Comment j'ai mangé du chien
traduit du russe
par Arnaud Le Glanic
(Les solitaires intempestifs, 2002)

 

Création
Comment j'ai mangé du chien / En même temps
d' Evguéni Grichkovets

Spectacles interprétés par l'auteur
Spectacles en langue russe
Traduction simultanée par Arnaud Le Glanic

Théâtre de la Bastille - 3 au 8 décembre 2002
Coréalisation Théâtre de la Bastille, Festival d'Automne à Paris



Où l'on apprend comment Jenia, un Russe entre trente et quarante ans, a, dans sa jeunesse, englouti au fond de ses entrailles du chien… De quoi vous transformer un homme, pour le moins.
Les métamorphoses du moi et l'inéluctabilité absurde du temps qui passe sont d'ailleurs deux des thèmes principaux de ce court "Monodrame" signé Evguéni Grichkovets.
La pièce est le récit d'un "Moi" éteint, lointain, d'un autre Jenia qui a passé trois ans dans la marine russe du Pacifique. Pourquoi revenir sur ce fantôme? "Bon, on va considérer que tout ce que je raconte, je le raconte sans raison…" lance le narrateur au lecteur/spectateur. Le style est direct (sous forme d'adresse au lecteur), drôle, elliptique ; il peut être aussi hésitant, bredouillant, "impressionniste", brumeux. On ne revient sur son passé, ses autres "Moi", sans faille, oubli, hésitation…ni sans mélancolie.

"On faisait une très grande quantité de conneries"
Sur l'île de Rousski Ostrov, puis sur un navire de guerre, Jenia a donc effectué son service militaire. "Qu'est-ce qu'on faisait là-bas, quand même? On faisait une très grande quantité de conneries…". Eh oui.
L'armée, comme l'école, la patrie ou la famille, ont un point commun, selon Jenia : l'Absurde! A la lumière du temps et de l'espace infinis, les rituels sociaux qui prennent, sans discontinuer, le(s) moi(s) dans leurs rets, paraissent dérisoires, inutiles…"Tiens j'aimerais savoir, c'était utile à quelqu'un ce qu'on faisait à Rousski ostrov? Concrètement à quelqu'un? Il y avait un être humain qui comprenait pourquoi tout ça avait lieu? S'il y en avait ou s'il y en a un, alors, c'est quel genre de personne? Je n'arrive même pas à l'imaginer… Putain. Quand même…".
Le récit est émaillé de "flash back" concernant l'enfance, l'école, les jeux. Tout matelot est un grand enfant. Il est aussi idiot de nettoyer dix fois le pont d'un navire que de jouer dans une cour d'immeuble, de laver sans fin la vaisselle que de parcourir le chemin de l'école au petit jour… Au passage, Jenia nous dévoile le grand secret de l'invulnérabilité de la marine russe: "Donc, on courait, deux mille mecs. Et puis, suivant strictement le commandement, trois cents d'entre nous s'alignaient le long de l'escarpement, baissaient leurs caleçons au commandement, et pissaient dans la mer! … Je sais pourquoi aucun ennemi ne nous a attaqués. On pissait dans la mer tous les matins, et c'est pour ça qu'on ne nous a pas attaqués. Pas à cause des sous-marins nucléaires ou des missiles…".
Malgré l'absence de sens et la bêtise sociale, Jenia ne peut s'empêcher d'être sentimental, nostalgique de ses "Moi" anciens. Ils reviennent par bouffées amères. D'autant plus qu'il est conscient que son nouveau "Moi", celui de la vie civile et professionnelle, est condamné à d'autres absurdités. Mécanique inexorable, désespérante. Le sens de tout cela?…"C'est comme vous voulez".
Une pièce âpre, drôle et poignante tout à la fois.

Jean-Emmanuel Denave
(septembre 2002)


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