Perdus dans la ville
d’Edward P. Jones

traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie
Éditions Albin Michel, 2007

 

 


« Contentez-vous de me perdre dans la ville »

En 2004, Edward P. Jones a reçu le Pulizer pour son roman Le monde connu. Cette reconnaissance, parmi une kyrielle d’autres, a rapidement franchi l’Atlantique et permis, par ricochet, que l’on traduise et publie en français les premiers textes de ce journaliste fiscal, à qui sont désormais décernés de grands prix contemporains. Toutefois, cette légitimation ne garantit pas le talent et ne correspond à rien tant que l’on a pas approché, découvert et savouré les écrits de cet auteur à la sensibilité désarmante.

C’est avec un enregistrement de Robert Johnson en fond musical qu’il faudrait lire Perdus dans la ville : de ces atmosphères respectives émane une douceur presque douloureuse. Ainsi, au fil des mots, l’on s’égarera dans les faubourgs de Washington pour aller à la rencontre de personnes. En effet, Jones insuffle tellement de vie, tellement d’« humain » dans ses personnages que ces derniers nous apparaissent aussi denses que d’hypothétiques voisins. S’il n’y avait pas un très beau travail littéraire opéré, les quatorze nouvelles s’apparenteraient facilement à de brillantes chroniques dépeignant l’état d’un peuple, et plus largement d’une société, par petites touches et à travers divers prismes. Mais, grâce à la magie de la littérature, de brillants, ces croquis deviennent vrais, touchants et singuliers.

La communauté noire est le ciment de ce recueil ; et ses membres, son âme. Jones cultive un art de la subtilité : rien n’est affirmé, tout est disséminé. Ici, vous ne trouverez donc aucun larmoiement, aucune excuse, aucun faux-semblant. Loin du topique surexploité des champs de coton, Jones, sans militance, va droit au cœur en nous éveillant à une mémoire encore rougie d’esclavage et de discrimination.
Ouvrez votre porte à cet homme brandissant une photo de sa fille, laissez-vous attendrir par son sort : vous lui apporterez l’unique réconfort que l’existence daigne lui octroyer. Cédez le passage à cette femme soucieuse traînant son enfant vers un destin barré. Achetez un soda à l’épicerie d’Al et Penny, chez la désopilante Mrs. Jenkins, sans oublier de sourire gentiment à son commis asservi. Scrutez les pigeons de Betsy Ann et de son père Robert qui serre dans sa main, oui, derrière son dos, un volatile mort. « Le dimanche qui suivit la fête des mères », percevez la confusion de Madeleine face à son géniteur. Enfin, suivez de l’œil ce taxi qui roule sans but et vous y distinguerez peut-être Lydia, une orpheline de quelques minutes, au regard vague, aux remords tenaces, répétant au chauffeur : « Contentez-vous de me perdre dans la ville ». Les sentiments de nostalgie, de mélancolie et de dépossession de chacune de ces figures ne feront alors plus qu’un avec les vôtres…

Samia Hammami
(mai 2007)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

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