Vocabulaire d'esthétique
Puf, 2004
collection Quadrige

 

Pour une esthétique de la rigueur... et une incitation à une véritable pluridisciplinarité

Esthétique n.f. et adj est un emprunt (1753) au latin philosophique aesthetica « science du beau », mot créé par le philosophe allemand A.G. Baumgarten (1717-1765) dans Aesthetica acroamatia, à partir du grec aisthêtikos « qui a la faculté de sentir » et « perceptible, sensible », dérivé du verbe aisthanesthai « sentir ».
Dérivés : esthétiquement, esthéticien, inesthétique, esthète, esthétiser, esthétisme...
(Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey, le Robert, 1998)

La réédition de cet imposant ouvrage (publié pour la première fois en 1990) dans un format maniable (et de surcroît bon marché, du moins proportionnellement au contenu proposé) est une heureuse nouvelle : l'esthétique, science à la croisée des arts et des lettres, point nodal des savoirs et des pratiques artistiques, est d'une grande utilité à une époque où des tentatives d'interdisciplinarité et de décloisonnement voient le jour dans les établissements français de l'enseignement secondaire et du supérieur, où il semble difficile de se cantonner à sa seule spécialité et où la somme infinie des connaissances incite l'étudiant, le chercheur ou l'amateur, à développer systématiquement des compétences transversales entre différents champs disciplinaires.

L'esthétique (dont on utilise, dans le langage courant, l'adjectif comme synonyme de "beau" - un "glissement" langagier qui brouille les pistes), si on se réfère à la définition d'Alain Rey et à l'analyse que l'on trouve dans ce Vocabulaire, est un terme, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, relativement récent, forgé pour "désigner une nouvelle discipline, l'étude philosophique et scientifique de l'art et du beau". C'est au XVIIIe siècle que Baumgarten distingua les noeta, faits l'intelligence (ce qui relève de la raison) des aistheta, faits de sensibilité : il applique ces derniers à l'art, manifestation concrète sensible. L'esthétique se veut objective, descriptive et analytique, une réflexion sur la pratique artistique et sur les oeuvres produites, plutôt que critique. Bien entendu, cette stricte définition a évolué, avec Kant puis Hegel. En définitive, "étude réflexible du beau, au sens général, [elle] se subdivise dans l'étude des modes du beau, les catégories esthétiques." Ce même article précise ce que sont les différentes approches esthétiques : philosophique, psychologique, sociologique, comparée, morphologique. Ainsi, l'esthétique s'applique sans distinction aux domaines les plus divers : la littérature, la dramaturgie, la poétique, l'architecture, la chorégraphie, la musique, la peinture, la psychanalyse, le cinéma etc. etc.

Ce glossaire a pu être publié au terme de plusieurs décennies d'un travail d'équipe minutieux et rigoureux, et sa genèse et son évolution, véritablement atypiques, parfois chaotiques, méritent d'être brièvement présentées. Anne Souriau (professeure de philosophie et fille d'Etienne), directrice de la publication, parle d'un "bien ancien projet", datant de 1931 ; délaissé durant la guerre, ce n'est qu'en 1945 que la Société française d'esthétique le reprend et c'est dans les années 1950 qu'Étienne Souriau (1892-1979, professeur d'esthétique à la Sorbonne et directeur de la Revue d'esthétique) prend la direction du projet, mettant sur pied un regroupement stratégique des contributeurs et une commission centrale, une démarche visant à faire progresser les travaux et la rédaction des articles (qui débute véritablement en 1958) de façon plus efficace.

Anne Souriau raconte comment opéraient les rédacteurs : "Ce furent les beaux jours du Vocabulaire. Une équipe unie, assidue au travail, mettait en commun des compétences très variées, autour d'un maître qui en était l'âme. Pour chaque article, un des membres de l'équipe préparait une première rédaction, utilisant dans la mesure du possible les matériaux venus des anciennes commissions ; le texte était examiné par tout le groupe, souvent discuté, éventuellement complété et même refondu, pour arriver à la version définitive. Procédé très intéressant. Malheureusement lent. Pourtant, on avançait." La mort d'Étienne Souriau, alors que la rédaction en était à la lettre D, ne découragea cependant pas l'équipe de rédacteurs et "c'est ainsi que l'on vit l'achèvement de l’œuvre, enfin."

Ce travail pluridisciplinaire porte ses fruits, donnant lieu à un enrichissement mutuel des chercheurs et une quasi-exhaustivité des articles, desquels aucun des arts n'est écarté ; cette approche permet aussi d'éviter toute confusion liée à la polysémie de certains termes, et cet excellent Vocabulaire rassemble des notions appartenant à des champs d'application différenciés, ce qui oblige généralement à piocher dans divers dictionnaires ou encyclopédies afin d'en retrouver les différentes définitions. Prenons, au hasard, le terme "ouvert", en apparence banal, mais qui fait l'objet d'un article approfondi : on découvre qu'il s'emploie de manière technique en chorégraphie, en musique ("oeuvre ouverte", expression créée par Umberto Eco) mais aussi en littérature, au théâtre et même dans les arts plastiques ; de même pour des termes hautement polysémiques tels que "composition", "jeu" ou "illusion". D'autres termes qui, au premier abord, ne paraissent pas appartenir à l'esthétique se révèlent cependant utiles et pertinents, c'est le cas de "combinatoire" (un article signé Étienne Souriau), discipline mathématique : "quelle importance la combinatoire a-t-elle dans le domaine artistique ? Cette importance est évidente, surtout en ce qui concerne les arts décoratifs. Elle conditionne étroitement l'invention dans ces arts." ; mais on retrouve cette notion en littérature (particulièrement dans les travaux de l'Oulipo ou de Raymond Queneau), en musique, au théâtre...

Cette nouvelle publication n'a pas fait l'objet de retouches mais "elle n'en reste pas moins orientée vers le futur. (...) L'avenir d'un dictionnaire, c'est d'abord les services qu'il peut rendre à ceux qui sont l'avenir même." Outre les étudiants et les élèves, cet ouvrage nécessairement pluridisciplinaire devrait aussi toucher un large public un tant soit peu cultivé ou tout simplement curieux : dans un pays où l'on a encore tendance à séparer nettement (trop, peut-être) les enseignements et les disciplines, où la notion de dégroupement n'est pas toujours vue d'un bon oeil et où l'interdisciplinarité fait timidement son entrée dans le monde scolaire (le plus souvent de façon superficielle, en plaquant artificiellement des analogies entre les matières, désorganisant les enseignements existants plus qu'elle ne les lie...), la démarche sur laquelle se fonde le Vocabulaire d'esthétique démontre que de véritables passerelles existent entre les domaines artistiques et littéraires ; à raison, Anne Souriau explique : " l'interdisciplinarité n'est pas la confusion des disciplines et encore moins la négation de leurs spécificités", c'est "la convergence des regards de plusieurs disciplines sur un objet d'études commun." A bon entendeur...

Blandine Longre
(septembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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