Journal d’un poète
traduction et présentation Christiane Pighetti
La Différence, 2004

 

Bref et dramatique itinéraire d'un poète

Son premier traducteur français, Armand Robin, écrivit de lui : “il passa près de nous, près de tout, aussi insouçiant que déséspéré, douloureusement détaché de cela même qu’il détenait le mieux : les bouleaux, les tilleuls, la steppe bleu ciel.” Sergueï Essénine (1895-1925) quelque peu négligé depuis, fut pourtant le poète russe le plus populaire d’une période faste en noms inoubliables (Blok, Mandelstam, Maïakovski…). Les éditions La Différence nous proposent un choix substantiel de poèmes dans ce Journal d’un poète qui présente, en outre, tout le confort moderne : texte bilingue, biographie, bibliographie, index des noms propres, témoignages et photos.
Il importe en effet de comprendre un itinéraire bref et dramatique. Essénine naît dans la province de Riazan, au cœur d’une Russie paysanne que la collectivisation balayera. Son grand-père l’élève et nourrit son imaginaire de contes populaires, traditions et images pieuses, tout cela imprégné d’un paganisme par lequel les champs et les bois frémissent d’une vie mystérieuse :

« envoûtée par quelque fée,
la forêt somnole en rêvant »

C’est le temps de la « steppe bleu ciel » : l’enfance, passée laquelle il ne reste plus qu’à brûler en poésie quelques années de désillusion.

En 1915, le jeune poète « monté » à St Pétersbourg nage dans le succès. Puis sa fièvre s’accorde à l’époque chaotique des révolutions qu’il traverse la fleur à la plume, sans plus se soucier de matérialisme dialectique. Les photos nous montre un visage d’ange, entre la candeur de Rimbaud et la santé de Jack London. Une éphémère école formelle, les «imaginistes», voit le jour et s’éclipse. La renommée du jeune poète grandit encore, mais le béton des bureaucraties retombe sur sa chère campagne russe : famine, misère noire, tueries écorchent l’inspiration bucolique des débuts :

« et si naguère j’avais la gueule cassée
aujourd’hui j’ai l’âme qui saigne. »

A mesure que les honneurs se déploient autour de l’homme, douleur et incompréhension s’accroissent : c’est qu’Essénine reste indéfectiblement au diapason de ce peuple russe qu’il aime et au nom duquel jadis, on renversa le tsar. La voix du poète devant l’oppression nous paraît aujourd’hui étonnamment franche, les invectives tonnent sans détour : les komsomols ? « Une saloperie, de quoi s’flinguer », Marx et Engels ? il ne les a « bien évidemment » jamais lus. En 1921, une aventure ravive pour un instant la flamme : il tombe dans les bras d’Isadora Duncan, célèbrissime gloire américaine de passage à Moscou. Mariage immédiat, puis voyage en occident jusqu’aux Etats-Unis, où bientôt, l’alcool et le goût suicidaire des provocations supplantent l’étonnement. Isadora Duncan est déchue de la nationalité américaine, il fait une crise de delirium. De cette période noire, sans issue, nous restent des vers – si l’on peut dire - du même tonneau :

« Une lueur mauvaise dans leurs regards fous
un rien d’indomptable dans leurs hauts discours
disent le regret de jeunes sans cervelle
qui sur un coup de tête ont grillé leur vie. »

Pourtant, dans ses moments de plus intense âpreté, l’écriture émeut encore pour ce qu’elle reste l’unique lien vers une possible tendresse, tendresse des paysages séculaires et des êtres humbles. « Un vieil érable » qui nous « ressemble comme un frère », le vent qui « au loin emporte les grues » ou « dans la nuit / l’escouade de merisiers en effervescence » : sans cesse, des éclats de nature déclinent cette nostalgie d’un panthéisme rustique. Malade, incapable de fuir une Russie qui se fane de jour en jour, Essénine rêve un instant d’un voyage en Perse, à la poursuite du fantôme malicieux de Khayam :

« Au Khorassan, je connais une porte,
dont le seuil est jonché de roses… »

Mais, il est trop tard, « quelque chose pour tous est à jamais perdu » qu’aucune parole ne rachète. Sergueï Essénine se pend dans la nuit du 27 décembre 1925. Aussitôt le Parti gomme les aspérités, plonge l’œuvre dans le baume émollient des « grands classiques ». Rien n’y fait : ses chants s’accrochent au fond des rues infréquentables, prennent les « accents jaunes d’un accordéon triste » pour parler le langage du peuple :

« Ma ville aux grands ormes je l’aime,
squameuse décrépie, qu’importe ! »

Dans la voix insolente, une intimité tremble, un regret indicible résiste à l’au-revoir :

« Toujours vivante ma vieille maman ?
moi je le suis. Salut à toi, salut !
Que ruisselle encore sur ta vieille isba
L’ineffable lumière du soir ! »

Jean-Baptiste Monat
(décembre 2004)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

 

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