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Collection
émergence
Qu’il s’agisse de design, de graphisme, d’architecture
ou de stylisme, cette collection a pour vocation de révéler
les tendances émergentes pour chacune de ces disciplines,
à travers la pratique et les projets des représentants
les plus doués de la jeune génération.
Croquer
les gens
Ca y est, après
avoir été humée dans l’air du temps,
la nouvelle tendance est désormais consacrée dans
les médias : le dessin fait un retour en force, et pas seulement
dans les pages de journaux ou à la publicité. Le graphisme
lui avait permis de reprendre du poil de la bête. Le voici
désormais qui s’ébroue, regarde autour de lui
et s’en va vers de neuves aventures, le vent dans le nez et
le crayon à l’oreille (et non l’inverse).
Oui, le retour
en grâce du dessin est avéré, les dessinateurs
adoubés et encensés. Les musées et salons s’en
font l’écho à grand renfort de « semaine
du dessin » (bientôt un mois du dessin en mars, comme
le mois de la photo de septembre ?) et d’expositions consacrées
aux dessinateurs de BD (au centre Pompidou, par exemple).
Les raisons
de ce rouleau venu de très loin derrière l’horizon
et déferlant sur les pages de vos gazettes préférées
ou sur un marché de l’art qui s’en trouve plus
ébouriffé que chiffonné ? C’est que la
photographie, ma bonne dame, c’est bien gentil, bien beau,
bien lisse. Mais voilà, ça l’est peut-être
parfois un peu trop. A défaut de réussir à
être objective, et à force de tenter de l’être,
la photographie a surtout fini par en dégoûter certains
: la photographie, décidément, ça ressemble
trop au réel être sincère. Alors que le dessin,
la caricature permet de forcer le trait. Et forcément, quand
on cherche à représenter le réel, c’est-à-dire
à le représenter d’une certaine façon,
d’un certain point de vue, ça aide. Une photo de Royal,
même en essayant de varier à l’infini les points
de vue, en hasardant des décadrages ou des contre points
pouvant aller jusqu’à la montrer de dos, peut finir
par lasser. En revanche, sa caricature n’ennuiera jamais.
Ne serait-ce que parce qu’on ne sera jamais fatigué
de sourire. Le personnage dessiné se laisse déformer,
fagoter, dérider, accentuer, désarmer. Le caricaturiste
a une emprise sur son sujet résolument plus forte que le
photographe. Il peut faire de son objet un fétiche : chaque
coup de crayon porté peut se révéler aussi
maléfique et efficace qu’une aiguille plantée
là où ça fait mal. Et Plantu d’expliquer
le jour où il a dessiné cette petite mouche au-dessus
de Sarkozy… Aussi, les caricaturistes ont-ils le vent en poupe.
Le dessin a,
sur la photographie, deux autres atouts : le peu de moyens nécessaires
(une feuille, un crayon), et la maniabilité et la discrétion
qui en résultent pour l’utilisateur. En voyage, en
prison ou dans un tribunal pour rendre compte d’un procès,
le dessin sait se faire l’indispensable témoin éminemment
subjectif d’un moment croqué sur le vif. Ce parti pris
revendiqué par le dessinateur, cette partialité assumée
profite à ce medium, même si des photographes confirmés
en ont aussi fait leur credo - on pense ainsi, pour citer quelques
exemples, aux membres du collectif Tendance Floue ou encore à
Antoine d’Agata relatant en images sa brève plongée
dans l’enfer du conflit israélo-palestinien : «
Dans mes photographies, dans ma pratique ordinaire du mensonge,
je ne peux pas prétendre décrire autre chose que ma
propre situation […]. J’ai voulu établir un état
des lieux partiel et partial, systématique et instinctif
d’un espace physique et émotionnel où je me
retrouvais, acteur à part entière. Le photojournalisme,
souvent, utilise un langage ignorant de sa propre matière
: l’apparence, l’ambiguïté, l’imaginaire.
Critiquer de façon cohérente l’image dominante
actuelle exige d’une photographie qu’elle soit lucide
sur les conditions troublées de son expérience entre
l’œil et le regard, la machine et l’inconscient,
sur l’impureté fondamentale de son rapport au réel
et au fictif. […] confronté dans l’urgence aux
aspects les plus dérisoires de l’engagement photographique,
je n’étais finalement témoin que de ma propre
expérience […] J’essaye de rendre compte de contradictions
inhérentes à la « fonction » du photographe
documentaire, censé retranscrire une réalité
alors qu’il ne relate qu’une somme d’expériences.
»
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Pour
l’illustration de mode, le principe est similaire : on
mise sur le dessin pour sa capacité à mettre en
scène un événement via le regard et l’univers
d’un artiste. Non pas l’événement
tel qu’il est et se déroule, mais tel qu’il
est perçu et retranscrit sur le papier par la main et
le style d’un dessinateur. Même défiance
face à une photographie ignorante d’elle-même
(c’est-à-dire croyant en sa capacité de
retranscription neutre et objective d’un réel),
comme l’explique le dessinateur Jean-Philippe Delhomme
: « Je vois beaucoup d’illustrations qui ressemblent
à des photos dessinées. Je trouve cela joli, mais
cela ne raconte pas grand-chose d’individuel. » |
Les artistes
présents dans l’ouvrage Emergence 5
consacré à la nouvelle vague de l’illustration
promènent tous avec eux des lunettes déformantes et
un regard distrait mais acéré. Hyper réaliste
(Cédric Rivrain, Alexandra Tissier) ou naïf (Iris de
Moüy, Cassandre Montoriol), coupé-collé (Florence
Deygas, Laurence Billaud) ou retouché (Benjamin Savignac,
Sophie Toulouse), sombre (Sébastien Frey) ou scintillant
(Maxime Touratier), ce dessin-là est sûrement en vogue
car il rejoint un mouvement de fond de notre société
qui succède aux démonstrations exubérantes
du porno chic. L’intime apparaît en effet, croyons-en
les nouveaux prêcheurs du capitalisme, comme la nouvelle valeur
authentiquement toc, ingérée et régurgitée
par la machine. Retenons-nous donc de cracher dans la soupe et concluons
avec une note optimiste : voilà quelque chose à nous
mettre sous la dent !
Louise
Charbonnier
(mars 2007)
Louise
Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche
et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication
à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques
de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie
et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans
les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur
de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite
la majorité des appareils de communication visuelle qui nous
entourent.

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