de Tony Gatlif
France, 2004
Prix de la mise en scène, Cannes 2004

sortie 25 août 2004


Le bel exil

Prix de la mise en scène au festival de Cannes 2004, Exils est le quatorzième film du réalisateur tzigane de nationalité française Tony Gatlif, et un de ses meilleurs films - une très bonne surprise, en tout cas, après le décevant Swing de 2002. Né à Alger en 1948, c'est à Alger que Tony Gatlif décide de retourner aujourd'hui, c'est à Alger que décident de partir ses deux héros, Zano (Romain Duris) et Naïma (Lubna Azabal).

Au sud, rien de nouveau ?

L'on se souvient sûrement que dans Gadjo Dilo (1997), Romain Duris passait ses vacances en Roumanie, sur les traces d'une chanteuse et en souvenir de feu son père ; cette année, Duris part en Algérie, sur les traces de feu ses parents, pieds-noirs qui ont fui l'Algérie en 1962. En Roumanie, il rencontrait une belle tzigane roumaine (Rona Hartner, que l'on retrouve d'ailleurs au chant sur la B.O. d'Exils) ; cette année, il part en Algérie avec une belle algérienne, Naïma ; et les deux femmes partagent le même hédonisme sauvage, la même sensualité débordante, la même folie teintée de nymphomanie tonique, la même énergie insaisissable, incontrôlable... Quant à Romain Duris, s'il est toujours aussi enthousiaste, sensible et passionné de musique, il n'est toutefois plus ici un simple gadjo (un non-tzigane), mais un vrai tzigane - chapeau et rouflaquettes pouvant en témoigner.

Ce n'est pas dans le scénario qu'il faut chercher les qualités du film. Nu dans un petit appartement parisien, musicien en crise, Zano propose à sa copine Naïma : "et si on allait en Algérie ?" - et voilà le jeune et joli couple parti pour faire Paris-Alger, par train, marche et bateau... Scénario simple, donc, et toujours quête de soi par l'aventure humaine et par la reconquête de ses origines, chez Zano comme chez Naïma, dont l'exubérance cache bien des tourments, et qui se dit "algérienne de France" bien qu'elle ne se sente ni algérienne ni française, mais partout étrangère.

Le couple arrive en Espagne, mais les quelques rencontres, rapides, et le peu d'événements manquent de faire tomber le récit dans la superficialité et dans les clichés du monde tzigane. Passées les scènes de flamenco (de qualité, certes, mais déjà vues dans l'excellent Vengo), il faut attendre le sud de l'Espagne et la cueillette des fruits avec Africains et Maghrébins illégaux, pour que ce voyage prenne forme, voyage à contre-sens, chemin de l'exil effectué à rebours : la frontière hispano-marocaine et ses émigrés clandestins, désert et misère au Maroc, mouvements de foule en Algérie, et enfin Alger, lumineuse malgré le récent tremblement de terre, dont elle porte de vives cicatrices.

Belle photo, belle musique

Le film tarde donc un peu à intéresser, et la réflexion sur l'exil promise par le titre n'est jamais vraiment approfondie ; mais son originalité va croissante, jusqu'au final impressionnant dans une très belle ville d'Alger. Le rythme narratif est bon, et Tony Gatlif passe vite sur les galères propres à tout voyage ; enfin, l'on parvient à oublier ces airs de Gadjo Dilo 2 où seul le décor a changé.
C'est dans sa dimension esthétique, et principalement dans sa photographie, que ce film atteint un très haut niveau. Paysages épurés, nature fraîche, lumières douces, couleurs chaudes, portraits attachants... De nombreux plans sont autant de coups de génie, qui marquent l'oeil et l'esprit ; c'est ainsi la beauté des images qui exprimera, mieux qu'un scénario simple et des dialogues hâtifs, la douleur et l'intensité des voyages et des exils. La bande originale n'est pas en reste, même si elle est inégale : des intentions modernistes ont conduit Tony Gatlif, co-signataire de cette B.O., à mêler par endroits musique tzigane, "world", et techno de peu d'envergure ; mais le film recèle d'excellents morceaux (flamenco, musique arabe), et plusieurs scènes live impressionnantes à la fois pour leur valeur musicale, pour l'atmosphère intense (musiciens, danseurs et auditeurs tous mélangés dans de petits espaces bouillonnants), et pour les danses filmées, poussant le spectaculaire jusqu'à la transe.

Toujours hanté par les mêmes démons de la famille, du voyage et de la liberté (hantise qui participe sans doute de l'essence des peuples tziganes), Tony Gatlif effectue ici la somme réussie de toute son oeuvre, et atteint des sommets dans l'art des images et dans la mise en scène : Quentin Tarantino, président du jury à Cannes, ne s'y est pas trompé.

Nicolas Cavaillès
(juillet 2004)

http://www.festival-cannes.fr/films/fiche_film.php?langue=6001&i