Le deuil sied à Electre
Trilogie
Traduit de l’anglais par Louis Lanoix
L'Arche, 2001

 

 

 

Remake tragique

Eugene O'Neill situe son Orestie (directement inspirée de celle d'Eschyle) en Nouvelle Angleterre en 1865. La guerre de sécession s'achève et dans l'austère demeure des Mannon, une famille de l'aristocratie puritaine du Nord-Est, Lavinia attend le retour de son père, le général Ezra Mannon, et de son frère Orin, le soldat. A son impatience, s'ajoute le désir d'enfin pouvoir dévoiler à son père la véritable nature de sa mère Christine, qui a profité de l'absence de son époux pour se lier à un capitaine de vaisseau, un certain Adam Brant ; une aventure que Christine nie, prétendant que son amant s'intéresse plutôt à sa fille, la froide Lavinia. Si l'on connaît le mythe d'Electre, la suite des événements et leur dénouement se devinent sans peine : assassinat du père par le couple fautif, retour du frère et vengeance. Le cercle infernal peut tourner sur lui-même dans toute la terreur tragique qu'il inspire.

C'est un huis-clos familial étouffant que propose O'Neill, avec les Mannon dans le rôle des Atrides, et les trois pièces se déroulent entièrement dans une maison "construite comme un temple de Haine et de Mort". La forme trilogique est conservée, ainsi que la présence du choeur, mais là peut s'arrêter l'analogie : le dramaturge américain, plutôt que d'attribuer les causes du mal à une impitoyable volonté divine, préfère analyser le chaos ambiant à travers le prisme de la machine bien rôdée des frustrations affectives et autres castrations psychologiques : ainsi, la haine que Lavinia ressent pour sa mère est née d'un rejet qui a engendré chez elle un sentiment d'injustice (" Ainsi je suis née de ton dégoût, Mère - depuis que je suis petite - quand je venais vers toi - avec amour - mais tu me repoussais toujours " déclare Lavinia dans Retour) ; Les tares morales de la famille Mannon sont aussi examinées à la lumière de l'hérédité (" Tant d'étranges choses cachées dans le passé des Mannon se retrouvent en toi! " s'écrie Orin dans Les hantés), et l'histoire familiale antérieure à la trilogie semble parfois aussi essentielle que celle qui se déroule ici.

O'Neill maîtrise parfaitement la tragédie grecque classique mais le réalisme psychologique prédomine ici (le nombre important de didascalies et de précisions minutieuses sur les personnages en est un exemple), même si un symbolisme puissant émane des tableaux de famille (incarnant " les morts de la famille Mannon " qui veillent sur les vivants.), accrochés dans chaque pièce de la résidence des Mannon, lui donnant dès le début un aspect fantomatique. Les objets participent donc pleinement à l'atmosphère oppressante et funeste de la pièce, bien que l'auteur donne avant tout la primeur aux personnages et à leurs dilemmes. O'Neill, un des dramaturges américains les plus prolifiques (Prix Nobel de littérature en 1936) signait là une oeuvre essentielle, qui transcende encore les genres.

Blandine Longre
(novembre 2001)

 

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