Percolateur Blues / La Semeuse
L'Arche, novembre 2001

 

du même auteur :
Albatros (L'Arche, Théâtre jeunesse, 2004)
Perlino Comment (L'Arche, Théâtre jeunesse, 2001)
Le diable en partage / Kids (L'Arche, 2002)
Bouli Miro (L'Arche, Théâtre jeunesse, 2002)

 

Les travellings de l'imagination

Fabrice Melquiot peut se targuer de pratiquer une écriture marquée par le grand écran : vive, hachée, elliptique, cette écriture déliée jongle avec les images et séduit à la faveur d'une jouissante et bondissante naïveté. Incisif, laissant libre cours à une pensée vivace en perpétuel mouvement, Melquiot interpelle par une fausse simplicité, car il s'agit ici dans Percolateur Blues d'un véritable travail de montage que de faire coexister Cyril et Toi, personnage fantomatique qui plane au dessus de son auteur. Toi, fille errante, Nagra (format d'enregistrement analogique utilisé par les ingénieurs du son et destiné au cinéma) toujours à portée de main afin d'enregistrer le monde. Toi qui n'aura existé qu'une semaine, une misère dans la vie d'un homme.
Elle meut pourtant Cyril à travers les décors interchangeables de cette fable sur l'impossible perte de l'autre. Le souvenir rémanent, transparent, poisseux de cette jeune fille convoque tout ses sens. L'implacable résurgence de sa moitié dans le quotidien l'empêche d'avancer. En cela le début du livre n'est qu'un leurre. Car derrière une exubérance fortement prononcée se cache un homme d'une humilité rare, qui a, qui plus est, le courage de s'avouer que le bonheur se trouve sans doute au milieu et non aux extrémités. Vivant en de multiples rêves éveillés, tour à tour aux prises avec un gardien de phare vendeur aux puces, puis avec une vieille femme dans un opéra tout de guingois, Cyril s'invente une réalité autre, un ailleurs où puiser la force de continuer à vivre.

L'ellipse, figure emblématique du cinéma, Fabrice Melquiot en use à la perfection de sorte que fragments de vies rapides et incisifs deviennent autant d'aventures romanesques. Il en va de même en ce qui concerne l'abondante élision des pronoms personnels qui témoigne de l'envie d'en découdre et non d'un étiolement dans la narration. La force du texte réside sans doute dans le mariage incongru d'une rage canalisée par l'inhérente bienveillance de son auteur, sans pour autant inspirer une quelconque stylisation, un maniérisme agaçant que l'on pourrait taxer de "jeunisme". Veilleur de nuit, Cyril l'est jusque dans sa vie, toujours au chevet de l'absente, de l'être aimé, de l'évanescente qui a pris place en son coeur.

Tout comme Cyril dans Percolateur Blues, La Semeuse se trouve être un personnage atypique. A la montagne ou en Italie, elle dégringole, trop attentive à se saouler de bière, à s'étourdir de café. Orgueilleuse, désinvolte, parfois insipide, elle se purge tant bien que mal de son inconstant amant. Petit poucet vomissant son histoire amoureuse, elle remplace miettes de pains par poèmes disséminés tout au long de son voyage et trace malgré elle la cosmogonie menant à son amant-pointillé. L'écriture cursive et profondément poétique de Fabrice Melquiot insuffle un courant d'air frais sur une littérature moribonde quant il s'agit d'aborder des thèmes aussi éculés que celui de l'utopie amoureuse.
L'efflorescence de ce jeune talent n'a pas échappé à L'Arche et il est fort à parier que dans les années à venir Fabrice Melquiot ne veille plus seulement sur son aimée.

Philippe Beer-Gabel
(novembre 2001)

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