaux, monstres que l’on
évite de… montrer (on ne les sort que pour quelques
séances de photographie), qui se perdent dans le dédale
des appartements trop vastes de leurs parents politiciens : «
les enfants du pouvoir », reflet des monstruosités,
des pulsions destructrices et des vices de leurs parents, finiront
dans la gueule des chiens de Cyning, une scène qui évoque
Cronos dévorant ses enfants ou rappelle encore la sauvagerie
des colons qui, en Tasmanie, exterminèrent en moins d’un
siècle la population aborigène, et dont certains abattaient
les autochtones pour nourrir leurs chiens…
« Ne
vous écoeurez pas. Ceci est une oeuvre de fiction, vous le
savez. Les personnages et les situations décrits ici sont
purement imaginaires », avertit le Diable. Une œuvre
de fiction ? Faut-il se fier aux paroles du Diable ? Ou aux discours
glaçants (parce qu’ils éveillent des échos
bien réels) du candidat Cyning, incarnation d’un monde
en déliquescence, qui veut être dans le « vrai
», parle de « sentiments » et clame son «
amour » aux électeurs (« Je vous adore !
Adorez-moi ! »), s’efforçant de faire croire
qu’il est encore capable de compassion alors que seule sa
férocité apparaît ?
La pièce de Fabrice Melquiot est sanglante, morbide et frénétique,
les scènes s’enchaînent sans interruption et
le rythme débridé des dernières séquences
épouse le chaos des esprits ; tout ici inspire la terreur
(on réservera sa pitié « aux enfants du
pouvoir ») et, en contrepoint, un rire sombre. La bestialité
de celui qui s’imagine en messie va de pair avec l’état
moribond de son ancien conseiller en communication, Jean Dorfail,
qui continue malgré tout de l’exhorter à se
montrer original (« Il te reste une semaine pour inventer
autre chose qu’un discours de plus»…) et
à très littéralement se lâcher... En
éradiquant le verbe au profit d’un "langage"
ramené à sa plus stricte expression, l’accent
est mis sur le caractère profondément sordide de la
campagne de séduction du candidat, qui fait appel aux plus
vils instincts de son électorat («fasciner les
hommes de ce pays pour le pire d’eux-mêmes »)
– pour mieux les dévorer ensuite. La mise en scène
de ces fantasmes (du meurtre au viol, en passant par le scatologique)
dit beaucoup sur les dessous de notre réel et sur les chiens
(et non les loups, l’image aurait-elle été trop
noble ?) métaphoriques tapis dans l’ombre de la république,
qui attendent leur heure et dont on devrait se méfier.
Sinistre satire, Tasmanie dénonce
les accointances avec les médias et l’ambition démesurée
d’un fou, souligne la perte du sens et pénètre
l’âme et l’essence d’un candidat dévoyé,
sans limites ni tabous, qui obéit à ses pulsions,
en dévoilant les véritables ficelles du pouvoir dans
tout ce qu’il a de plus odieux. De même qu’aucun
des candidats ne rattrape l’autre, aucune rédemption
n’est envisageable – les trois dénouements possibles
(en attendant celui des mois d’avril et de mai prochains…)
qu’envisage l’auteur ne contenant aucune parcelle d’espoir.
Profondément ironique et transgressive, ancrée dans
l’amertume, Tasmanie se lira comme
une mise en garde contre les dérives qui menacent, une pièce
qui atteste aussi que le théâtre sait encore être
engagé et se faire politique quand il le faut, se nourrir
du réel pour mieux le déconstruire et déciller
le lecteur / spectateur. Tout sonne si juste sur la page qu'on aimerait
qu’une telle pièce puisse être montée
avant le printemps – ce qui semble peu probable ; il reste
donc à la lire pour découvrir la vision cauchemardesque
mais néanmoins lucide d’une France qui est à
l’image de l’Angleterre de 1819, évoquée
en exergue par le poète Shelley.
Blandine
Longre
(février
2007)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

www.fabricemelquiot.com
du
même auteur
Marcia Hesse, Salât al-Janâza,
Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura
pas le tempsFaxxman, (L'Arche, 2005)
Albatros (L'Arche, 2004)
Perlino Comment (L'Arche,
2001, théâtre jeunesse)
Percolateur Blues / La semeuse
(L'Arche, 2001)
Le Diable en partage / Kids
(L'Arche, 2002)
Bouli Miro (L'Arche, Théâtre
jeunesse, 2002)
www.arche-editeur.com
www.arche-editeur.com/Catalogue/M/melquiot2.htm
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