La vallée de la jeunesse
Eugène

rétroviseur/La joie de lire, Genève, 2007

 

 

 

Les vingt-deux plis de la mémoire

Le genre autobiographique est toujours ambigu : comment décrire le plus sincèrement possible ce qu’on a été, tout en présentant un récit structuré ? Comment faire de la littérature avec la matière simple et brute d’une vie ? Comment combiner temps chronologique et temps narratif ? Autant de questions – et bien d’autres encore – auxquelles ont tenté de répondre les autobiographes modernes, chacun devant se résigner à l’imperfection qui caractérise cette sorte de tiraillement entre deux objectifs.


Eugène – sous ce simple prénom se dissimule (à moitié) une personne réelle, un homme auteur de plusieurs livres, né à Bucarest en 1969, vivant en Suisse depuis 1975 – Eugène, donc, a trouvé sa propre réponse : sous l’égide de Michaux qui prétendait que « l’enfant naît avec vingt-deux plis », il accroche son récit en 22 chapitres à des objets répartis en deux catégories : « Les objets qui m’ont fait du bien » et « les objets qui m’ont fait du mal ». C’est ainsi que, depuis la petite enfance à Bucarest jusqu’à la mort du père, en passant par l’exil à Lausanne, la découverte de cette éblouissante « vallée de la jeunesse » qui enchante les enfants, les bonheurs et les malheurs des différents apprentissages, les voyages, l’art de la danse et l’art de l’écriture, les rencontres surprenantes ou attendues, se rythme le récit d’une vie elle-même scandée par des événements banals ou extraordinaires.

Il y a évidemment de grands écarts entre la grise oppression du régime Ceausescu et cet «autre côté du monde » (ainsi baptisé par la mère) où la famille à pu s’installer, cet « autre côté du monde » qui a pourtant, lui aussi, ses contraintes et ses misères. Le temps fait beaucoup à l’affaire, qui permet au narrateur de dire : « Moi, je suis arrivé de l’autre côté de moi. C’est déjà pas si mal ». Ce temps qui lui permet, alors qu’il lisait peu dans son enfance, de découvrir les livres et l’écriture, de participer à l’élan international de la littérature de langue française en partageant un prix avec Lyonel Trouillot : « Cette rencontre est si incongrue : un Haïtien de Port-au-Prince rencontre un Roumain de Bucarest dans le Jura suisse, à la Villa turque ».

La vallée de la jeunesse est un livre frais, de la fraîcheur de la jeunesse disparaissant dans les dernières lignes, de la fraîcheur du réel qu’il restitue. Un réel aussi présent, aussi actif que celui du « carnet de voyage », dans lequel le narrateur n’écrit rien, mais dépose des traces tangibles des lieux où il passe, en affirmant qu’il se méfie des mots : « La mer existait bien avant que les mots ne soient inventés par les hommes ». Eugène compose ainsi avec le dilemme autobiographique, et il ne s’en sort pas si mal : c’est bien la vérité de la vie qui émerge de ses pages.

Jean-Pierre Longre
(septembre 2007)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

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Littérature franco-roumaine