|
Les
vingt-deux plis de la mémoire
Le genre autobiographique
est toujours ambigu : comment décrire le plus sincèrement
possible ce qu’on a été, tout en présentant
un récit structuré ? Comment faire de la littérature
avec la matière simple et brute d’une vie ? Comment
combiner temps chronologique et temps narratif ? Autant de questions
– et bien d’autres encore – auxquelles ont tenté
de répondre les autobiographes modernes, chacun devant se
résigner à l’imperfection qui caractérise
cette sorte de tiraillement entre deux objectifs.

|
Eugène
– sous ce simple prénom se dissimule (à
moitié) une personne réelle, un homme auteur
de plusieurs livres, né à Bucarest en 1969,
vivant en Suisse depuis 1975 – Eugène, donc,
a trouvé sa propre réponse : sous l’égide
de Michaux qui prétendait que « l’enfant
naît avec vingt-deux plis », il accroche
son récit en 22 chapitres à des objets répartis
en deux catégories : « Les objets qui m’ont
fait du bien » et « les objets qui m’ont
fait du mal ». C’est ainsi que, depuis la
petite enfance à Bucarest jusqu’à la mort
du père, en passant par l’exil à Lausanne,
la découverte de cette éblouissante «
vallée de la jeunesse » qui enchante les enfants,
les bonheurs et les malheurs des différents apprentissages,
les voyages, l’art de la danse et l’art de l’écriture,
les rencontres surprenantes ou attendues, se rythme le récit
d’une vie elle-même scandée par des événements
banals ou extraordinaires. |
Il y a évidemment
de grands écarts entre la grise oppression du régime
Ceausescu et cet «autre côté du monde »
(ainsi baptisé par la mère) où la famille à
pu s’installer, cet « autre côté du
monde » qui a pourtant, lui aussi, ses contraintes et
ses misères. Le temps fait beaucoup à l’affaire,
qui permet au narrateur de dire : « Moi, je suis arrivé
de l’autre côté de moi. C’est déjà
pas si mal ». Ce temps qui lui permet, alors qu’il
lisait peu dans son enfance, de découvrir les livres et l’écriture,
de participer à l’élan international de la littérature
de langue française en partageant un prix avec Lyonel
Trouillot : « Cette rencontre est si incongrue : un
Haïtien de Port-au-Prince rencontre un Roumain de Bucarest
dans le Jura suisse, à la Villa turque ».
La
vallée de la jeunesse est un livre frais, de
la fraîcheur de la jeunesse disparaissant dans les dernières
lignes, de la fraîcheur du réel qu’il restitue.
Un réel aussi présent, aussi actif que celui du «
carnet de voyage », dans lequel le narrateur n’écrit
rien, mais dépose des traces tangibles des lieux où
il passe, en affirmant qu’il se méfie des mots : «
La mer existait bien avant que les mots ne soient inventés
par les hommes ». Eugène compose ainsi avec le
dilemme autobiographique, et il ne s’en sort pas si mal :
c’est bien la vérité de la vie qui émerge
de ses pages.
Jean-Pierre
Longre
(septembre 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

http://www.lajoiedelire.ch/
Littérature
franco-roumaine
|