L’Orientalisme.
L’Orient créé par l’Occident

préface de Tzvetan Todorov
traduit de l’anglais par Catherine Malamoud
Éd.du Seuil, Coll. La Couleur des Idées, 2005

 

 

Mais comment peut-on être Oriental ?

Trop tôt disparu, Edward Said (1935-2004) a laissé derrière lui une impressionnante bibliographie, à travers laquelle il s’est attaché à repenser le rôle éminemment humaniste que doit à son sens jouer l’Intellectuel. Son essai sur « L’Orientalisme », qui marqua le moment le plus important de sa trajectoire, fit date dès sa publication en 1978, puis fut sans discontinuer réédité et traduit dans le monde entier.

Pour saisir les enjeux de cette entreprise, il s’agirait de lire en premier lieu la postface de l’ouvrage, rédigée en 1994. Said y revient sur la fortune et la réception souvent houleuse de sa thèse, afin de répondre systématiquement aux reproches qui lui furent adressés. Il reprécise sa méthodologie et, surtout, il pare aux accusations abusives d’« attitude anti-occidentale ». C’était l’époque où Samuel Huntington venait d’émettre sa théorie du « Choc des civilisations ». Les Twin Towers étaient toujours debout et arrogamment rutilantes, mais le spectre menaçant d’un islamisme radical et armé avait pris le relais de l’Union Soviétique et était déjà profondément ancré dans les mentalités.

Said était pourtant loin de se livrer à une défense inconditionnelle, voire même à un quelconque éloge, de l’islam. Ayant émigré aux États-Unis à l’âge de 16 ans, devenu un émérite professeur de littérature comparée à Columbia University, on l’imagine mal, couteau entre les dents et barbe en pointe, en ennemi infiltré. C’est toutefois sans complaisance ni compromission qu’il exercera son métier de lecteur professionnel en se lançant dans une enquête inédite jusqu’alors : le décryptage du discours sur l’Orient, tel qu’il se mit en place en Europe au début du XIXe siècle, et dont nous sommes encore aujourd’hui tributaires.

L’Orientalisme déborde largement du cadre de la simple étude rhétorique. Il découvre un pan entier de l’histoire des idées, en s’appuyant non seulement sur des écrits politiques, mais également sur des productions littéraires (les romans, témoignages et lettres de Lamartine, Flaubert, Nerval, Kipling, Yeats, Conrad, etc.), sur les travaux en chambre de philologues comme Renan, ou sur les récits de ces voyageurs mi-mercenaires mi-scientifiques, chargés de défricher le territoire des futures colonies. Ce corpus, illustré par des personnalités et des tempéraments aussi divers, étonne cependant par la cohérence des stéréotypes et des jugements de valeur sommaires qu’il véhicule. Tant et si bien qu’un dénommé Kiernan définira l’orientalisme comme « le rêve éveillé collectif de l’Europe à propos de l’Orient ».

On le voit : Said fait voler en éclats l’image de ce qui se résuma longtemps à une discipline spécialisée du savoir universitaire. Il en élargit considérablement la portée et démontre à quel point certains topiques ont permis à l’Occident d’imposer sa légitimité de colonisateur et de se forger une identité rédemptrice au miroir d’une civilisation indéfectiblement proclamée inférieure.

Plusieurs éléments, hérités en droite ligne de la pensée des Lumières, donnèrent naissance à ce « style occidental de domination, de restructuration et d’autorité » : les ambitions impériales de l’Europe ; la nécessité de l’Occident de se confronter à d’autres cultures pour mieux se figurer sa mission et sa destinée manifeste ; la sympathie provoquée par l’attrait de l’exotisme et le romantisme lié à la maîtrise de la nature ; enfin, la passion de la classification qui part de Linné et de Buffon, passe par la philologie – cette religion laïque que constitua la recherche de la langue originelle – et culmine avec la hiérarchisation pseudo-scientifique des races humaines. Les principaux fondements idéologiques de l’orientalisme sont en germe, mais il ne se transformera réellement en un expansionnisme qu’avec la campagne à l’ombre des pyramides de Napoléon, en 1798. Suivront tous les avatars de l’appropriation culturelle, technique et politique dans ce nouveau terrain de jeu ensablé, avec les planches d’un mètre carré de la monumentale Description de l’Egypte ancienne, les chantiers irrigateurs de Lesseps et l’installation de bienveillants « protectorats ».

Plus qu’une thèse, c’est une véritable leçon de subversion par la seule approche des textes que nous prodigue Edward Said. On comprend d’ailleurs que sa liberté d’esprit ne pouvait se contenter des rigueurs stérilisantes de la prose académique, et l’on se délecte par exemple des passages où il décortique avec mordant les propos les plus aberrants de Bernard Lewis, son rival.

L’essentiel réside pourtant moins dans ces envolées contingentes que dans cette invite à nous repencher sans fin sur le problème de base de la réflexion spéculative, à savoir celui de la représentation : « Parce que c’est cela la principale question intellectuelle posée par l’orientalisme. Peut-on diviser la réalité humaine […] en cultures, histoires, traditions, sociétés, races même, différant évidemment entre elles, et continuer à vivre en assumant humainement les conséquences de cette division ? ». Vaste programme. Quoi qu’il en soit, gageons que c’est grâce aux coups de bélier de telles œuvres que des brèches s’ouvrent dans la muraille de l’incompréhension, par où l’air peut s’engouffrer.

Frédéric Saenen
(novembre 2005)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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