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David
Haziot, auteur du Vin de la liberté,
(R. Laffont, 2000), nous parle de son dernier roman, le très
extraordinaire Elles, de sa genèse
et de sa patiente élaboration, des créations
féminines et masculines, de ses multiples recherches
; mais aussi du parcours éditorial mouvementé
de cet ouvrage (qui, d'après lui, sent "peut-être
trop le soufre" pour certains), du "retard"
français en ce qui concerne la reconnaissance de la
femme comme citoyenne à part entière, ou encore
de ses lectures éclectiques, de son rejet des étiquettes
et de son admiration pour Olympe de Gouges...
Etonnant
parcours d'un érudit moderne, passionné et progressiste,
en quête d'une égalité "absolue"
entre femmes et hommes (LA condition du bonheur) et d'une
narration incitant le lecteur à se laisser "duper"
; David Haziot explore et réinvente des tensions passées,
entre fiction et anthropologie, récit épique
et retour mythologique : un fabuleux éclairage sur
l'humain d'aujourd'hui.
(B.L. décembre 2004)
lire
la critique de B. Longre
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"Le
récit a encore de beaux jours devant lui."
Genèse et gestation
Comment
est née l’idée d’écrire Elles
?
En 1992, je travaillais, avec Henri Dougier et Chantal Dahan, à
la création de la collection Littératures
pour les éditions Autrement et je devais y publier des Vies
de Plutarque avec préfaces et notes. Plutarque parlait des
Amazones dans la Vie de Pompée. J’ai rencontré
alors au salon du livre de Paris Brigitte d’Antin qui m’a
parlé de l’ouvrage de Merlin Stone
Quand Dieu était femme traduit par les Québécois
et peu diffusé en France des années plus tôt.
Le livre était souvent peu rigoureux dans l’élaboration
de ses thèses inspirées par un féminisme polémique,
même si sa volonté de déculpabiliser les femmes
du péché suprême attribué à Eve
était louable et sympathique. Mais une phrase lue à
un arrêt de bus a mis mon imagination en mouvement.
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Merlin
Stone rappelait que longtemps l’humanité avait
ignoré la relation de cause à effet entre coït
et procréation et elle citait Fraser
pour qui la découverte de la paternité n’avait
pu se faire avant l’élevage domestique et l’observation
d’animaux à la gestation courte. Chez la femme,
la grande longueur de la grossesse masque le rôle de
l’homme dans la procréation. Elle ajoutait que
certaines tribus aborigènes d’Australie ignoraient
encore au début du siècle cette donnée
décisive. Par analogie, on pouvait donc supposer qu’il
en était de même au paléolithique. Pour
mes études de philosophie, j’avais lu bien des
ethnographes et des sociologues. Et j’avais passé
quelques heures en bibliothèque avec Fraser. Pourtant
ces pages que j’avais sans doute parcourues des yeux
n’avaient eu aucune incidence sur moi : je pensais trop
à mes examens !... Mon esprit a pris feu aussitôt
devant ces mots de Merlin Stone. J’y ai vu des conséquences
intéressantes pour la construction d’un drame. |
Il m’est apparu en effet que les femmes avaient dû découvrir
la paternité nécessairement avant les hommes et que
certaines ici ou là avaient caché cette information
décisive puisque toute information détenue est un
pouvoir et que la transmission de celle-ci anéantissait leur
position. Tant que la paternité restait inconnue, la femme
était tout dans la génération, elle renouvelait
le groupe par magie ou par la grâce d’une déesse
tutélaire ; avec la paternité reconnue, la femme devint
pour les Anciens un réceptacle, un terrain plus ou moins
propice, la semence étant le seul fait de l’homme.
Après avoir été tout, elle n’était
plus rien. L’enjeu de pouvoir entre les sexes était
donc crucial.
Ce décalage dans le temps entre le moment de la découverte
de la paternité et celui de sa transmission ouvrait la voie
au roman ou à la tragédie, puisque le temps en est
la matière première. Cette découverte dans
cette société imaginaire venait aussi perturber un
ordre, celui qui l’avait précédée. Or
la puissance désorganisatrice et refondatrice dans la vie
humaine (et dans les romans) est l’amour. J’ai donc
pensé à une société close enfermée
sur une information décisive que l’amour ferait exploser.
