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La
musique en personne
Que sait-on
dans le grand public français de Georges Enesco ? Qu’il
était un musicien roumain, violoniste virtuose, pianiste,
chef d’orchestre et, peut-être, compositeur ? De fait,
c’est depuis les années 1990 qu’il est reconnu
d’abord comme un compositeur extrêmement doué,
voire génial, en tout cas, comme le définissait son
exact contemporain hongrois Béla Bartok : « Enesco
avait une égale envergure comme chef d’orchestre, comme
instrumentiste et comme compositeur ».
Le livre d’Alain
Cophignon, à la fois savant et très abordable, apporte
des précisions sur toutes les facettes d’un musicien
dont chaque œuvre a sa singularité et dont l’inspiration
est puisée aussi bien dans la tradition roumaine (avec par
exemple le fameux « dor », fait de nostalgie, de regret
et d’espoir) que dans la culture postromantique européenne,
dans l’humanisme et dans le désir de transformation
du monde.
En quatorze
chapitres et un « postlude », de la naissance en 1881
dans la province roumaine de Moldavie à la mort en 1955 à
Paris, tous les lieux et toutes les étapes de la vie du «
Mozart roumain » (allusion à la précocité
d’un enfant qui écrivit sa première œuvre
à cinq ans…) sont consignés dans les moindres
détails – et Dieu sait si ces détails sont nombreux.
De l’«enfance moldave » aux « exils »,
en passant par les débuts à Vienne puis à Paris,
les innombrables allers et retours entre la France et la Roumanie,
les séjours aux Etats-Unis, le passage des deux guerres mondiales,
les tournées européennes, tout est là. Il y
a, bien sûr, les épisodes de la vie sentimentale qui
aboutit au mariage avec la princesse Marie Rosetti-Cantacuzène,
rencontrée à Sinaia, les amitiés diverses,
la confiance, entre autres, accordée au jeune Yehudi Menuhin,
qui dit d’Enesco : « Il était inéluctable
et parfaitement logique que mon respect illimité pour lui
me valût un jour ou l’autre son attention et sa protection
».
A côté
des éléments biographiques, se trouve évidemment
ce qui est au coeur de cette vie : la musique. Les multiples concerts
donnés comme instrumentiste ou comme chef d’orchestre,
en France, en Roumanie et dans de nombreux autres pays, avec cette
virtuosité unanimement reconnue ; mais surtout les compositions,
dont le nombre et la variété sont attestés
par un «catalogue» chronologique très utile.
Trois chapitres – et c’est justice – tournent
autour de l’œuvre majeure, de la « clé
de voûte » qui occupa le compositeur de 1910 à
sa création à Paris en 1936, la tragédie lyrique
Œdipe, « énigme,
ouvrage exigeant, difficile », mais qui synthétise
les aspirations de l’homme, en pariculier cette volonté
de « vaincre par et dans la musique
l’irréversibilité du Temps ». D’une
manière générale, les grandes œuvres font
l’objet de descriptions et d’analyses pertinentes, illustrées
le plus souvent possible par quelques mesures représentatives
des partitions entières, et les musicologues y trouveront
une nourriture substantielle.

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L’ouvrage
d’Alain Cophignon est une somme. Pour qui veut connaître
ou mieux connaître Georges Enesco, l’homme, l’interprète,
le compositeur, il s’avère indispensable. Plus
d’une centaine de pages d’annexes (notes, catalogue
de l’œuvre, textes de mélodies, bibliographie,
discographie, index) complètent cet ensemble qui, au-delà
de la simple biographie, tente avec succès de cerner
l’essence même d’une expression artistique
résumée en quelques mots par Costin Cazaban placés
en exergue du « postlude » : « Enesco
a mis en œuvre, de manière intuitive peut-être,
le conflit existant entre le principe apollinien et celui dionysiaque
– cette unité dynamique et contradictoire […]
– par le truchement même de son langage musical
». |
Jean-Pierre
Longre
(août 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

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