Le steak haché de Damoclès
La cafetière, 2005

 

 

Autoportrait : quand l’enfer, c’est effectivement les autres…

Fabcaro a cédé à la tentation d’un exhibitionnisme salutaire, voire thérapeutique : mettre en images et en mots quelques épisodes de sa propre existence ; une intéressante prise de risque - cependant atténuée par le fait que d’autres ont pratiqué l'exercice avant lui, plus ou moins ouvertement (des d’auteurs-illustrateurs comme Craig Thompson ou Paul Hornschemeier… dont les ouvrages frisent l’autofiction). Il reste que cet album que l’on suppose donc autobiographique s’attarde sur les défaillances sociales de son auteur-narrateur, proposant des tranches de vie loin d’être hagiographiques, et à travers lesquelles chacun reconnaîtra (peut-être, selon son tempérament) quelques-unes de ses propres angoisses – dans une société où le besoin exacerbé de communication remplace souvent le dialogue véritable, constructif ou tout simplement plaisant.
Fabcaro-le-personnage souffre depuis l’enfance d’une grande timidité et d’une incapacité à s’imposer socialement, et il l’explique en ces termes : « Ce jour-là [à sept ans] furent posés les deux grands fondements de mon existence : problèmes de communication et lâcheté, deux tares qui, associées, font des ravages… ». Ces difficultés sont alors exposées dans le détail tout au long de séquences drôles et savoureuses, où l’auteur assume en permanence le rôle peu reluisant du anti-héros, en proie à des bavards qui le phagocytent, englué dans des situations ridicules qui souvent virent à l’absurde mais dont la vraisemblance n’est pas à mettre en doute : dans ses relations amoureuses, avec ses camarades (face auxquels il se sent en décalage constant), avec les commerçants, avec ses collègues (à qui il n’ose plus avouer que son prénom est Fabrice, alors qu’ils ont pris l’habitude, dès le départ, de l’appeler Fabien…), voire même avec ses parents (auxquels il n’a pas le courage d’expliquer que sa passion pour Lucky Luke est passée, quand ces derniers, chaque année, continuent à compléter fidèlement sa collection…). Il nous confie sa fascination pour Zelig, personnage éponyme du film de Woody Allen : comme lui, il se camoufle en société, s'efforçant, tant bien que mal, de renvoyer l’image d’un homme affable et en osmose avec les autres, s’adaptant aux différents milieux traversés : « Moi je n’aimais pas le foot (c’est toujours le cas, d’ailleurs) mais je faisais semblant d’adorer ça pour être comme les autres. A cette époque, je me suis même inscrit dans un club avec mes copains… » ; une méthode qui n’est pas sans conséquences psychologiques : « Parfois je me déteste, et parfois je me dis qu’on a chacun notre mode de survie. »

Les quiproquos s’enchaînent et se ressemblent (un inconnu qui le prend pour une ancienne connaissance mais qu’il ne détrompe pas, les parents de son amie qui le croient informaticien, et non dessinateur au RMI…), mais certaines séquences (Le sucre, la répartie, L’oral, etc.) s’attardent aussi sur de menus détails du quotidien, des saynètes où tout sonne juste, d’infimes défaillances qui laissent le lecteur partagé, entre rire, compassion et autodérision – car ces histoires sans prétention, dessinées avec simplicité, sans fioritures inutiles, en révèlent beaucoup sur la nature humaine en général ; et même si la plupart des protagonistes sont des caricatures fonctionnelles, ils sont représentés avec une telle sagacité, qu'ils témoignent en tout cas des qualités d’observation de Fabcaro et de son étonnante capacité à communiquer son mal-être…

B. Longre
(juillet 2005)

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