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« Contentez-vous de me perdre dans la ville »
En 2004, Edward
P. Jones a reçu le Pulizer pour son roman Le
monde connu. Cette reconnaissance, parmi une kyrielle
d’autres, a rapidement franchi l’Atlantique et permis,
par ricochet, que l’on traduise et publie en français
les premiers textes de ce journaliste fiscal, à qui sont
désormais décernés de grands prix contemporains.
Toutefois, cette légitimation ne garantit pas le talent et
ne correspond à rien tant que l’on a pas approché,
découvert et savouré les écrits de cet auteur
à la sensibilité désarmante.
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C’est
avec un enregistrement de Robert Johnson en fond musical qu’il
faudrait lire Perdus dans la ville :
de ces atmosphères respectives émane une douceur
presque douloureuse. Ainsi, au fil des mots, l’on s’égarera
dans les faubourgs de Washington pour aller à la rencontre
de personnes. En effet, Jones insuffle tellement de vie, tellement
d’« humain » dans ses personnages que ces
derniers nous apparaissent aussi denses que d’hypothétiques
voisins. S’il n’y avait pas un très beau
travail littéraire opéré, les quatorze
nouvelles s’apparenteraient facilement à de brillantes
chroniques dépeignant l’état d’un
peuple, et plus largement d’une société,
par petites touches et à travers divers prismes. Mais,
grâce à la magie de la littérature, de
brillants, ces croquis deviennent vrais, touchants et singuliers.
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La communauté
noire est le ciment de ce recueil ; et ses membres, son âme.
Jones cultive un art de la subtilité : rien n’est affirmé,
tout est disséminé. Ici, vous ne trouverez donc aucun
larmoiement, aucune excuse, aucun faux-semblant. Loin du topique
surexploité des champs de coton, Jones, sans militance, va
droit au cœur en nous éveillant à une mémoire
encore rougie d’esclavage et de discrimination.
Ouvrez votre
porte à cet homme brandissant une photo de sa fille, laissez-vous
attendrir par son sort : vous lui apporterez l’unique réconfort
que l’existence daigne lui octroyer. Cédez le passage
à cette femme soucieuse traînant son enfant vers un
destin barré. Achetez un soda à l’épicerie
d’Al et Penny, chez la désopilante Mrs. Jenkins, sans
oublier de sourire gentiment à son commis asservi. Scrutez
les pigeons de Betsy Ann et de son père Robert qui serre
dans sa main, oui, derrière son dos, un volatile mort. «
Le dimanche qui suivit la fête des mères »,
percevez la confusion de Madeleine face à son géniteur.
Enfin, suivez de l’œil ce taxi qui roule sans but et
vous y distinguerez peut-être Lydia, une orpheline de quelques
minutes, au regard vague, aux remords tenaces, répétant
au chauffeur : « Contentez-vous de me perdre dans la ville
». Les sentiments de nostalgie, de mélancolie
et de dépossession de chacune de ces figures ne feront alors
plus qu’un avec les vôtres…
Samia
Hammami
(mai 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

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