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Le
bel exil
Prix de la
mise en scène au festival de Cannes 2004, Exils
est le quatorzième film du réalisateur tzigane de
nationalité française Tony Gatlif, et un de ses meilleurs
films - une très bonne surprise, en tout cas, après
le décevant Swing de 2002. Né
à Alger en 1948, c'est à Alger que Tony Gatlif décide
de retourner aujourd'hui, c'est à Alger que décident
de partir ses deux héros, Zano (Romain Duris)
et Naïma (Lubna Azabal).
Au
sud, rien de nouveau ?
L'on se souvient
sûrement que dans Gadjo Dilo (1997),
Romain Duris passait ses vacances en Roumanie, sur les traces d'une
chanteuse et en souvenir de feu son père ; cette année,
Duris part en Algérie, sur les traces de feu ses parents,
pieds-noirs qui ont fui l'Algérie en 1962. En Roumanie, il
rencontrait une belle tzigane roumaine (Rona Hartner, que l'on retrouve
d'ailleurs au chant sur la B.O. d'Exils)
; cette année, il part en Algérie avec une belle algérienne,
Naïma ; et les deux femmes partagent le même hédonisme
sauvage, la même sensualité débordante, la même
folie teintée de nymphomanie tonique, la même énergie
insaisissable, incontrôlable... Quant à Romain Duris,
s'il est toujours aussi enthousiaste, sensible et passionné
de musique, il n'est toutefois plus ici un simple gadjo (un non-tzigane),
mais un vrai tzigane - chapeau et rouflaquettes pouvant en témoigner.
Ce n'est pas dans le scénario qu'il faut chercher les qualités
du film. Nu dans un petit appartement parisien, musicien en crise,
Zano propose à sa copine Naïma : "et si on
allait en Algérie ?" - et voilà le jeune
et joli couple parti pour faire Paris-Alger, par train, marche et
bateau... Scénario simple, donc, et toujours quête
de soi par l'aventure humaine et par la reconquête de ses
origines, chez Zano comme chez Naïma, dont l'exubérance
cache bien des tourments, et qui se dit "algérienne
de France" bien qu'elle ne se sente ni algérienne
ni française, mais partout étrangère.
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Le
couple arrive en Espagne, mais les quelques rencontres, rapides,
et le peu d'événements manquent de faire tomber
le récit dans la superficialité et dans les
clichés du monde tzigane. Passées les scènes
de flamenco (de qualité, certes, mais déjà
vues dans l'excellent Vengo), il
faut attendre le sud de l'Espagne et la cueillette des fruits
avec Africains et Maghrébins illégaux, pour
que ce voyage prenne forme, voyage à contre-sens, chemin
de l'exil effectué à rebours : la frontière
hispano-marocaine et ses émigrés clandestins,
désert et misère au Maroc, mouvements de foule
en Algérie, et enfin Alger, lumineuse malgré
le récent tremblement de terre, dont elle porte de
vives cicatrices. |
Belle
photo, belle musique
Le film tarde
donc un peu à intéresser, et la réflexion sur
l'exil promise par le titre n'est jamais vraiment approfondie ;
mais son originalité va croissante, jusqu'au final impressionnant
dans une très belle ville d'Alger. Le rythme narratif est
bon, et Tony Gatlif passe vite sur les galères propres à
tout voyage ; enfin, l'on parvient à oublier ces airs de
Gadjo Dilo 2 où seul le décor a changé.
C'est dans sa dimension esthétique, et principalement dans
sa photographie, que ce film atteint un très haut niveau.
Paysages épurés, nature fraîche, lumières
douces, couleurs chaudes, portraits attachants... De nombreux plans
sont autant de coups de génie, qui marquent l'oeil et l'esprit
; c'est ainsi la beauté des images qui exprimera, mieux qu'un
scénario simple et des dialogues hâtifs, la douleur
et l'intensité des voyages et des exils. La bande originale
n'est pas en reste, même si elle est inégale : des
intentions modernistes ont conduit Tony Gatlif, co-signataire de
cette B.O., à mêler par endroits musique tzigane, "world",
et techno de peu d'envergure ; mais le film recèle d'excellents
morceaux (flamenco, musique arabe), et plusieurs scènes live
impressionnantes à la fois pour leur valeur musicale, pour
l'atmosphère intense (musiciens, danseurs et auditeurs tous
mélangés dans de petits espaces bouillonnants), et
pour les danses filmées, poussant le spectaculaire jusqu'à
la transe.
Toujours hanté
par les mêmes démons de la famille, du voyage et de
la liberté (hantise qui participe sans doute de l'essence
des peuples tziganes), Tony Gatlif effectue ici la somme réussie
de toute son oeuvre, et atteint des sommets dans l'art des images
et dans la mise en scène : Quentin Tarantino, président
du jury à Cannes, ne s'y est pas trompé.
Nicolas
Cavaillès
(juillet 2004)

http://www.festival-cannes.fr/films/fiche_film.php?langue=6001&i
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