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Passage
de l’espace
Premiers moments de
deuil, longs préparatifs pour des événements
d’un instant, secondes minuscules et immenses, où,
dans l’urgence du présent, le passé surgit et
trouble l’avenir… c’est toute une poétique
de l’éphémère que déploie le nouveau
spectacle du Théâtre du Soleil, mené par Ariane
Mnouchkine, un cortège d’impressions mélancoliques,
de saynètes graves ou légères, un défilé
d’intérieurs français qui fait de la forme brève
l’expression héraclitéenne par excellence. La
troupe du Soleil a puisé dans le propre vécu de chacun,
pour montrer le deuil, la solitude, le regret, l’amour, dans
la triste tonalité des éternités illusoires
que sont nos chambres, nos salons, comme nos photographies, comme
nos souvenirs. Panta trechei, et les larmes d’Héraclite
ne manquent pas de couler, les larmes des comédiens, et surtout
des comédiennes – la pièce étant majoritairement
féminine, comme pour dire que le regard fuyant tourné
vers le passé perdu, l’enfance, les parents, les amours
défuntes…, sied mieux aux femmes qu’aux hommes,
eux bêtement tournés vers l’avenir.
Mais ces jolies scènes
d’amour, de compassion, de fraternité, pâtissent
rapidement de leur absence de contexte, en faisant trop appel à
l’imagination du spectateur ; l’accumulation d’émotions
brèves et intenses en demande trop, qui plus est lorsque
le texte, oral, non écrit, n’a de toute évidence
pas la force et la richesse d’un véritable texte littéraire
: les humbles confessions, si touchantes soient-elles dans leur
sincérité, les petites phrases de la vie quotidienne,
disent toujours peu et mal, leur intérêt se limite
à leur faiblesse. Tout le spectacle (misant particulièrement
la musique, jouée en direct par Jean-Jacques Lemêtre)
invite le spectateur à songer à la mort, à
la fragilité de notre existence éphémère,
mais, finalement, qu’avons-nous besoin d’aller au théâtre
pour penser à la mort et pour regarder le réel avec
les yeux d’Héraclite ? qu’apporte le spectacle
?
C’est
dans la scénographie que Les Éphémères
révèle son génie : les décors, sur roulettes,
vont et viennent sur la scène allongée entre les deux
pans de public, et défilent dans une grande maîtrise
à la fois de l’art du décor en tant que tel,
et du rapport espace/temps – le temps n’étant
que de l’espace qui passe. Dans l’atmosphère
bohème, artisanale et chaleureuse de la Cartoucherie, ces
mouvements, cet écoulement d’espaces morcelés
ne manquent pas d’émouvoir.
Il demeure que
la petite somme de société française contemporaine
proposée forme une galerie non seulement très incomplète,
mais aussi assez caricaturale : faute de connaissance approfondie
des personnages, ceux-ci sont abandonnés au sort de clichés,
et si les clichés sont par essence mélancoliques,
il faut tout de même lutter pour que la mélancolie
elle-même n’en devienne pas un (par exemple, renoncer
à l’alliage piano/accordéon d’Amélie
Poulain). Malgré l’excellente scénographie,
malgré la très belle salle, malgré les soins
apportés avec succès aux décors, malgré
la solidarité des bons sentiments véhiculés
ici et là, le tout risque in fine la fadeur, une normalité
tristounette.
Nicolas
Cavaillès
(janvier
2007)

www.theatre-du-soleil.fr
www.lebacausoleil.com
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