Du 16 au 29 juin 2000
Ecole Nationale Supérieure
des Arts et Techniques du Théâtre
(ENSATT, lyon)

Texte Enzo Cormann
mise en scène Claudia Stavisky
création-interprétation 59ème promotion

 

Cette pièce, écrite pour les élèves-comédiens terminant leur cycle d'études à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, a de nombreux mérites, et d'abord celui de combiner sans en avoir l'air la réflexion sur le théâtre et les enjeux de la scène, à travers un texte dont la représentation, qui s'adresse évidemment d'abord aux spectateurs, suscite chez ceux-ci un regard à plusieurs niveaux.

Le premier tableau nous plonge dans l'atmosphère d'un théâtre de témoignage et de combat, aux connotations sartriennes réactualisées : un quotidien indépendant et ses journalistes survivent et travaillent dans une ville inlassablement bombardée par des ultra-nationalistes ; voilà, se dit-on, une pièce sur l'héroïsme anonyme de ceux qui assurent l'information au milieu des guerres, comme cela se passait et se passe à Sarajevo et ailleurs. Ces gens-là travaillent, écrivent, téléphonent, s'agitent autour des dépêches, tâchent d'oublier leur peur en discutant âprement de leur mission : prendre parti, vérifier des faits invérifiables, rester, partir… ? Soudain, tout bascule, et les spectateurs qui commençaient à se prendre au jeu sérieux de l'illusion sentent leur propre statut remis en question : ils assistent à une " répétition " ; ceux qu'ils prenaient pour des comédiens jouant le rôle de journalistes sont en fait des comédiens jouant le rôle de comédiens jouant le rôle de journalistes. Ils se voient contraints de participer en jouant le rôle de spectateurs qui ne devraient pas être là, puisque ce n'est qu'une répétition…

Bref. Aux discussions de journalistes se superposent les discussions de gens de théâtre ; les grandes questions sont abordées : primauté donnée à la parole ou au corps ? à l'engagement ou à l'art ? Est-on du côté de Brecht ou d'Artaud ? de Beckett ou de Giraudoux ? Tout y est. S'entrechoquent de la manière la plus vivante la théorie et la pratique, le discours et l'action, le sérieux et l'humour, la satire et l'hommage, l'engagement et le divertissement, la poésie d'un théâtre de rêve et le choc de la surprise ou du cauchemar, la chaleur et la cruauté des hommes, la sécheresse des mots et le bonheur musical (nous goûtons au passage la belle voix de certains comédiens).
Un personnage à la fois ridicule et pathétique de député-maire lisant un texte sans faire la différence entre discours et didascalies synthétise à lui seul les ambiguïtés du théâtre mal digéré, et incarne la confusion entre scène et salle (moment réjouissant que cette incursion dans les gradins de comédiens distribuant boissons et " grille de conversation " aux combinaisons aussi multiples que creuses), entre scène et coulisses (la machine à fumée capricieuse et ceux qui la manipulent jouent un vrai rôle). Les rapports entre fiction théâtrale et réalité du monde éclatent dans le dernier tableau ; nous nous croyions sur le " théâtre des opérations ", dans le " theatrum mundi ", et nous voilà de nouveau en pleine répétition, dans tous les sens du terme.
Ce spectacle aux faux airs d'improvisation donne la mesure d'un vrai travail, d'une formation de grande qualité, du talent aussi de ces jeunes comédiens et techniciens servis par un texte " sur mesure " d'Enzo Cormann, et, compte tenu de la difficulté de faire jouer 13 personnes en même temps sur un plateau, par une excellente mise en scène de Claudia Stavisky, qui, rappelons-le, va remplacer Jean-Paul Lucet à la tête du théâtre des Célestins à partir de septembre 2000.

J.P. Longre
(Juin 2000)

du même auteur : Cairn

ENSATT
04 78 15 05 07
4 rue Sœur Bouvier
69005 Lyon


Les pièces de l'ENSATT

• Les démons (Dostoïevski)
•La bonne âme du Setchouan (Brecht)
• Preparadise Sorry Now de Fassbinder
• L'île des esclaves de Marivaux
• Monsieur de Pourceaugnac de Molière
• Roberto Zucco de Koltès (octobre 2001)
• L'éveil du printemps

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