Albatros
L’Arche, Théâtre jeunesse, 2004

 

La pièce a fait l'objet d'une création Am Stram Gram Le Théâtre, Genève

mise en scène
Dominique Catton et Christiane Sutter

Théâtre pour tout public à partir de 9/10 ans (durée 1h20)

interprété par
Louis Arene / Sarah Marcuse / Nicolas Rinuy / Erik Desfosses / Michel Zimmermann / Nathalie Boutin / Emmanuelle Annoni

Scénographie Jacques Gabel
Lumières Christian Pinaud
Son Jean Faravel
Vidéo Thierry Stalder
Costumes Marie Ange Soresina

dates 2006

Théâtre de Narbonne, du 24 au 25 janvier
Toulouse, TNT, du 1er au 4 février
Annemasse, Château Rouge, du 7 au 8 février
Villefranche sur Saône, du 11 au 14 février
Bordeaux, Théâtre National, di 21 au 23 février

 

Le bonheur est un drôle d'oiseau…

Fabrice Melquiot, que l’on sait maintenant prolifique, écrit aussi bien du théâtre tout court que pour le jeune public (un théâtre qui, on le sait, n’est pas réservé aux seuls enfants…) : à Perlino Comment et Bouli Miro, succède une pièce qui a pour sujet, bien naturellement, l’enfance, mais pas seulement.

Une enfance meurtrie, mais sur laquelle le rêve et la puissance de l’imaginaire ont encore prise ; l’enfance fonctionne ainsi à la fois comme source poétique et source tout court, comme un moyen de retracer ses pas pour revenir aux origines et se projeter vers l’avenir, de la naissance à la mort. Retour aux origines donc, à travers la fin du monde — et du renouveau qui doit nécessairement s’ensuivre — que le Génie de l’Huile de Coude annonce tout de go à Casper, douze ans, l’un des héros de ce conte moderne.
Le garçon a pour mission de sauver l’espèce humaine de l’extinction et a le devoir de choisir sept individus qui l’accompagneront dans sa barque. Sept, pas un de plus : « tu fais comme tu le sens, petit. Mais que de la qualité. Parce qu’avec ces sept personnes, il faudra refaire le monde. » L’ultimatum du Génie irrite Casper, qui a du mal à accepter son statut de héros, et à s’imaginer en « sauveur de l’humanité », comme dans les contes ou les aventures pour enfants : « Connerie de coude ! qui je vais sauver moi ? Les génies, c’est de l’arnaque. (…) Un déluge ! C’est du réchauffé leur truc. Mon père, il dit que l’histoire se répète. Il a sûrement raison, parce qu’à peine il m’a mis une taloche, il recommence. » Le choix s’avère donc plus compliqué que prévu et Tite Pièce, l’amie du garçon, une petite déjà abîmée par la vie elle aussi, va tenter de l’aider à imposer quelques critères.

Casper et Tite Pièce n’ont plus beaucoup d’illusions, et le garçon préfère un bon bain d’imaginaire à la morne réalité ; c’est là qu’interviennent les mots et leur pouvoir à transformer le réel ainsi que l’importance de la narration (une façon de dire, indirectement, combien le théâtre ou la littérature tout court sont essentiels à l’humain) : « des histoires que si tu te les racontes tu n’es plus seul parce que les bonnes histoires c’est comme un ami. C’est pas les fous qui parlent tout seul, c’est les gens qui cherchent quelqu’un à qui parler. »… un peu à la façon du dramaturge, tel un « fou » moderne, qui espère que ses personnages vont trouver un metteur en scène, ne vont pas s’adresser à une salle vide ou qu’un lecteur va bien finir par ouvrir son ouvrage…


Photos : Marc Vanappelghem

Les deux enfants, trop tôt confrontés à une existence marquée par la violence et les dysfonctionnements adultes (parents alcooliques, désaxés qui font payer à leurs enfants la médiocrité de leur propre vie), conservent malgré tout une certaine forme d'innocence, qui prend corps dans le langage et dans les interprétations qu’ils en font ; en prenant fréquemment les choses au pied de la lettre : «L’école buissonnière qu’on prenait pour de l’école dans les buissons.» raconte Tite Pièce.

Casper aussi joue naïvement sur les mots et leurs sonorités : « Vous êtes vieux comme Matou Salem. (…) Un chat très connu, c’est très connu que les chats ça vit très vieux parce que ça contient neuf vies. » De même, quand L’Homme qui n’a plus Rien lui conseille de sauver du déluge de « grands hommes », Casper rétorque : « Des basketteurs?»… Cet humour omniprésent allège les tensions dramatiques et l’âpre tristesse d'une Tite Pièce «malheureuse comme une malheureuse », qui retourne la violence parentale sur elle, en se cognant régulièrement la tête contre les murs. La lucidité de cette dernière va parfois au-delà de celle de Casper et comme elle, le spectateur/lecteur se prend à ne plus pouvoir distinguer l’illusion (théâtrale) de la réalité :

Tite pièce : Est-ce que je suis en train de rêver ?
Casper : Je crois.
Tite Pièce : C’est un rêve tout ça ?
Casper : Je ne suis pas spécialiste non plus, mais je crois, oui.
(…)
Tite Pièce : A quoi ça sert de continuer de rêver quand on sait que de toute façon ce n’est qu’un rêve ?
(…)
Casper : Faut voir ce qu’il y a au bout du rêve.

Et Casper a peut-être raison, en fin de compte : au-delà des questionnements existentiels des personnages et du mal-être incessant qui imprègne l'intrigue, l’auteur tente cependant d’arrêter une définition du bonheur, un bonheur fondé sur le rêve qui, à son tour, peut transformer le réel. L’icône de ce bonheur est l’albatros du titre ; image saugrenue au premier abord, mais qui illustre le pouvoir du verbe tout en soulignant son authentique soumission aux rêves, aux sentiments et aux espoirs qui peuvent naître dans un cœur et un esprit. En manipulant ainsi ouvertement le langage et en multipliant les rebondissements inattendus, Fabrice Melquiot montre encore une fois son talent poétique et dramaturgique, un talent au service de l’humain et de l'enfance : « La seule chose qui compte, c’est ne pas insulter l’avenir. Ne pas imposer le désespoir aux enfants. Ce qui ne veut pas dire qu’un « happy end » est nécessaire à chaque fin de texte, loin de là. C’est de ménager dans chaque histoire une attente, une ouverture, un mouvement. Dépasser les constats, ne rien figer, croire aux métamorphoses.»

Blandine Longre
(janvier 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.fabricemelquiot.com/

du même auteur, sur Sitartmag :
Marcia Hesse / Salât al-Janâza suivie de Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura pas le temps et de Faxxman - L’Arche, 2005
Perlino Comment (L'Arche, 2001, théâtre jeunesse)
Percolateur Blues / La semeuse (L'Arche, 2001)
Le Diable en partage / Kids (L'Arche, 2002)
Bouli Miro (L'Arche, Théâtre jeunesse, 2002)

http://www.arche-editeur.com

 

D'autre parutions récentes de l'auteur à L'Arche
Autour de ma pierre il ne fera pas nuit, La dernière balade de Lucy Jordan, 2003
C'est ainsi mon amour que j'appris ma blessure, Le Laveur de visages, L'Actrice empruntée, 2003
Le Gardeur de silence, 2003 Théâtre Jeunesse
L'Inattendu, 2001
Ma vie de chandelle, 2004
Veux-tu?, 2004 (recueil de poèmes)



et à l'Ecole des Loisirs :
Le jardin de Beamon 1999
Les petits mélancoliques 1999
L'Enfant-Dieu 2003

   
 
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