Cette pièce,
écrite pour les élèves-comédiens terminant
leur cycle d'études à l'Ecole Nationale Supérieure
des Arts et Techniques du Théâtre, a de nombreux mérites,
et d'abord celui de combiner sans en avoir l'air la réflexion
sur le théâtre et les enjeux de la scène, à
travers un texte dont la représentation, qui s'adresse évidemment
d'abord aux spectateurs, suscite chez ceux-ci un regard à
plusieurs niveaux.
Le
premier tableau nous plonge dans l'atmosphère d'un théâtre
de témoignage et de combat, aux connotations sartriennes
réactualisées : un quotidien indépendant et
ses journalistes survivent et travaillent dans une ville inlassablement
bombardée par des ultra-nationalistes ; voilà, se dit-on,
une pièce sur l'héroïsme anonyme de ceux qui
assurent l'information au milieu des guerres, comme cela se passait
et se passe à Sarajevo et ailleurs. Ces gens-là travaillent,
écrivent, téléphonent, s'agitent autour des
dépêches, tâchent d'oublier leur peur en discutant
âprement de leur mission : prendre parti, vérifier
des faits invérifiables, rester, partir… ? Soudain, tout
bascule, et les spectateurs qui commençaient à se
prendre au jeu sérieux de l'illusion sentent leur propre
statut remis en question : ils assistent à une " répétition
" ; ceux qu'ils prenaient pour des comédiens jouant le rôle
de journalistes sont en fait des comédiens jouant le rôle
de comédiens jouant le rôle de journalistes. Ils se
voient contraints de participer en jouant le rôle de spectateurs
qui ne devraient pas être là, puisque ce n'est qu'une
répétition…
Bref.
Aux discussions de journalistes se superposent les discussions de
gens de théâtre ; les grandes questions sont abordées
: primauté donnée à la parole ou au corps ?
à l'engagement ou à l'art ? Est-on du côté
de Brecht ou d'Artaud ? de Beckett ou de Giraudoux ? Tout y est.
S'entrechoquent de la manière la plus vivante la théorie
et la pratique, le discours et l'action, le sérieux et l'humour,
la satire et l'hommage, l'engagement et le divertissement, la poésie
d'un théâtre de rêve et le choc de la surprise
ou du cauchemar, la chaleur et la cruauté des hommes, la
sécheresse des mots et le bonheur musical (nous goûtons
au passage la belle voix de certains comédiens).
Un personnage
à la fois ridicule et pathétique de député-maire
lisant un texte sans faire la différence entre discours et
didascalies synthétise à lui seul les ambiguïtés
du théâtre mal digéré, et incarne la
confusion entre scène et salle (moment réjouissant
que cette incursion dans les gradins de comédiens distribuant
boissons et " grille de conversation " aux combinaisons aussi multiples
que creuses), entre scène et coulisses (la machine à
fumée capricieuse et ceux qui la manipulent jouent un vrai
rôle). Les rapports entre fiction théâtrale et
réalité du monde éclatent dans le dernier tableau
; nous nous croyions sur le " théâtre des opérations
", dans le " theatrum mundi ", et nous voilà de nouveau en
pleine répétition, dans tous les sens du terme.
Ce spectacle
aux faux airs d'improvisation donne la mesure d'un vrai travail,
d'une formation de grande qualité, du talent aussi de ces
jeunes comédiens et techniciens servis par un texte " sur
mesure " d'Enzo Cormann, et, compte tenu de la difficulté
de faire jouer 13 personnes en même temps sur un plateau,
par une excellente mise en scène de Claudia Stavisky, qui,
rappelons-le, va remplacer Jean-Paul Lucet à la tête
du théâtre des Célestins à partir de
septembre 2000.
J.P.
Longre
(Juin 2000)

du même
auteur : Cairn
L'ENSATT
http://www.artotal.com/form/ensatt.htm
http://www.ensatt.fr
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