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Le
jeu de l’amour et des incertitudes
De la difficulté de vivre à deux – de
la difficulté d’être soi-même.
Présentation
audacieuse pour ce deuxième roman du Norvégien Erlend
Loe traduit en français, après Naïf
(paru récemment en 10-18) : des entrées numérotées,
signe, en surface, d’un parcours balisé, d’un
récit maîtrisé et d’un enchaînement
narratif connu d’avance – un ordonnancement chronologique
qui est un leurre car le narrateur, dont les doutes et les hésitations,
les anxiétés et les incertitudes presque maladives
ne cessent d’imprégner le récit, fait plutôt
penser à ces autistes qui ont un besoin vital de repères,
de jalons répétitifs et rassurants pour avoir la sensation
de posséder quelque contrôle sur une existence et un
monde angoissants.
Une personnalité sans relief, des désirs informulés
(en apparence presque inexistants), le sentiment d’être
en décalage, une platitude et une circonspection qui marquent
sa crainte de s’impliquer plus avant dans ses rapports avec
les autres : ce portrait au départ peu flatteur du protagoniste
central, soudain livré aux assauts amoureux de Marianne,
dont la fantaisie est contagieuse, évolue au fur et à
mesure que la relation entre les deux jeunes gens se transforme
et s’amplifie, au point de devenir essentielle. Ils ne peuvent
bientôt plus se passer l’un de l’autre, en dépit
des querelles et des sautes d’humeur, des lubies ou des blessures
qu’ils s’infligent mutuellement. Car si la fantasque
et très épicurienne Marianne n’est pas toujours
commode, il est vrai, le jeune homme, avec sa cohorte de doutes
et de questionnements qui frisent parfois l’absurdité,
n’est pas plus facile à vivre. Les malentendus –
pourtant sans gravité et donnant lieu à des scènes
loufoques – abondent et le narrateur comprend qu’il
n’est pas si simple de vivre à deux, d’autant
que Marianne s’est très naturellement installée
chez lui, sans qu’il l’y ait invitée…
Et pourtant,
ce qu’elle éprouve pour lui sera réciproque,
il le veut : « la présence soudaine de Marianne
entre ces murs était, en un sens, foncièrement ahurissante
(…) Je fus saisi par une fâcheuse sensation de précarité.
(…) Je me décidai à tomber raide dingue amoureux
d’elle. Voilà. J’allais même commencer
pas plus tard que le jour d’après. » Mais
il ne suffit pas de le décider pour éprouver un sentiment…
et le narrateur s’interroge sans répit sur ses actes
et ses pensées, renâclant à se persuader de
l’authenticité de son amour : « je pinaillais
en permanence sur des choses totalement superflues au regard de
ce grand amour que nous étions en train de construire. »
Plus loin, alors que Marianne l’a quitté (pour quelques
jours) après une dispute : « je reconnaissais que
je m’illusionnais en croyant que je n’avais pas besoin
d’elle (…) j’étais surtout inquiet de ne
pas pouvoir identifier ce que j’éprouvais comme étant
du sentiment amoureux (…) Or juste avant de m’endormir,
je me suggestionnais qu’il s’agissait néanmoins
de sentiment amoureux.» On verra dans ce passage torturé
l’illustration même des troubles existentiels du narrateur
; bientôt, il perd son travail et Marianne lui propose de
partir en voyage – un périple spécial, unique
et sans précédent : « des vacances durant
lesquelles tout ne sera qu’expériences (…) et
la voilà repartie à ressasser qu’il vaut mieux
être en voyage qu’arriver à destination…
» L’errance ferroviaire qui va suivre est tout
aussi originale et imprévisible que les liens qui se font
et se défont entre les deux personnages, et l’on se
prend à s’imaginer être à leur place,
entre insouciance et gravité, légèreté
et grands sentiments, même si c’est Marianne qui mène
le jeu dans lequel son amoureux se laisse emporter, opposant une
résistance boudeuse peu efficace.
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Cette
histoire d’amour à la fois familière et
atypique, piquante et singulière du premier au trois
centième épisode, forme un roman pittoresque,
ponctué d’événements ou de conversations
cocasses qui oscillent entre absurde et idiosyncrasies - grâce
aussi à quelques personnages secondaires gentiment ridicules
ou farfelus (dont Nidar-Bergene, amie de Marianne et adepte
de la thérapie par le cristal…). Mais au-delà
de l’humour omniprésent (renforcé par la
naïveté - toute relative - du narrateur, Autant
en emporte la femme appartient à ce nouveau genre
littéraire nommé le «naïvisme»),
c’est à une quête identitaire que nous convie
Erlend Loe, à travers le portrait ce personnage qui ne
cesse d’avancer, en dépit de ses incertitudes,
dans sa connaissance de lui-même, remettant au goût
du jour le célèbre précepte socratique… |
Blandine
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
du
même auteur
Maria & José (illustrations
de Kim Hiorthøy)
roman traduit du norvégien par J-B. Coursaud, Gaïa 2005
Mini-roman
pour un grand amour
A la compagnie
des hommes, Maria, rayonnante et cultivée, préfère
les échanges virtuels avec le monde entier. Comblée
par cette existence en cercle paradoxalement fermé, elle
ignore qu’un amoureux clandestin loge depuis peu dans son
oreille : José, un homme miniature, qui veille sur elle et
s’affaire à la protéger (des virus ou impuretés),
une relation unilatérale et platonique qui prend bientôt
une tournure plus charnelle…
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Le
récit fantaisiste d’Erlend Loe (dont on a découvert
l’œuvre grâce à son traducteur Jean-Baptiste
Coursaud et aux éditions Gaïa) tient autant du merveilleux
que du nonsense : langue limpide et distanciée,
empreinte d’ironie cocasse, illustrations (découpages,
collages et dessins au trait nerveux) parfaitement accordées
aux univers juxtaposés mais distincts des amants - la
douceur pour Maria, davantage de noirceur pour l’esprit
plus torturé de José. Incartade irréaliste
insérée dans le quotidien, cette nouvelle graphique
perturbe nos horizons d’attente, sans pourtant nous ôter
l’envie de croire à cette lumineuse histoire d’amour
décalée. |
Blandine
Longre
(octobre 2005)

Doppler
(Gaïa 2006)
http://www.gaia-editions.com
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