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Le
bonheur est dans la forêt
Qui
est réellement ce Doppler qui donne son nom au quatrième
roman d’Erlend Loe publié en français et qui,
soit dit en passant, nous fait tant rire ? Un irrécupérable
ahuri ? Un asocial invétéré ? Ou tout simplement
un sage, qui a bien raison de fuir travail, épouse et enfants,
d’aller trouver refuge dans la forêt proche d’Oslo
et d’adopter un jeune élan comme seul compagnon ? Certes,
Doppler reconnaît ouvertement sa misanthropie en admettant
ne pas aimer les gens (surtout les Norvégiens…) et
son départ s’accorde à la logique jusqu’au-boutiste
qu’il a décidé de suivre désormais. Avide
de silence, il vit depuis six mois dans la forêt où
il a planté sa tente dans un coin tranquille et érige
petit à petit un système de valeurs dont le premier
commandement est le suivant : fuir l’application humaine,
qui caractérisait la vie étriquée qu’il
menait avant, faite de petites obsessions matérielles et
de préoccupations déshumanisantes, vécue au
rythme des Teletubbies, héros de son fils téléphage,
ou des élucubrations tolkieniennes de son adolescente de
fille.
Cette exclusion volontaire est le résultat d’un long
processus mental, d’une crise existentielle qui ne fait que
débuter, d’un dégoût progressif d’une
vie sans joie, où le moindre geste était régi
par un perfectionnisme effréné, où toujours
il fallait prouver (à soi et aux autres) ses compétences
: « Pendant des décennies, j’ai pataugé
dans cette mare d’application (…) J’ai respiré
de l’application et, peu à peu, j’ai perdu la
vie. » Ainsi, pour faire contrepoids, Doppler a décidé
de ne plus rien faire… ou presque ; de se prélasser
sous sa tente ou près d’un feu de camp, de rêvasser
ou de penser à son père, mort quelques mois plus tôt,
se contentant de vivre de rapines, du troc ou de la chasse. Son
élan et lui s’amusent comme des fous sous leur tente,
mais il lui faut cependant se ravitailler de temps à autres
– et malheureusement côtoyer brièvement quelques
spécimens de l’espèce humaine. Et quand son
épouse (qui est parfois venue lui rendre visite – Doppler
est admirablement membré, il ne s’en cache pas !) lui
annonce tout de go qu’elle est enceinte, lui pose un ultimatum,
ou lui impose la garde partagée de Gregus, leur fils de quatre
ans, comment va-t-il réagir ? Quand son ascétisme
fera naître d’autres vocations, parviendra-t-il à
échapper à ses pathétiques admirateurs ? Car
en dépit de son entêtement et de tout ce qu’il
peut affirmer sur sa détestation d’autrui, Doppler
n’est pas un « méchant » ; ce serait presque
tout le contraire... il se montre très attachant et s’attache
lui-même aux autres, contre son gré. À l’instar
de Jonathan Swift (“Je hais et je déteste cet animal
qu'on appelle homme encore que je puisse aimer de tout mon coeur
John, Peter, Thomas.»), c’est en groupe que Doppler
déteste l’être humain.
Au-delà
du parcours singulier et atypique de Doppler, grand philosophe des
temps modernes, sorte de Bouddha en quête d’un éveil
improbable quittant la chaleur du foyer familial pour aller chercher
ailleurs des questions et des réponses, et au-delà
de la loufoquerie délibérée du récit,
l’auteur expose en filigrane quelques maux qui frappent notre
époque – consumérisme outrancier, accumulation
de biens matériels, aveuglement des illusoires échappatoires
qu’offrent la culture de masse et ses avatars - ou, tout simplement,
la condition qui frappe l’humain en tant qu’être
social.
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Au
pragmatisme de son épouse, le narrateur oppose une logique
qui n’appartient qu’à lui et quand la réalité
cherche à le rattraper, il reste fidèle à
lui-même, osant ce que jamais il n’aurait osé
faire par le passé. Doppler est un personnage qui fait
office de fou – au sens noble du terme : celui qui entend
déciller les yeux du lecteur par sa posture extrême
et sans compromis, et pourtant jamais morale, et dit tout haut
ce que l’on n’ose même penser… Hormis
ces salutaires réflexions que nous impose Doppler , le
roman a le grand mérite de divertir le lecteur, page
après page, de situations ubuesques en épisodes
invraisemblables (quoique…), d’expériences
malencontreuses en rebondissements inopinés. Erlend Loe
a créé là une importante figure humanisante
de la marge qu’on aura le bonheur de retrouver dans Volvo
Trucks. |
Blandine
Longre
(novembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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