La transmission de l’information capitale se ferait par une
femme à un homme aimé. Et puisqu’un ordre a
toujours son gardien ou sa gardienne, j’avais déjà
trois personnages impliqués dans des scènes d’action
ou dialoguées qui m’arrivaient comme sur trois imprimantes
à la fois.
Dire et analyser ceci prend du temps ; en fait, tout est venu d’un
coup comme une bourrasque qui enfonce portes et fenêtres dans
l’esprit et je dois dire que j’y étais pour peu.
On est traversé dans ces cas-là. Telle fut la cellule
fictive initiale, le reste avec les questions, les doutes et la
construction du roman est venu après.
Bien sûr il fallait un terrain favorable pour déclencher
cette réaction : une forte sensibilité ancienne et
intime à ce que j’avais pu observer chez nombre de
femmes que la vie m’a donné de trouver autour de moi
ou de connaître : toute-puissance, étrangeté,
beauté envoûtante, dissolvante, ouverture d’esprit,
souplesse de la pensée, mais aussi violence et profondeur
des sentiments, parfois autoritarisme. De plus, né et ayant
passé ma jeunesse au Maroc, j’avais souvent eu l’occasion
d’observer avec indignation la condition sans le moindre fard
là-bas des femmes assimilées à des bêtes
de somme ou des objets sexuels. Très jeune j’ai vu
l’humiliation, la colère, la haine, l’asservissement,
et cela s’est coulé en moi à une telle profondeur
que je ne pourrai jamais l’extirper. C’était
moi qu’on humiliait, blessait, écrasait à travers
elles. Une force obscure au plus profond de mon être voulait
les défendre avec l’intuition que mon bonheur passait
par là. Sans idéalisation toutefois, un solide regard
détaché de tout, humoristique, me les faisait voir
aussi sans complaisances, mais toujours avec tendresse.

Recherches,
hypothèses et matriarcat
Parmi
les ouvrages présentés dans l’abondante bibliographie,
quels sont ceux qui ont joué un rôle prédominant
dans votre cheminement de chercheur ?
Une longue période de gestation commença. J’avais
des engagements. Il m’était impossible de me libérer.
Mais j’ai décidé de prospecter à temps
perdu du côté des anthropologues et de tout voir ou
revoir en fonction de cette première cellule fictive.
L’ouvrage de Sarah Blaffer Hrdy, Mother
nature : A History of mothers, infants and natural selection
contenait entre autres des données capitales chiffrées
sur la gestation dans l’espèce humaine. Il faut 74000
calories à une femme, disait-elle, citant les études
les plus sérieuses, pour mener une grossesse à terme
et 6 à 700 par jour pour allaiter un enfant. En plus des
calories nécessaires à sa survie, ce qui est énorme
et observable tous les jours autour de nous...
Ces chiffres m’ont interpellé et j’ai été
étonné que l’auteure n’en ait pas tiré
les conclusions qui s’imposaient. Plutôt matérialiste
de philosophie, à la façon de Diderot dirons-nous,
j’en ai vu immédiatement les conséquences.

Déesse
Mère
Çatal Hüyük, Turquie

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Appliqués
au petit monde que j’avais dans la tête, ces
chiffres donnaient la preuve d’un matriarcat ancestral
de l’humanité. En effet, en région tempérée
et froide, comment voulez-vous que les femmes aient pu faire
sans s’adjuger le plus gros de la nourriture disponible
quand les temps se faisaient durs ? Sinon les groupes ne
se renouvelant pas, ils disparaissaient d’eux-mêmes.
