Les Éphémères
Création collective du Théâtre du Soleil

Mise en scène d’Ariane Mnouchkine
Musique de Jean-Jacques Lemêtre
La Cartoucherie, Paris, 2007

reprise
du 1er mars au 20 avril 2008

 


Passage de l’espace

Premiers moments de deuil, longs préparatifs pour des événements d’un instant, secondes minuscules et immenses, où, dans l’urgence du présent, le passé surgit et trouble l’avenir… c’est toute une poétique de l’éphémère que déploie le nouveau spectacle du Théâtre du Soleil, mené par Ariane Mnouchkine, un cortège d’impressions mélancoliques, de saynètes graves ou légères, un défilé d’intérieurs français qui fait de la forme brève l’expression héraclitéenne par excellence. La troupe du Soleil a puisé dans le propre vécu de chacun, pour montrer le deuil, la solitude, le regret, l’amour, dans la triste tonalité des éternités illusoires que sont nos chambres, nos salons, comme nos photographies, comme nos souvenirs. Panta trechei, et les larmes d’Héraclite ne manquent pas de couler, les larmes des comédiens, et surtout des comédiennes – la pièce étant majoritairement féminine, comme pour dire que le regard fuyant tourné vers le passé perdu, l’enfance, les parents, les amours défuntes…, sied mieux aux femmes qu’aux hommes, eux bêtement tournés vers l’avenir.

Mais ces jolies scènes d’amour, de compassion, de fraternité, pâtissent rapidement de leur absence de contexte, en faisant trop appel à l’imagination du spectateur ; l’accumulation d’émotions brèves et intenses en demande trop, qui plus est lorsque le texte, oral, non écrit, n’a de toute évidence pas la force et la richesse d’un véritable texte littéraire : les humbles confessions, si touchantes soient-elles dans leur sincérité, les petites phrases de la vie quotidienne, disent toujours peu et mal, leur intérêt se limite à leur faiblesse. Tout le spectacle (misant particulièrement la musique, jouée en direct par Jean-Jacques Lemêtre) invite le spectateur à songer à la mort, à la fragilité de notre existence éphémère, mais, finalement, qu’avons-nous besoin d’aller au théâtre pour penser à la mort et pour regarder le réel avec les yeux d’Héraclite ? qu’apporte le spectacle ?

C’est dans la scénographie que Les Éphémères révèle son génie : les décors, sur roulettes, vont et viennent sur la scène allongée entre les deux pans de public, et défilent dans une grande maîtrise à la fois de l’art du décor en tant que tel, et du rapport espace/temps – le temps n’étant que de l’espace qui passe. Dans l’atmosphère bohème, artisanale et chaleureuse de la Cartoucherie, ces mouvements, cet écoulement d’espaces morcelés ne manquent pas d’émouvoir.

Il demeure que la petite somme de société française contemporaine proposée forme une galerie non seulement très incomplète, mais aussi assez caricaturale : faute de connaissance approfondie des personnages, ceux-ci sont abandonnés au sort de clichés, et si les clichés sont par essence mélancoliques, il faut tout de même lutter pour que la mélancolie elle-même n’en devienne pas un (par exemple, renoncer à l’alliage piano/accordéon d’Amélie Poulain). Malgré l’excellente scénographie, malgré la très belle salle, malgré les soins apportés avec succès aux décors, malgré la solidarité des bons sentiments véhiculés ici et là, le tout risque in fine la fadeur, une normalité tristounette.

Nicolas Cavaillès
(janvier 2007)

www.theatre-du-soleil.fr

www.lebacausoleil.com