Le rôle de Bart
Le Castor Astral, « Escales du Nord », 2005

 


Le rôle de Bart d'Eva Kavian a reçu, le vendredi 27 octobre, le Prix littéraire Marcel Thiry 2006.

 

Quand l’amour part en fumée

Tout commence avec une rupture : lorsque Bart quitte Eva, elle décide de surmonter la douleur du chagrin d’amour en s’en infligeant une autre plus grande, en l’occurrence arrêter la cigarette (« Rien que d’y penser, je me demande si je ne préférerais pas mourir »). Ecrit à la lumière de son expérience en matière d’échec sentimental, ce court récit est le journal des cinq jours pendant lesquels la narratrice tente d’oublier le Bart éponyme à l’aide de substituts nicotiniques et de pastilles mentholées censés l’accompagner de la phase 0 (point zéro de la rupture amoureuse, fin du monde) à la phase 5 (possibilité d’envisager une nouvelle rencontre). La ruse semble fonctionner car, de dernière cigarette en dernière cigarette, la souffrance laisse place à une réflexion sur l’incapacité d’arrêter de fumer et la difficulté d’écrire ce roman qui pourtant se construit peu à peu en temps réel, dans un présent de cristallisation, de remise à demain, d’éternel recommencement où « la prochaine » (histoire d’amour ou tentative d’arrêter de fumer) sera la bonne.

Jusqu’ici, rien de particulièrement original et, de l’aveu même de l’auteure, « une narratrice qui arrête de fumer, c’est un peu mince, pour commencer un roman ». D’ailleurs, elle ne cesse de s’interroger, non sans entraîner le lecteur dans des considérations analogues, sur la légitimité et l’originalité de son entreprise d’écriture, que la narratrice définit à son éditeur comme un travail entre réalité et fiction, sorte de mise en œuvre fictive d’éléments autobiographiques : «Jusqu’où, dans un travail autobiographique, peut-on parler de soi sans sombrer dans le déballage intime ? A partir de quand, dans un travail de fiction, ne parle-t-on plus de soi ? Nous n’avons pas les moyens d’écrire la réalité, elle nous file entre les doigts.» Ces notes mêlées de considérations métafictionnelles et étalées sur les cinq jours que prend la rédaction s’intitulent « Making of ». Comme son nom l’indique, il s’agit de la genèse, du processus de création, comment naît l’idée du livre, dans quelle réalité il est ancré. Autrement dit, le roman que le lecteur a entre les mains est un objet hybride, sorte de DVD livresque avec bonus ; d’un côté l’expérience que l’on suppose personnelle et de l’autre des fragments, sous forme d’annexes cinématographiques, intercalés dans ces notes, ciment du récit mettant en lumière ce qui est extérieur au présent de l’écriture : hors champ, plans raccord, « préfilm » sur le coup de foudre avec Bart, jusqu’au micro-trottoir auprès de ses voisin(e)s de la rue des Déportés.

Si le procédé d’écriture et l’architecture du récit peuvent sembler démesurément élaborés par rapport à la modestie du propos, il n’en reste pas moins que sa réussite est d’offrir une prise de vue directe sur une réalité vécue par nombre de femmes (et d’hommes) d’aujourd’hui. Dans Le rôle de Bart, pas de sentimentalisme poisseux, pas de romantisme échevelé ni de performance débridée à la Bridget Jones. Juste l’honnêteté d’une femme d’un certain âge, divorcée, élevant seule ses enfants et en proie aux pires difficultés pour trouver, et garder, à défaut du grand amour, au moins un amour heureux. Rue des Déportés, ils sont d’ailleurs sept femmes et un homme, des célibataires, divorcés, séparés, veufs, ou autant de déclinaisons du modèle contemporain de famille monoparentale pour lesquelles la voix d’Eva Kavian agit comme un relais, un « filtre » en parlant du seul sujet qui, selon sa narratrice-écrivaine, peut fournir matière à écrire dans son champ d’expérience intime : la quête d’amour de femmes esquintées par leurs précédentes histoires.

Et elle le fait avec justesse et sobriété lorsqu’elle cesse de s’adonner à la complaisance de l’autofiction. C’est qu’Eva Kavian sait écrire (elle a été primée à deux reprises lors du concours de la nouvelle de La Fureur de Lire et anime des ateliers d’écriture au sein de l’association belge Aganippé) et elle en fait ici une démonstration convaincante.
Et le rôle de Bart dans tout ça ? C’est l’homme de passage, celui qui fournit l’expérience de la passion et de la souffrance, un pont vers ce qui se révèle être au détour des pages une jolie surprise, une évidence a posteriori. Et c’est avant tout bien sûr un prétexte pour écrire.

Frédérique Freund
(janvier 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

http://www.francisdannemark.be/livre.php?id=72

Association Aganippé
http://www.malonne.be/associations/aganippe_presentation.htm