Autrement dit, il fut un temps et des lieux où le
pouvoir aux hommes signifiait la mort. En amont des moyens
de production de l’existence quotidienne (outils,
silex taillés, haches, etc.), il y avait, bien plus
importants, les moyens de reproduction de l’espèce
détenus quasiment par les femmes seules, les hommes
étant inconscients de leur rôle minime. Ne
s’occuper que des outillages lithiques trouvés,
sans se poser cette question relève d’un refoulement
collectif dont le but, au bout de compte, même s’il
est inconscient, revient à masquer le rôle
décisif de la femme dans la préhistoire et
son statut social certainement prédominant dans les
groupes. Sinon comment ont-elles fait pour assurer la continuité
de l’espèce dans les régions hostiles
où l’homme avait émigré ?
Cet
argument capital en faveur d’un matriarcat ancien
m’avait été donné par l’imagination
romanesque dont on peut mesurer ici la fécondité.
Car elle a l’immense avantage de VOIR et non de déduire.
Elle dessine donc des modèles féconds en remplissant
les vides. On ne pouvait plus être ou ne pas être
pour ce matriarcat ancestral. La question se posait ainsi
: s’il n’y avait pas eu ces femmes correctement
nourries dans des milieux hostiles, donc ayant le pouvoir
de l’imposer au besoin par la force, comment pourrions-nous
même être là pour en discuter ? Depuis,
les fouilles de Karakoum au Turkménistan ont enfin,
semble-t-il, apporté la preuve de ce matriarcat ancien
et de son passage au patriarcat. Mais ces chiffres le laissaient
entendre bien avant.
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Ces remarques furent renforcées par les résultats
des observations en primatologie. Mon frère, Alain Haziot,
directeur de recherche à l’INSERM, me donna à
lire des études qui depuis déjà quelque temps
ont établi que la plupart des singes, les plus évolués
des primates, sont matrilinéaires et se structurent autour
des femelles matriarches. Il est probable que les premiers hominiens
en faisaient autant, bien que nous n’en sachions rien de certain.
Sinon comment voulez-vous que ça tienne debout ? Et que cherche-t-on
à défendre avec tant d’acharnement en ne voulant
pas lâcher le rôle dominant de l’homme, avancé
comme une évidence ? S’impose ici une réflexion
aussi profonde qu’amusante de Freud : c’est une caractéristique
de l’esprit humain, écrivait-il, de considérer
comme faux ce qui lui est désagréable.

Castration et féminisation du mâle
Ce
point étant acquis, ma réflexion se porta sur la manière
dont les femmes avaient pu imposer ce pouvoir à des hommes
évidemment plus forts qu’elles. Pour le roman j’avais
le choix entre trois solutions : l’infanticide, la religion
(quelque discours abrutissant et prônant la soumission de
l’homme), la castration d’un certain nombre de mâles
en bas âge.
J’ai écarté l’infanticide qui a dû
sûrement exister comme moyen de contrôle de la population
mâle dans ces âges farouches. Il existait du reste à
Sparte. C’était trop cruel, et sans résonance
romanesque, car cette pratique supprimait l’angoisse latente
chez les personnages masculins, riche de climats intéressants
sur le plan dramatique.
L’idée d’une religion qui aurait soumis l’esprit
des hommes me parut impossible. Pour qu’une religion ait un
tel pouvoir, elle doit être un produit hautement élaboré
au cours de siècles, voire de millénaires. Ce ne pouvait
être le cas, et quel discours peut résister devant
la nourriture quand on a faim et qu’on est le plus fort ?
Restait donc la castration qui m’amena à lire l’ouvrage
le plus étrange qui me soit passé entre les mains,
la thèse de doctorat es lettres d’un médecin
d’origine roumaine, Ionel Rapaport, soutenue
en 1945 à la Sorbonne : Les Faits de castration
rituelle, essai sur les formes pathologiques de la conscience collective.
