Le
rôle de Bart d'Eva
Kavian a reçu, le vendredi 27 octobre, le
Prix littéraire Marcel Thiry 2006.
Quand
l’amour part en fumée
Tout commence
avec une rupture : lorsque Bart quitte Eva, elle décide de
surmonter la douleur du chagrin d’amour en s’en infligeant
une autre plus grande, en l’occurrence arrêter la cigarette
(« Rien que d’y penser, je me demande si je ne préférerais
pas mourir »). Ecrit à la lumière de son
expérience en matière d’échec sentimental,
ce court récit est le journal des cinq jours pendant lesquels
la narratrice tente d’oublier le Bart éponyme à
l’aide de substituts nicotiniques et de pastilles mentholées
censés l’accompagner de la phase 0 (point zéro
de la rupture amoureuse, fin du monde) à la phase 5 (possibilité
d’envisager une nouvelle rencontre). La ruse semble fonctionner
car, de dernière cigarette en dernière cigarette,
la souffrance laisse place à une réflexion sur l’incapacité
d’arrêter de fumer et la difficulté d’écrire
ce roman qui pourtant se construit peu à peu en temps réel,
dans un présent de cristallisation, de remise à demain,
d’éternel recommencement où « la prochaine
» (histoire d’amour ou tentative d’arrêter
de fumer) sera la bonne.
Jusqu’ici,
rien de particulièrement original et, de l’aveu même
de l’auteure, « une narratrice qui arrête
de fumer, c’est un peu mince, pour commencer un roman ».
D’ailleurs, elle ne cesse de s’interroger, non sans
entraîner le lecteur dans des considérations analogues,
sur la légitimité et l’originalité de
son entreprise d’écriture, que la narratrice définit
à son éditeur comme un travail entre réalité
et fiction, sorte de mise en œuvre fictive d’éléments
autobiographiques : «Jusqu’où, dans un travail
autobiographique, peut-on parler de soi sans sombrer dans le déballage
intime ? A partir de quand, dans un travail de fiction, ne parle-t-on
plus de soi ? Nous n’avons pas les moyens d’écrire
la réalité, elle nous file entre les doigts.»
Ces notes mêlées de considérations métafictionnelles
et étalées sur les cinq jours que prend la rédaction
s’intitulent « Making of ». Comme son
nom l’indique, il s’agit de la genèse, du processus
de création, comment naît l’idée du livre,
dans quelle réalité il est ancré. Autrement
dit, le roman que le lecteur a entre les mains est un objet hybride,
sorte de DVD livresque avec bonus ; d’un côté
l’expérience que l’on suppose personnelle et
de l’autre des fragments, sous forme d’annexes cinématographiques,
intercalés dans ces notes, ciment du récit mettant
en lumière ce qui est extérieur au présent
de l’écriture : hors champ, plans raccord, «
préfilm » sur le coup de foudre avec Bart, jusqu’au
micro-trottoir auprès de ses voisin(e)s de la rue des Déportés.
| Si
le procédé d’écriture et l’architecture
du récit peuvent sembler démesurément
élaborés par rapport à la modestie du
propos, il n’en reste pas moins que sa réussite
est d’offrir une prise de vue directe sur une réalité
vécue par nombre de femmes (et d’hommes) d’aujourd’hui.
Dans Le rôle de Bart, pas
de sentimentalisme poisseux, pas de romantisme échevelé
ni de performance débridée à la Bridget
Jones. Juste l’honnêteté d’une femme
d’un certain âge, divorcée, élevant
seule ses enfants et en proie aux pires difficultés
pour trouver, et garder, à défaut du grand amour,
au moins un amour heureux. Rue des Déportés,
ils sont d’ailleurs sept femmes et un homme, des célibataires,
divorcés, séparés, veufs, ou autant de
déclinaisons du modèle contemporain de famille
monoparentale pour lesquelles la voix d’Eva Kavian agit
comme un relais, un « filtre » en parlant du seul
sujet qui, selon sa narratrice-écrivaine, peut fournir
matière à écrire dans son champ d’expérience
intime : la quête d’amour de femmes esquintées
par leurs précédentes histoires. |
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Et elle le
fait avec justesse et sobriété lorsqu’elle cesse
de s’adonner à la complaisance de l’autofiction.
C’est qu’Eva Kavian sait écrire (elle a été
primée à deux reprises lors du concours de la nouvelle
de La Fureur de Lire et anime des ateliers d’écriture
au sein de l’association belge Aganippé) et elle en
fait ici une démonstration convaincante.
Et le rôle de Bart dans tout ça ? C’est l’homme
de passage, celui qui fournit l’expérience de la passion
et de la souffrance, un pont vers ce qui se révèle
être au détour des pages une jolie surprise, une évidence
a posteriori. Et c’est avant tout bien sûr
un prétexte pour écrire.
Frédérique
Freund
(janvier 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

http://www.francisdannemark.be/livre.php?id=72
Association
Aganippé
http://www.malonne.be/associations/aganippe_presentation.htm
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