Un film de Arnaud Desplechin
scénario de Arnaud Desplechin & Emmanuel Bourdieu
France, 2000, 150'

Sortie le 4 octobre 2000


avec
Summer Phoenix (Esther Kahn), Ian Holm (Nathan Quellen), Frances Barber (Rivka Kahn), Laszlo Szabo (Ytzhak Kahn), Emmanuelle Devos (Sylvia)

Au début du film adapté de la nouvelle éponyme d'Arthur Symons, Esther Kahn est une petite fille taciturne, renfermée, hors du monde. Ses parents, des émigrants juifs, tiennent un atelier de couture dans le Londres de la fin du XIXe Siècle, et survivent modestement au gré des commandes. Les ruelles étriquées de l'East End, l'appartement-atelier, admirablement photographiés, sont autant de lieux labyrinthiques où règne une obscurité diffuse qui brouille leurs contours, à tel point que l'on s'interroge sur leur degré de réalité.

Le quatrième film de Desplechin est totalement centré sur l'histoire de cette fille étrange et étrangère au monde, sur son passage du non-être à l'être, pour reprendre des termes de philosophie, discipline chère au réalisateur. Pour Esther le monde n'est doté d'aucune évidence ou de certitude : lors de certaines scènes familiales, les adultes s'effacent d'ailleurs peu à peu de l'écran, comme s'évanouissent des images rêvées.

" L'enfant sauvage " de Truffaut en mémoire, Desplechin écrit qu'il s'agit de " l'histoire d'une sauvage, un petit singe comme l'appellera sa mère, qui devient humain, non en apprenant à parler mais en apprenant le théâtre ". Le film montre ce travail du négatif (Hegel), de la pensée qui se cherche et qui doute (Descartes), des traumas de l'enfance qui iront se sublimer sur une scène de théâtre, une autre scène (Freud).

Adolescente, Esther Kahn, reste murée dans son silence et son refus du réel. Car si le réel c'est ce contre quoi on se cogne selon Lacan, force est de constater que la jeune fille le rejette, le nie en pensée, jusqu'à refuser tout stigmate, blessure ou marque sur son propre corps. Elle est déjà " ailleurs ", dans un désir de théâtre et un devenir-actrice, projetant son corps et ses paroles sur cette autre scène, imaginaire et symbolique.

Le milieu théâtral, omniprésent tout au long du film, n'en est pourtant pas l'essentiel. Celui-ci réside plutôt dans cette application passionnée à filmer la naissance d'un désir chez une jeune fille et par conséquent son passage à l'existence. Summer Phoenix assume de manière remarquable (l'actrice est, dans tous les sens du terme, sublime) ce rôle de jeune fille d'une beauté minérale, roc ou diamant sur lequel vient se dissoudre la réalité. Pure présence, observatrice désabusée, en proie à une opposition muette vis à vis de sa famille (sa mère surtout), Esther Kahn demeure à la surface des choses, sur leur peau, et son regard d'adolescente ne s'illumine qu'au paradis d'un théâtre londonien, rivé sur les déplacements et le jeu des acteurs. Il y a chez elle une véritable pulsion vers le théâtre, pulsion sauvage et analphabète. Esther s'avère incapable de parler de la pièce à laquelle elle vient d'assister, elle n'a d'yeux que pour les interprètes en tant qu'entités animées de mouvements précis. Elle juge une pièce à sa seule quantité de mouvement et apprendra ses textes en tant qu'ensembles de sonorités suscitant certains déplacements des lèvres. Mais sur les planches la vie parvient à passer et Esther à effectuer sa métamorphose.

Arnaud Desplechin signe là un film philosophique d'une intensité troublante, porté par une actrice fascinante. On regrettera simplement la présence d'une voix off trop didactique et appuyée, quelques poncifs concernant le monde du théâtre (la couleur verte qui porte malheur, l'apprentissage avec un vieil acteur raté, etc..), et certains rôles secondaires peu convaincants (Emmanuelle Devos et Fabrice Desplechin).

Jean-Emmanuel Denave

Site officiel
http://www.bacfilms.com/estherkahn/

Arthur Symons
http://homepages.nildram.co.uk/~simmers/symons.htm

Cannes 2000
http://www.ifrance.com/draven/ames/s-esther.html