|
Bref et dramatique itinéraire d'un poète
Son premier traducteur français, Armand Robin, écrivit
de lui : “il passa près de nous, près de
tout, aussi insouçiant que déséspéré,
douloureusement détaché de cela même qu’il
détenait le mieux : les bouleaux, les tilleuls, la steppe
bleu ciel.” Sergueï Essénine (1895-1925)
quelque peu négligé depuis, fut pourtant le poète
russe le plus populaire d’une période faste en noms
inoubliables (Blok, Mandelstam, Maïakovski…). Les éditions
La Différence nous proposent un choix substantiel de poèmes
dans ce Journal d’un poète
qui présente, en outre, tout le confort moderne : texte bilingue,
biographie, bibliographie, index des noms propres, témoignages
et photos.
Il importe en effet de comprendre un itinéraire bref et dramatique.
Essénine naît dans la province de Riazan, au cœur
d’une Russie paysanne que la collectivisation balayera. Son
grand-père l’élève et nourrit son imaginaire
de contes populaires, traditions et images pieuses, tout cela imprégné
d’un paganisme par lequel les champs et les bois frémissent
d’une vie mystérieuse :
«
envoûtée par quelque fée,
la forêt somnole en rêvant »
C’est le temps de la « steppe bleu ciel »
: l’enfance, passée laquelle il ne reste plus qu’à
brûler en poésie quelques années de désillusion.
 |
En
1915, le jeune poète « monté » à
St Pétersbourg nage dans le succès. Puis sa
fièvre s’accorde à l’époque
chaotique des révolutions qu’il traverse la fleur
à la plume, sans plus se soucier de matérialisme
dialectique. Les photos nous montre un visage d’ange,
entre la candeur de Rimbaud et la santé de Jack London.
Une éphémère école formelle, les
«imaginistes», voit le jour et s’éclipse.
La renommée du jeune poète grandit encore, mais
le béton des bureaucraties retombe sur sa chère
campagne russe : famine, misère noire, tueries écorchent
l’inspiration bucolique des débuts :
«
et si naguère j’avais la gueule cassée
aujourd’hui j’ai l’âme qui saigne.
» |
A
mesure que les honneurs se déploient autour de l’homme,
douleur et incompréhension s’accroissent : c’est
qu’Essénine reste indéfectiblement au diapason
de ce peuple russe qu’il aime et au nom duquel jadis, on renversa
le tsar. La voix du poète devant l’oppression nous
paraît aujourd’hui étonnamment franche, les invectives
tonnent sans détour : les komsomols ? « Une saloperie,
de quoi s’flinguer », Marx et Engels ? il ne les
a « bien évidemment » jamais lus. En
1921, une aventure ravive pour un instant la flamme : il tombe dans
les bras d’Isadora Duncan, célèbrissime gloire
américaine de passage à Moscou. Mariage immédiat,
puis voyage en occident jusqu’aux Etats-Unis, où bientôt,
l’alcool et le goût suicidaire des provocations supplantent
l’étonnement. Isadora Duncan est déchue de la
nationalité américaine, il fait une crise de delirium.
De cette période noire, sans issue, nous restent des vers
– si l’on peut dire - du même tonneau :
«
Une lueur mauvaise dans leurs regards fous
un rien d’indomptable dans leurs hauts discours
disent le regret de jeunes sans cervelle
qui sur un coup de tête ont grillé leur vie. »
Pourtant,
dans ses moments de plus intense âpreté, l’écriture
émeut encore pour ce qu’elle reste l’unique lien
vers une possible tendresse, tendresse des paysages séculaires
et des êtres humbles. « Un vieil érable »
qui nous « ressemble comme un frère », le vent
qui « au loin emporte les grues » ou «
dans la nuit / l’escouade de merisiers en effervescence
» : sans cesse, des éclats de nature déclinent
cette nostalgie d’un panthéisme rustique. Malade, incapable
de fuir une Russie qui se fane de jour en jour, Essénine
rêve un instant d’un voyage en Perse, à la poursuite
du fantôme malicieux de Khayam :
«
Au Khorassan, je connais une porte,
dont le seuil est jonché de roses… »
Mais,
il est trop tard, « quelque chose pour tous est à
jamais perdu » qu’aucune parole ne rachète.
Sergueï Essénine se pend dans la nuit du 27 décembre
1925. Aussitôt le Parti gomme les aspérités,
plonge l’œuvre dans le baume émollient des «
grands classiques ». Rien n’y fait : ses chants s’accrochent
au fond des rues infréquentables, prennent les « accents
jaunes d’un accordéon triste » pour parler
le langage du peuple :
«
Ma ville aux grands ormes je l’aime,
squameuse décrépie, qu’importe ! »
Dans
la voix insolente, une intimité tremble, un regret indicible
résiste à l’au-revoir :
«
Toujours vivante ma vieille maman ?
moi je le suis. Salut à toi, salut !
Que ruisselle encore sur ta vieille isba
L’ineffable lumière du soir ! »
Jean-Baptiste
Monat
(décembre 2004)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.ladifference.fr/
http://www.printempsdespoetes.com/le_livre
http://www.centrenationaldulivre.fr/belles_etrangeres_2004/
|