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Remake
tragique
Eugene
O'Neill situe son Orestie (directement inspirée de celle
d'Eschyle) en Nouvelle Angleterre en 1865. La guerre de sécession
s'achève et dans l'austère demeure des Mannon, une
famille de l'aristocratie puritaine du Nord-Est, Lavinia attend
le retour de son père, le général Ezra Mannon,
et de son frère Orin, le soldat. A son impatience, s'ajoute
le désir d'enfin pouvoir dévoiler à son père
la véritable nature de sa mère Christine, qui a profité
de l'absence de son époux pour se lier à un capitaine
de vaisseau, un certain Adam Brant ; une aventure que Christine
nie, prétendant que son amant s'intéresse plutôt
à sa fille, la froide Lavinia. Si l'on connaît le mythe
d'Electre, la suite des événements et leur dénouement
se devinent sans peine : assassinat du père par le couple
fautif, retour du frère et vengeance. Le cercle infernal
peut tourner sur lui-même dans toute la terreur tragique qu'il
inspire.
C'est un huis-clos familial étouffant que propose O'Neill,
avec les Mannon dans le rôle des Atrides, et les trois pièces
se déroulent entièrement dans une maison "construite
comme un temple de Haine et de Mort". La forme trilogique
est conservée, ainsi que la présence du choeur, mais
là peut s'arrêter l'analogie : le dramaturge américain,
plutôt que d'attribuer les causes du mal à une impitoyable
volonté divine, préfère analyser le chaos ambiant
à travers le prisme de la machine bien rôdée
des frustrations affectives et autres castrations psychologiques
: ainsi, la haine que Lavinia ressent pour sa mère est née
d'un rejet qui a engendré chez elle un sentiment d'injustice
(" Ainsi je suis née de ton dégoût,
Mère - depuis que je suis petite - quand je venais vers toi
- avec amour - mais tu me repoussais toujours " déclare
Lavinia dans Retour) ; Les tares morales de la famille Mannon
sont aussi examinées à la lumière de l'hérédité
(" Tant d'étranges choses cachées dans le
passé des Mannon se retrouvent en toi! " s'écrie
Orin dans Les hantés), et l'histoire familiale antérieure
à la trilogie semble parfois aussi essentielle que celle
qui se déroule ici.
O'Neill maîtrise parfaitement la tragédie grecque classique
mais le réalisme psychologique prédomine ici (le nombre
important de didascalies et de précisions minutieuses sur
les personnages en est un exemple), même si un symbolisme
puissant émane des tableaux de famille (incarnant "
les morts de la famille Mannon " qui veillent sur les vivants.),
accrochés dans chaque pièce de la résidence
des Mannon, lui donnant dès le début un aspect fantomatique.
Les objets participent donc pleinement à l'atmosphère
oppressante et funeste de la pièce, bien que l'auteur donne
avant tout la primeur aux personnages et à leurs dilemmes.
O'Neill, un des dramaturges américains les plus prolifiques
(Prix Nobel de littérature en 1936) signait là une
oeuvre essentielle, qui transcende encore les genres.
Blandine
Longre
(novembre 2001)

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