Illustré par Olivier André
Dit par : Noëlle Barthélémy
Mis en musique par Eric Slabiak
Actes Sud Junior, 2003
A partir de 8 ans

 

« Latcho drom » (bonne route) à tous les tziganes

La collection « Un livre, une voix », qui propose un livre et un CD audio, est particulièrement adaptée à recevoir ce beau conte tzigane. En effet, la musique est indissociable de la culture tzigane, elle en crée l’univers ; ici elle est le sujet et l’atmosphère. La récitante Noëlle Barthelémy et le compositeur Eric Slabiak ont construit eux-mêmes l’histoire, ils ont uni les instruments et les voix. Avec Olivier André pour en illustrer le livre, voici un intéressant travail d’équipe qui vise à sensibiliser les jeunes lecteurs et auditeurs aux caractéristiques d’un peuple souvent mal aimé et trop méconnu…

Il y a près de 1000 ans, les Tziganes, filles et fils du vent, quittaient l’Inde. Depuis, ils parcourent sans cesse les chemins d’Asie, du Proche-Orient, d’Europe, transportant leur culture, leurs traditions, et en particulier leur musique. Celle-ci est omniprésente, les joueurs tziganes sont très prisés dans les fêtes, les mariages. Les musiciens improvisent facilement et se déchaînent tant que les cordes cassent fréquemment. Pour la vieille Esma, ces chanterelles et bourdons sont sacrés : elle a consacré sa vie au tissage d’un tapis « harmonique », composé uniquement de cordes d’instruments ayant appartenu à des musiciens fougueux. C’est l’œuvre promise à l’esprit de sa grand-mère Valia au cours d’un rêve d’enfant. Le tapis est presque fini, mais Esma est trop âgée pour suivre les cortèges, elle doit demander de l’aide à ses petits-enfants, Constantin et Ionica. Grâce à l’un d’entre eux, elle arrive au terme de son ouvrage. C’est ce tapis, caché quelque part dans une forêt du monde, que recherchent sans répit les tziganes tout au long de leurs voyages… But d’une vie particulière, quête d’un peuple entier… Le récit est émouvant, il allie la poésie à la réalité quotidienne des voyages ; mots, notes et couleurs se mêlent et donnent une explication magique à la « liberté » de ces itinérants. Noëlle Barthelémy raconte d’une voix claire, lente et un peu mystérieuse, elle prend un ton slave et roule sa voix pour Esma et sa grand-mère. On regrette seulement que dans l’histoire, l’auteur n’ait pas offert l’occasion de se rattraper au petit-enfant qui n’a pas donné satisfaction à son aïeule…

Dans leur quête, obligés de traverser de nombreux pays, les tziganes ont utilisé leur musique pour gagner leur nourriture, pour s’intégrer momentanément dans la vie locale. Ils ont marqué les pays traversés et en ont aussi intégré des éléments dans leur propre culture musicale. Eric Slabiak utilise les instruments traditionnels des tziganes (violon, alto, cymbalum, guitare, accordéon) à travers différents rythmes et registres : d’abord mélodie nostalgique, le tempo s’accélère… la musique virevolte, devient une danse endiablée ; puis elle reprend le ton d’une ballade. Et comme le chant est aussi une véritable tradition, Eric Slabiak et Noëlle Barthélémy ajoutent leurs voix à une belle composition instrumentale.

Les dessins d’une grande sobriété nous emportent eux aussi sur les chemins, suivant les roulottes, les musiciens, en toutes saisons. Ils traduisent la communauté des voyages et aussi la solitude d’Esma, ils avivent les sentiments : les yeux des enfants brillent quand ils écoutent leur grand-mère ; lorsque l’histoire parle du regard sévère d’Esma, le dessin en appuie la dureté par un mouvement rageur de la vieille femme… Olivier André illustre aussi une petite partie documentaire qui complète le conte et propose des informations sur l’histoire des tziganes, leur façon de vivre, leur musique et leurs instruments.

Ainsi Le tapis d’Esma est un ouvrage très complet : il décrit les traditions d’un peuple dont les « gadjé » (non tziganes) se méfient tant, qui semble chercher sa place dans le monde, qui persiste à affirmer sa liberté et qui transporte son univers dans sa musique. Quel don et quelle richesse admirables ! Mieux connaître ce peuple, son origine, mieux comprendre sa quête, c’est mieux l’accepter et le respecter. Le tapis d’Esma tisse pour les enfants les « fils » d’une meilleure entente entre nos sociétés et celle des filles et des « fils » du vent… C’est une belle initiation à la diversité, un récit propre à développer la curiosité pour des cultures originales, une ouverture sur le monde et le respect des différences.

Martine Falgayrac
(janvier 2004)

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