Georges Enesco
Alain Cophignon

Fayard, 2006

 

 

La musique en personne

Que sait-on dans le grand public français de Georges Enesco ? Qu’il était un musicien roumain, violoniste virtuose, pianiste, chef d’orchestre et, peut-être, compositeur ? De fait, c’est depuis les années 1990 qu’il est reconnu d’abord comme un compositeur extrêmement doué, voire génial, en tout cas, comme le définissait son exact contemporain hongrois Béla Bartok : « Enesco avait une égale envergure comme chef d’orchestre, comme instrumentiste et comme compositeur ».

Le livre d’Alain Cophignon, à la fois savant et très abordable, apporte des précisions sur toutes les facettes d’un musicien dont chaque œuvre a sa singularité et dont l’inspiration est puisée aussi bien dans la tradition roumaine (avec par exemple le fameux « dor », fait de nostalgie, de regret et d’espoir) que dans la culture postromantique européenne, dans l’humanisme et dans le désir de transformation du monde.

En quatorze chapitres et un « postlude », de la naissance en 1881 dans la province roumaine de Moldavie à la mort en 1955 à Paris, tous les lieux et toutes les étapes de la vie du « Mozart roumain » (allusion à la précocité d’un enfant qui écrivit sa première œuvre à cinq ans…) sont consignés dans les moindres détails – et Dieu sait si ces détails sont nombreux. De l’«enfance moldave » aux « exils », en passant par les débuts à Vienne puis à Paris, les innombrables allers et retours entre la France et la Roumanie, les séjours aux Etats-Unis, le passage des deux guerres mondiales, les tournées européennes, tout est là. Il y a, bien sûr, les épisodes de la vie sentimentale qui aboutit au mariage avec la princesse Marie Rosetti-Cantacuzène, rencontrée à Sinaia, les amitiés diverses, la confiance, entre autres, accordée au jeune Yehudi Menuhin, qui dit d’Enesco : « Il était inéluctable et parfaitement logique que mon respect illimité pour lui me valût un jour ou l’autre son attention et sa protection ».

A côté des éléments biographiques, se trouve évidemment ce qui est au coeur de cette vie : la musique. Les multiples concerts donnés comme instrumentiste ou comme chef d’orchestre, en France, en Roumanie et dans de nombreux autres pays, avec cette virtuosité unanimement reconnue ; mais surtout les compositions, dont le nombre et la variété sont attestés par un «catalogue» chronologique très utile. Trois chapitres – et c’est justice – tournent autour de l’œuvre majeure, de la « clé de voûte » qui occupa le compositeur de 1910 à sa création à Paris en 1936, la tragédie lyrique Œdipe, « énigme, ouvrage exigeant, difficile », mais qui synthétise les aspirations de l’homme, en pariculier cette volonté de « vaincre par et dans la musique l’irréversibilité du Temps ». D’une manière générale, les grandes œuvres font l’objet de descriptions et d’analyses pertinentes, illustrées le plus souvent possible par quelques mesures représentatives des partitions entières, et les musicologues y trouveront une nourriture substantielle.

L’ouvrage d’Alain Cophignon est une somme. Pour qui veut connaître ou mieux connaître Georges Enesco, l’homme, l’interprète, le compositeur, il s’avère indispensable. Plus d’une centaine de pages d’annexes (notes, catalogue de l’œuvre, textes de mélodies, bibliographie, discographie, index) complètent cet ensemble qui, au-delà de la simple biographie, tente avec succès de cerner l’essence même d’une expression artistique résumée en quelques mots par Costin Cazaban placés en exergue du « postlude » : « Enesco a mis en œuvre, de manière intuitive peut-être, le conflit existant entre le principe apollinien et celui dionysiaque – cette unité dynamique et contradictoire […] – par le truchement même de son langage musical ».

Jean-Pierre Longre
(août 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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