Dans l’Antiquité, tous les servants, prêtres
ou moines des déesses dérivées de la Grande
Mère (Artémis, Cybèle, Tanit, Ishtar-Nana,
Inana, Atargatis, etc.) étaient castrés et ce en des
religions très différentes, comme s’il y avait
là un invariant qui posait une troublante question. L’auteur
citait les textes grecs ou chrétiens qui parlaient de ces
eunuques qui erraient encore, souvent habillés de jaune,
dans le bas-empire romain jusqu’à l’ère
chrétienne. J’étais fasciné, mais plus
j’avançais dans cette étude et plus je me demandais
s’il fallait continuer, car j’avais conscience d’entrer
dans un monde tabou. Puis ce médecin abordait la castration
sur l’homme, ses techniques et ses effets, selon qu’elle
est pré ou post pubère, ses effets observés
par des médecins turcs du début du XX° siècle
sur les eunuques de la cour d’Istanbul. Enfin cet auteur parlait
de la puissante secte chrétienne des skoptzy, née
en Russie au début du XVIII° siècle, qui, pour
éviter à ses adeptes de tomber dans le péché
de chair, les castrait en des cérémonies relevant
de la magie noire décrites avec précision. Castrations
à vif et en deux temps. Testicules et verge chez l’homme,
mamelons et toute la vulve chez la femme. Au cri de Christ est
ressuscité ! La folie humaine n’a pas de limites.
Certaines évaluations donnaient jusqu’à 100000
adeptes à cette secte combattue en vain par les tsars et
disparue avec la Révolution d’Octobre. Ses débris
se réfugièrent en Roumanie où l’auteur
les avait connus.
En lisant ce livre j’ai compris que mon roman, s’il
était honnête, deviendrait noir et à coup sûr
maudit. Je pouvais arrêter et jeter ce projet à la
poubelle. Quel éditeur accepterait un roman qui affronte
une question aussi ténébreuse, aussi scabreuse, capable
de susciter des tempêtes sous les crânes ? Qui voudrait
d’un tel « nocturne » ? C’était beaucoup
de temps et d’énergie pour rien ! Mais je me suis dit
qu’il fallait le faire, ne serait-ce que pour voir ce qu’il
donnerait. Il m’avait sauté au visage comme un félin
enragé et ne me lâchait plus, il fallait l’écrire
pour s’en débarrasser. Et si son contenu était
porteur de quelque vérité ou pouvait l’être,
il fallait y aller avec intrépidité et sans le moindre
préjugé, se couler dans la peau de ces personnages.
Enfin, pourquoi écrire si ce n’est pour s’aventurer
sur les terres inconnues de l’esprit ? Je me suis toujours
situé dans la mouvance d’un surréalisme, disons,
élargi. André Breton resta un maître pour moi,
le grand découvreur du XX° siècle. Il ne fallait
pas hésiter.
J’ai accepté l’idée de la castration,
idée d’une grande richesse dramatique au demeurant
(je pense au complexe de castration découvert par Freud).
La castration est omniprésente autour de nous puisque l’élevage
domestique, qui nous permet de manger viande, fromages, lait chaque
jour, n’existe pas sans elle. Mais comment les hommes ou les
femmes ont-il compris qu’un mâle animal castré
devenait si inoffensif ? Comment ont-ils établi un rapport
entre les testicules et l’agressivité d’un taureau
ou d’un bélier? Hors de tout raisonnement scientifique,
comment l’idée leur était venue de cette pratique
? J’en arrivai à la conclusion que la castration sur
l’homme avait été antérieure à
celle de l’animal, et ses effets observés sur l’homme
« domestiqué » ont été transposés
chez le mâle animal. Telle fut ma conviction. Quant à
la germination de l’idée, elle venait du raisonnement
archaïque suivant : puisque l’homme est si agressif,
si fort, et la femme beaucoup moins, féminisons son corps,
faisons de lui une femme et il deviendra inoffensif.
La castration a de plus une relation étroite avec la Méditerranée.
Comment ne pas évoquer la circoncision d’origine égyptienne
antique qui est une castration « soft », un compromis,
dans les trois religions de la Méditerranée, réelle
chez les musulmans et les juifs, symbolique chez les chrétiens
(la « circoncision du cœur » du Nouveau Testament)
? Ajoutons que les prêtres catholiques font vœu de chasteté
ce qui est une forme de castration symbolique. Certains anthropologues
américains donnent du reste la figure de la Vierge Marie
comme l’héritière des déesses dérivées
de la Grande Mère.
