L’Enfhomme
de Jorge Pereira

éditions Nuit Myrtide
2006

 

 


Comme une vague immobile

 

 

« Ce livre que je suis en train d’écrire
Ressemble à un cri
A un rire, à offrir à l’autre rive
Ce livre ouvert à la solitude
Je l’offre au silence
Jusqu’à l’étouffement
De l’enfermement
De l’étranglement
De l’étranger à soi
A un autre… »

L’Enfhomme, recueil poétique du portugais Jorge Pereira, s’inscrit dans une nouvelle collection des éditions Nuit Myrtide — créée en 1990 par le lillois Dimitri Vazemsky, plasticien, écrivain, voyageur et éditeur — « compilation de traces » visuelles, sonores, tactiles même, grâce à un papier doux et rugueux à la fois, tels les souvenirs qui se rappellent à la mémoire du poète, incisifs malgré la patine du temps.

Tranche posée contre la paume, le livre souple s’ouvre, libérant l’émanation de quatorze années d’écriture, d’exil parisien, à errer dans la ville la nuit, « stylo poignard » à portée de main, avec le sentiment d’être enfermé « dans un bocal mystérieux, posé dans un espace vide et silencieux ». Un silence assourdissant où la souffrance grince comme un rouage et rappelle au poète qu’il est vivant.

Jorge Pereira traîne le mal être d’un homme schizophrène, hanté par son enfance — L’Enfhomme —, piégé, empêché :

« (…) A devenir absent
Je deviens un autre
Un hôte en sa demeure fantomatique
(…)
Pierre de souvenir
(…)
Je deviens fou de silence
Je me frappe la tête avec violence
Je place mon absence
En errance
En enfance »

Une enfance portugaise, « terre lointaine, vague souvenir », qui fait jaillir dans le gris parisien, «mers intimes », « odeurs marines », « tempêtes », « lune sans fin », « étoiles mortes », anges et démons.

Et le ressac des souvenirs lèche chaque page en un poème, mots sablonneux, empreintes, tentatives pour déjouer l’œuvre du temps, qui lessive l’être, impitoyable, et l’efface peu à peu : «Écrire » confie-t-il, afin de « Rendre l’origine de mon âme », donner corps au « fantôme », faire exister l’ « homme sans nom [qui] navigue dans une mer noire/Avec la peur en guise de compagne ».

« Je vous laisse
Seuls
Maintenant
Je vais me recueillir
Je vais me livrer
A la page blanche de l’avenir… »

Maïa Brami
(juin 2006)

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain — pour petits, moyens et grands! — et journaliste. En parallèle aux ateliers d'écriture dans les écoles et lycées, elle anime une chronique hebdomadaire sur la littérature Jeunesse dans l'émission Au fil des pages, diffusée sur les ondes de RCF. Après un premier roman, Vis ta vie Nina (Grasset Jeunesse, Prix Chronos 2002) elle a reçu en juin 2005 le Prix Matti Chiva de l'Institut Danone pour un album, Goûte au moins! (éditions Circonflexe). Derniers titres paru : Mon arbre ami illustré par Ingrid Monchy (Les albums Duculot, Casterman, 2005) et un roman, Norma (Folies d'Encre, 2006)

 

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