Illustration de mode française
émergence 5
éditions Pyramyd

 

 

Collection émergence
Qu’il s’agisse de design, de graphisme, d’architecture ou de stylisme, cette collection a pour vocation de révéler les tendances émergentes pour chacune de ces disciplines, à travers la pratique et les projets des représentants les plus doués de la jeune génération.

Croquer les gens

Ca y est, après avoir été humée dans l’air du temps, la nouvelle tendance est désormais consacrée dans les médias : le dessin fait un retour en force, et pas seulement dans les pages de journaux ou à la publicité. Le graphisme lui avait permis de reprendre du poil de la bête. Le voici désormais qui s’ébroue, regarde autour de lui et s’en va vers de neuves aventures, le vent dans le nez et le crayon à l’oreille (et non l’inverse).

Oui, le retour en grâce du dessin est avéré, les dessinateurs adoubés et encensés. Les musées et salons s’en font l’écho à grand renfort de « semaine du dessin » (bientôt un mois du dessin en mars, comme le mois de la photo de septembre ?) et d’expositions consacrées aux dessinateurs de BD (au centre Pompidou, par exemple).

Les raisons de ce rouleau venu de très loin derrière l’horizon et déferlant sur les pages de vos gazettes préférées ou sur un marché de l’art qui s’en trouve plus ébouriffé que chiffonné ? C’est que la photographie, ma bonne dame, c’est bien gentil, bien beau, bien lisse. Mais voilà, ça l’est peut-être parfois un peu trop. A défaut de réussir à être objective, et à force de tenter de l’être, la photographie a surtout fini par en dégoûter certains : la photographie, décidément, ça ressemble trop au réel être sincère. Alors que le dessin, la caricature permet de forcer le trait. Et forcément, quand on cherche à représenter le réel, c’est-à-dire à le représenter d’une certaine façon, d’un certain point de vue, ça aide. Une photo de Royal, même en essayant de varier à l’infini les points de vue, en hasardant des décadrages ou des contre points pouvant aller jusqu’à la montrer de dos, peut finir par lasser. En revanche, sa caricature n’ennuiera jamais. Ne serait-ce que parce qu’on ne sera jamais fatigué de sourire. Le personnage dessiné se laisse déformer, fagoter, dérider, accentuer, désarmer. Le caricaturiste a une emprise sur son sujet résolument plus forte que le photographe. Il peut faire de son objet un fétiche : chaque coup de crayon porté peut se révéler aussi maléfique et efficace qu’une aiguille plantée là où ça fait mal. Et Plantu d’expliquer le jour où il a dessiné cette petite mouche au-dessus de Sarkozy… Aussi, les caricaturistes ont-ils le vent en poupe.

Le dessin a, sur la photographie, deux autres atouts : le peu de moyens nécessaires (une feuille, un crayon), et la maniabilité et la discrétion qui en résultent pour l’utilisateur. En voyage, en prison ou dans un tribunal pour rendre compte d’un procès, le dessin sait se faire l’indispensable témoin éminemment subjectif d’un moment croqué sur le vif. Ce parti pris revendiqué par le dessinateur, cette partialité assumée profite à ce medium, même si des photographes confirmés en ont aussi fait leur credo - on pense ainsi, pour citer quelques exemples, aux membres du collectif Tendance Floue ou encore à Antoine d’Agata relatant en images sa brève plongée dans l’enfer du conflit israélo-palestinien : « Dans mes photographies, dans ma pratique ordinaire du mensonge, je ne peux pas prétendre décrire autre chose que ma propre situation […]. J’ai voulu établir un état des lieux partiel et partial, systématique et instinctif d’un espace physique et émotionnel où je me retrouvais, acteur à part entière. Le photojournalisme, souvent, utilise un langage ignorant de sa propre matière : l’apparence, l’ambiguïté, l’imaginaire. Critiquer de façon cohérente l’image dominante actuelle exige d’une photographie qu’elle soit lucide sur les conditions troublées de son expérience entre l’œil et le regard, la machine et l’inconscient, sur l’impureté fondamentale de son rapport au réel et au fictif. […] confronté dans l’urgence aux aspects les plus dérisoires de l’engagement photographique, je n’étais finalement témoin que de ma propre expérience […] J’essaye de rendre compte de contradictions inhérentes à la « fonction » du photographe documentaire, censé retranscrire une réalité alors qu’il ne relate qu’une somme d’expériences. »

Pour l’illustration de mode, le principe est similaire : on mise sur le dessin pour sa capacité à mettre en scène un événement via le regard et l’univers d’un artiste. Non pas l’événement tel qu’il est et se déroule, mais tel qu’il est perçu et retranscrit sur le papier par la main et le style d’un dessinateur. Même défiance face à une photographie ignorante d’elle-même (c’est-à-dire croyant en sa capacité de retranscription neutre et objective d’un réel), comme l’explique le dessinateur Jean-Philippe Delhomme : « Je vois beaucoup d’illustrations qui ressemblent à des photos dessinées. Je trouve cela joli, mais cela ne raconte pas grand-chose d’individuel. »

Les artistes présents dans l’ouvrage Emergence 5 consacré à la nouvelle vague de l’illustration promènent tous avec eux des lunettes déformantes et un regard distrait mais acéré. Hyper réaliste (Cédric Rivrain, Alexandra Tissier) ou naïf (Iris de Moüy, Cassandre Montoriol), coupé-collé (Florence Deygas, Laurence Billaud) ou retouché (Benjamin Savignac, Sophie Toulouse), sombre (Sébastien Frey) ou scintillant (Maxime Touratier), ce dessin-là est sûrement en vogue car il rejoint un mouvement de fond de notre société qui succède aux démonstrations exubérantes du porno chic. L’intime apparaît en effet, croyons-en les nouveaux prêcheurs du capitalisme, comme la nouvelle valeur authentiquement toc, ingérée et régurgitée par la machine. Retenons-nous donc de cracher dans la soupe et concluons avec une note optimiste : voilà quelque chose à nous mettre sous la dent !

Louise Charbonnier
(mars 2007)

Louise Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite la majorité des appareils de communication visuelle qui nous entourent.

 

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