Le
parti pris de votre roman est visiblement féministe ; un
féminisme cependant éclairé et modéré,
semble-t-il : à quelle(s) théorie(s) souscrivez-vous
dans le domaine des relations entre hommes et femmes ?
Là je vous répondrai brièvement. Suis-je féministe
? Je pense, oui. D’esprit, de cœur et dans ma vie pratique.
Disons que je suis pour l’égalité absolue entre
les sexes et pour la liberté comme mode d’emploi. Le
roman montre que si un monde sans femmes libres est malheureux,
l’inverse l’est tout autant.

Statut
de la femme ancienne et moderne : Ouverture anglo-saxonne, absurde
tiédeur française...
Comment
expliquer le fait que les travaux portant sur la théorie
d’un matriarcat ancestral soient une spécialité
anglo-saxonne ?
Parce que les sociétés anglo-saxonnes sont plus démocratiques
et que les femmes y ont eu avant bien d’autres droit de vote
et possibilité de gouverner le pays. Les Anglais ont été
ou sont les sujets de reines comme Elizabeth I, Victoria, Elizabeth
II. Les Américaines se sont vues reconnaître des droits
importants très tôt. La France, elle, est de loin le
pays le plus macho du monde occidental. La loi salique a laissé
des traces chez nous. La femme n’avait pas le droit de régner
et le futur roi ne devait pas descendre par elle. L’Espagne
a eu Isabelle la catholique, Tanzu Ciller a gouverné la Turquie,
Indira Gandhi l’Inde, Benazir Bhutto le Pakistan musulman,
Golda Meïr Israel. Vous souvenez-vous de ce qu’on a fait
à Edith Cresson ? Les Françaises ont eu le droit de
vote après les Turques, les Grecques, les Portugaises, etc.
Irène Joliot Curie, ministre et prix Nobel de physique 1935,
siégeait au gouvernement de Front Populaire en 1936, mais
n’était pas déclarée apte à voter,
puisque femme !! Sans doute par incapacité intellectuelle
?!! La France aura atteint là le comble de l’absurde.
Quand on a eu une femme géniale, Olympe de Gouges,
qui publia la Déclaration
des droits de la Femme et de la citoyenne, on
l’a guillotinée au début de novembre 1793 tout
en déclarant hors la loi toutes les associations et clubs
féminins dans la même semaine. Les Jacobins ont été
très durs avec les femmes. Amar, l’extrémiste
Amar, si révolutionnaire en apparence, les déclarait,
comme rapporteur à la Convention, juste bonnes à élever
leurs enfants et leur interdisait tout le reste. La Révolution
Française fut dans ses résultats un désastre
pour les femmes françaises dont la position n’avait
cessé de s’élever au XVIII° siècle.
La littérature du XIX° siècle, beau sujet de thèse,
dresse le constat du long martyrologe de la femme française
au sortir de la Révolution. Je pense entre autres à
la nouvelle Honorine, de Balzac, l’atroce
Une Vie de Maupassant, Le
Rouge et le Noir où Mme de Rénal pourtant
plus riche que son mari n’a pas un liard en poche et doit
en passer par lui pour tout. Stendhal écrivait à un
Italien que ce personnage de femme, si demeuré, si naïf,
si enfant eût été inconcevable trente ans plus
tôt, que les femmes dans la France d’avant la Révolution
étaient infiniment plus libres ce qui, disait-il, donnait
une société plus gaie.
On comprend que la France ait mis si longtemps à reconnaître
un rôle à la femme dans la préhistoire. La relation
est directe entre le statut de la femme dans un pays et la manière
dont les chercheurs y conçoivent leurs travaux sur ces questions.
