Mais comment peut-on être
Oriental ?
Trop tôt
disparu, Edward Said (1935-2004) a laissé derrière
lui une impressionnante bibliographie, à travers laquelle
il s’est attaché à repenser le rôle éminemment
humaniste que doit à son sens jouer l’Intellectuel.
Son essai sur « L’Orientalisme », qui marqua le
moment le plus important de sa trajectoire, fit date dès
sa publication en 1978, puis fut sans discontinuer réédité
et traduit dans le monde entier.
Pour saisir
les enjeux de cette entreprise, il s’agirait de lire en premier
lieu la postface de l’ouvrage, rédigée en 1994.
Said y revient sur la fortune et la réception souvent houleuse
de sa thèse, afin de répondre systématiquement
aux reproches qui lui furent adressés. Il reprécise
sa méthodologie et, surtout, il pare aux accusations abusives
d’« attitude anti-occidentale ». C’était
l’époque où Samuel Huntington venait d’émettre
sa théorie du « Choc des civilisations ». Les
Twin Towers étaient toujours debout et arrogamment rutilantes,
mais le spectre menaçant d’un islamisme radical et
armé avait pris le relais de l’Union Soviétique
et était déjà profondément ancré
dans les mentalités.
Said était
pourtant loin de se livrer à une défense inconditionnelle,
voire même à un quelconque éloge, de l’islam.
Ayant émigré aux États-Unis à l’âge
de 16 ans, devenu un émérite professeur de littérature
comparée à Columbia University, on l’imagine
mal, couteau entre les dents et barbe en pointe, en ennemi infiltré.
C’est toutefois sans complaisance ni compromission qu’il
exercera son métier de lecteur professionnel en se lançant
dans une enquête inédite jusqu’alors : le décryptage
du discours sur l’Orient, tel qu’il se mit en place
en Europe au début du XIXe siècle, et dont nous sommes
encore aujourd’hui tributaires.
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L’Orientalisme
déborde largement du cadre de la simple étude
rhétorique. Il découvre un pan entier de l’histoire
des idées, en s’appuyant non seulement sur des
écrits politiques, mais également sur des productions
littéraires (les romans, témoignages et lettres
de Lamartine, Flaubert, Nerval, Kipling, Yeats, Conrad, etc.),
sur les travaux en chambre de philologues comme Renan, ou
sur les récits de ces voyageurs mi-mercenaires mi-scientifiques,
chargés de défricher le territoire des futures
colonies. Ce corpus, illustré par des personnalités
et des tempéraments aussi divers, étonne cependant
par la cohérence des stéréotypes et des
jugements de valeur sommaires qu’il véhicule.
Tant et si bien qu’un dénommé Kiernan
définira l’orientalisme comme « le
rêve éveillé collectif de l’Europe
à propos de l’Orient ». |
On le voit :
Said fait voler en éclats l’image de ce qui se résuma
longtemps à une discipline spécialisée du savoir
universitaire. Il en élargit considérablement la portée
et démontre à quel point certains topiques ont permis
à l’Occident d’imposer sa légitimité
de colonisateur et de se forger une identité rédemptrice
au miroir d’une civilisation indéfectiblement proclamée
inférieure.
Plusieurs éléments,
hérités en droite ligne de la pensée des Lumières,
donnèrent naissance à ce « style occidental
de domination, de restructuration et d’autorité »
: les ambitions impériales de l’Europe ; la nécessité
de l’Occident de se confronter à d’autres cultures
pour mieux se figurer sa mission et sa destinée manifeste
; la sympathie provoquée par l’attrait de l’exotisme
et le romantisme lié à la maîtrise de la nature
; enfin, la passion de la classification qui part de Linné
et de Buffon, passe par la philologie – cette religion laïque
que constitua la recherche de la langue originelle – et culmine
avec la hiérarchisation pseudo-scientifique des races humaines.
Les principaux fondements idéologiques de l’orientalisme
sont en germe, mais il ne se transformera réellement en un
expansionnisme qu’avec la campagne à l’ombre
des pyramides de Napoléon, en 1798. Suivront tous les avatars
de l’appropriation culturelle, technique et politique dans
ce nouveau terrain de jeu ensablé, avec les planches d’un
mètre carré de la monumentale Description de l’Egypte
ancienne, les chantiers irrigateurs de Lesseps et l’installation
de bienveillants « protectorats ».
Plus qu’une
thèse, c’est une véritable leçon de subversion
par la seule approche des textes que nous prodigue Edward Said.
On comprend d’ailleurs que sa liberté d’esprit
ne pouvait se contenter des rigueurs stérilisantes de la
prose académique, et l’on se délecte par exemple
des passages où il décortique avec mordant les propos
les plus aberrants de Bernard Lewis, son rival.
L’essentiel
réside pourtant moins dans ces envolées contingentes
que dans cette invite à nous repencher sans fin sur le problème
de base de la réflexion spéculative, à savoir
celui de la représentation : « Parce que c’est
cela la principale question intellectuelle posée par l’orientalisme.
Peut-on diviser la réalité humaine […] en cultures,
histoires, traditions, sociétés, races même,
différant évidemment entre elles, et continuer à
vivre en assumant humainement les conséquences de cette division
? ». Vaste programme. Quoi qu’il en soit, gageons
que c’est grâce aux coups de bélier de telles
œuvres que des brèches s’ouvrent dans la muraille
de l’incompréhension, par où l’air peut
s’engouffrer.
Frédéric
Saenen
(novembre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
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