Pour
une esthétique de la rigueur... et une incitation à
une véritable pluridisciplinarité
Esthétique
n.f. et adj est un emprunt (1753) au latin philosophique aesthetica
« science du beau », mot créé par le philosophe
allemand A.G. Baumgarten (1717-1765) dans Aesthetica acroamatia,
à partir du grec aisthêtikos « qui a
la faculté de sentir » et « perceptible, sensible
», dérivé du verbe aisthanesthai «
sentir ».
Dérivés : esthétiquement, esthéticien,
inesthétique, esthète, esthétiser, esthétisme...
(Dictionnaire historique de la langue française,
sous la direction d'Alain Rey, le Robert, 1998)
La réédition
de cet imposant ouvrage (publié pour la première fois
en 1990) dans un format maniable (et de surcroît bon marché,
du moins proportionnellement au contenu proposé) est une
heureuse nouvelle : l'esthétique, science à la croisée
des arts et des lettres, point nodal des savoirs et des pratiques
artistiques, est d'une grande utilité à une époque
où des tentatives d'interdisciplinarité et de décloisonnement
voient le jour dans les établissements français de
l'enseignement secondaire et du supérieur, où il semble
difficile de se cantonner à sa seule spécialité
et où la somme infinie des connaissances incite l'étudiant,
le chercheur ou l'amateur, à développer systématiquement
des compétences transversales entre différents champs
disciplinaires.
L'esthétique
(dont on utilise, dans le langage courant, l'adjectif comme synonyme
de "beau" - un "glissement" langagier
qui brouille les pistes), si on se réfère à
la définition d'Alain Rey et à l'analyse que l'on
trouve dans ce Vocabulaire, est un terme,
dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, relativement
récent, forgé pour "désigner une nouvelle
discipline, l'étude philosophique et scientifique de l'art
et du beau". C'est au XVIIIe siècle que Baumgarten
distingua les noeta, faits l'intelligence (ce qui relève
de la raison) des aistheta, faits de sensibilité
: il applique ces derniers à l'art, manifestation concrète
sensible. L'esthétique se veut objective, descriptive et
analytique, une réflexion sur la pratique artistique et sur
les oeuvres produites, plutôt que critique. Bien entendu,
cette stricte définition a évolué, avec Kant
puis Hegel. En définitive, "étude réflexible
du beau, au sens général, [elle] se subdivise dans
l'étude des modes du beau, les catégories esthétiques."
Ce même article précise ce que sont les différentes
approches esthétiques : philosophique, psychologique, sociologique,
comparée, morphologique. Ainsi, l'esthétique s'applique
sans distinction aux domaines les plus divers : la littérature,
la dramaturgie, la poétique, l'architecture, la chorégraphie,
la musique, la peinture, la psychanalyse, le cinéma etc.
etc.
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Ce
glossaire a pu être publié au terme de plusieurs
décennies d'un travail d'équipe minutieux et
rigoureux, et sa genèse et son évolution, véritablement
atypiques, parfois chaotiques, méritent d'être
brièvement présentées. Anne Souriau
(professeure de philosophie et fille d'Etienne), directrice
de la publication, parle d'un "bien ancien projet",
datant de 1931 ; délaissé durant la guerre,
ce n'est qu'en 1945 que la Société française
d'esthétique le reprend et c'est dans les années
1950 qu'Étienne Souriau (1892-1979,
professeur d'esthétique à la Sorbonne et directeur
de la Revue d'esthétique) prend
la direction du projet, mettant sur pied un regroupement stratégique
des contributeurs et une commission centrale, une démarche
visant à faire progresser les travaux et la rédaction
des articles (qui débute véritablement en 1958)
de façon plus efficace. |
Anne Souriau
raconte comment opéraient les rédacteurs : "Ce
furent les beaux jours du Vocabulaire. Une équipe
unie, assidue au travail, mettait en commun des compétences
très variées, autour d'un maître qui en était
l'âme. Pour chaque article, un des membres de l'équipe
préparait une première rédaction, utilisant
dans la mesure du possible les matériaux venus des anciennes
commissions ; le texte était examiné par tout le groupe,
souvent discuté, éventuellement complété
et même refondu, pour arriver à la version définitive.
Procédé très intéressant. Malheureusement
lent. Pourtant, on avançait." La mort d'Étienne
Souriau, alors que la rédaction en était à
la lettre D, ne découragea cependant pas l'équipe
de rédacteurs et "c'est ainsi que l'on vit l'achèvement
de l’œuvre, enfin."
Ce travail pluridisciplinaire porte ses fruits, donnant lieu à
un enrichissement mutuel des chercheurs et une quasi-exhaustivité
des articles, desquels aucun des arts n'est écarté
; cette approche permet aussi d'éviter toute confusion liée
à la polysémie de certains termes, et cet excellent
Vocabulaire rassemble des notions appartenant
à des champs d'application différenciés, ce
qui oblige généralement à piocher dans divers
dictionnaires ou encyclopédies afin d'en retrouver les différentes
définitions. Prenons, au hasard, le terme "ouvert",
en apparence banal, mais qui fait l'objet d'un article approfondi
: on découvre qu'il s'emploie de manière technique
en chorégraphie, en musique ("oeuvre ouverte",
expression créée par Umberto Eco) mais aussi en littérature,
au théâtre et même dans les arts plastiques ;
de même pour des termes hautement polysémiques tels
que "composition", "jeu" ou
"illusion". D'autres termes qui, au premier abord,
ne paraissent pas appartenir à l'esthétique se révèlent
cependant utiles et pertinents, c'est le cas de "combinatoire"
(un article signé Étienne Souriau), discipline mathématique
: "quelle importance la combinatoire a-t-elle dans le domaine
artistique ? Cette importance est évidente, surtout en ce
qui concerne les arts décoratifs. Elle conditionne étroitement
l'invention dans ces arts." ; mais on retrouve cette notion
en littérature (particulièrement dans les travaux
de l'Oulipo ou de Raymond
Queneau), en musique, au théâtre...
Cette nouvelle
publication n'a pas fait l'objet de retouches mais "elle
n'en reste pas moins orientée vers le futur. (...) L'avenir
d'un dictionnaire, c'est d'abord les services qu'il peut rendre
à ceux qui sont l'avenir même." Outre les
étudiants et les élèves, cet ouvrage nécessairement
pluridisciplinaire devrait aussi toucher un large public un tant
soit peu cultivé ou tout simplement curieux : dans un pays
où l'on a encore tendance à séparer nettement
(trop, peut-être) les enseignements et les disciplines, où
la notion de dégroupement n'est pas toujours vue d'un bon
oeil et où l'interdisciplinarité fait timidement son
entrée dans le monde scolaire (le plus souvent de façon
superficielle, en plaquant artificiellement des analogies entre
les matières, désorganisant les enseignements existants
plus qu'elle ne les lie...), la démarche sur laquelle se
fonde le Vocabulaire
d'esthétique démontre que de
véritables passerelles existent entre les domaines artistiques
et littéraires ; à raison, Anne Souriau explique :
" l'interdisciplinarité n'est pas la confusion des
disciplines et encore moins la négation de leurs spécificités",
c'est "la convergence des regards de plusieurs disciplines
sur un objet d'études commun." A bon entendeur...
Blandine
Longre
(septembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.puf.com
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