jusqu'au 31 décembre 2004
Théâtre du Lucernaire, Paris

 

d’après
Pascal Bruckner

mise en scène
Philippe Person

avec
Pascal Thoreau

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs,
Paris VIe
du mardi au samedi à 20 heures, relâche le jeudi

Durée : 1 h 15

jusqu'au 31 décembre, du mardi au samedi à 20h et les dimanches 7, 14, 21 novembre et 5, 12 et 19 décembre à 15h

 

Triste société qui ne connaît pas son bonheur

Au centre de cette satire d’après Pascal Bruckner, la notion actuelle du bonheur est malmenée par l’unique personnage, un commentateur amusé de la prétendue « Euphorie perpétuelle ».

Pendant une heure et demie, Pascal Thoreau évite le monologue. Il ne parle pas seul, mais à un public de semblables, dans un joli entre nous. Parfois au bord de la performance solo, les thèmes se dégagent tout de même clairement. Le rire, la joie et la quête du bien-être sont traités sous un angle critique sans doute acéré par la théâtralisation. Pascal Bruckner et le metteur en scène Philippe Person tentent de mettre le bonheur individuel à l’abri de notre société moderne taxée d’hypocrisie. En mission humoristique, les complices entendent protéger un sentiment personnel dénaturé par le regard des autres et la pression médiatique.

Dans une introduction mal transposée, soit une ouverture trop proche de la technique rédactionnelle consistant à trouver un bon gros paradoxe bien populaire, une phrase est répétée sur tous les tons. « Comment allez-vous ?» est ensuite déclarée interrogation la plus profonde et la plus futile au monde… De fait, le monde de Bruckner est peuplé de nantis un brin névrosés. Pascal Thoreau en pince les travers et les cheveux blancs qui poussent avec. Fidèle à la pensée de l’essayiste, sous une lumière sobre et sans autre élément de décor qu’une chaise, le comédien paraît figé dans un rôle de présentateur de télévision, articulant une série d’idées moins provocatrices que chargées à vide. Eludés le bien et le mal, aucun bonheur, ni aucun malheur ne s’offrent à la critique et les angoisses troublantes contemporaines mentionnées dans le discours de Pascal Thoreau ne trouvent corps sur scène.

Mieux vaut en rire


De nos légers tracas et de leur amplification démesurée, mieux vaut en rire, en interpellant le public sur un rythme savant, plutôt en finesse, sur un ton sympa.
Pascal Thoreau y parvient avec brio, entre deux observations ou arguments. En maître de cérémonie comique, il renvoie chacun à son petit « ça va », en s’incluant, humble, dans le troupeau des honnêtes aspirants au bonheur. On rit de soi, de lui, avec ou sans la raison développée au fil des pages de Bruckner. Le point de vue sur le bonheur vire-volte et joue sur la fracture entre spectateurs et comédien, c’est-à-dire la scène. Du jeu de scène, du théâtre ! … La pièce réussit alors sur toute la ligne, au-delà d’une brillante adaptation.

La pensée mordante de la satire est armée de bonnes intentions. Il ne s’agit pas de dénigrer ceux qui, le regard baissé ou l’esprit obnubilé par le matérialisme, laissent filer le bonheur.
Gonflée par l’ironie, la lutte contre « l’euphorie perpétuelle » demande de compatir avec les «exclus», ceux qui «n’arrivent pas» à vivre heureux. En une conclusion hâtée par la brièveté nécessaire au genre comique, il faut les conforter dans la candeur et la sincérité. A bas le mot d’ordre « soyez heureux » ! Bruckner et Person préfèrent citer le poète Jacques Prévert : « J’ai reconnu mon bonheur au bruit qu’il a fait en partant ».

Avec trois ans de recul depuis la première publication, le texte de Pascal Bruckner semble s’inscrire dans un mouvement de rébellion. Il remet en question un acquis séculaire de l’homme, soit la croyance en un bonheur simple, à portée de tous. En particulier, l’essai s’oppose à la vague récente des tenants d’une joie potentielle de tous les instants, cachée dans les petites choses du quotidien. « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules », de Philippe Delerm en prend pour son grade, dans une allusion narquoise prononcée par Pascal Thoreau.
L’année suivant la sortie de l’essai, un film triomphe à travers la France. Amélie Poulain emporte tout sur son passage. La si serviable serveuse montmartroise donne une belle leçon de bonheur élémentaire, sanctionnée par un public record et donc par la critique. Comme un retour de manivelle pour cette Euphorie perpétuelle qui paraît toujours d’actualité.

François Cavaillès
(novembre 2003)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.lucernaire.fr/

http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_bruckner.htm