En
France, les choses ont beaucoup changé depuis, mais
on est loin du compte. Pourquoi les travaux anglo-saxons
sur ces questions ne sont-ils pas traduits ? Pourquoi l’œuvre
si importante, quelles que soient les critiques qu’on
peut lui faire, de Marija
Gimbutas, la spécialiste universellement
connue et citée de la Déesse-Mère,
morte en 1994 à plus de 70 ans n’est-elle pas
traduite en français ? Pourquoi le si passionnant
ouvrage de Chris Knight, Blood Relations : Menstruation
and the Origins of culture, salué par
la critique anglo-saxonne, riche en aperçus, n’est-il
pas traduit ? Et tant d’autres !
La France est maintenue dans un provincialisme stérilisant.
Qui ne lit l’anglais scientifique avec une relative
aisance restera hors du coup, n’ayant accès
qu’à ce que des chercheurs et quelques rares
journalistes veulent bien lui donner ou distiller, voire
filtrer. C’est le droit du citoyen d’avoir accès
aux ouvrages étrangers et de se faire une opinion
par lui-même. Et si l’édition privée
renâcle, c’est à l’Etat qui collecte
nos impôts de créer un fond spécial
suffisant pour financer les traductions d’ouvrages
dont les droits sont modiques.
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L'archéologie
au service de l'imagination
Le
roman se déroule dans des espaces à la fois imaginaires
et réels, des lieux rêvés et pourtant géographiquement
circonscrits : pourquoi avoir situé les événements
en méditerranée ?
Bien que les fouilles semblent s’orienter vers le Turkménistan,
je reste persuadé que la Méditerranée orientale
fut le haut lieu de la Déesse-Mère. La statuaire des
Cyclades, les trouvailles de Malte avec les temples mégalithiques
de Gozo, la proximité du « pompéï »
néolithique en Turquie à Çatal
Hüyük viennent étayer cette conviction. C’était
la thèse de Marijah Gimbutas qui dit que la région
était peuplée de groupes humains adorant la Déesse
lesquels furent balayés par les invasions kourghanes patriarcales
et se réfugièrent dans les îles de la mer Egée.
Le roman s’en fait l’écho. Mais pour être
libre, et ne pas avoir à rendre trop de comptes, j’ai
fait de l’île de Keypora une île imaginaire, ce
qui m’a permis d’y assembler des éléments
de Malte, Amorgos, Chypre, Rhodes, etc.

Déesse
Mère, Malte |
Cela
dit, la faune et la flore sont celles dont les fossiles ont
été observés par l’expédition
du CNRS à Chypre sous la direction de M. Lebrun. Le
mobilier vient de çatal hüyük, la bijouterie
des îles, les techniques d’abattage et de dépeçage
à la pierre coupante lors de la fête sont des
choses vues dans mon enfance au Maroc en pleine cambrousse,
lors de pèlerinages religieux. La technique de la sage
femme qui pique le fœtus pour le retourner dans le ventre
de sa mère afin qu’il se présente correctement
était celle d’une sage-femme marocaine totalement
analphabète au début du XX° siècle
dont j’ai su qu’elle la tenait d’une autre
sage-femme, laquelle la tenait d’une autre et ainsi
de suite. Cette femme a permis la naissance de milliers d’enfants
jusque dans les années vingt. D’une certaine
manière, le roman est un concentré de la Méditerranée. |
Le
nom de Keypora est une dérivation de Kupros
en grec qui est le nom de Chypre, mais je pensais aussi au mot Kupris
qui désigne la déesse de Chypre, mais aussi Aphrodite,
ce mot signifie par extension amour, tendresse, belle jeune fille
et la planète Vénus… Même les noms des
personnages ont des résonances bien précises méditerranéennes
à l’exception de Sigur qui est scandinave. Alritt en
arabe, signifie « le cri » (je pensais au Cri de
l’innocence d’Olympe de Gouges) et j’ai donné
ce nom à celle qui fait LA révolte originelle contre
l’homme brutal. Les finales de noms féminins en «
t » sont d’origine sémitique, arabe ou hébraïque,
ou égyptienne pharaonique, celles en « a » sont
évidemment grecques comme Penthéa. Anya tient de l’orient
et de l’occident, dérivation du nom de la déesse
Inana. Le « n » semble avoir une résonance maternelle.
Nénés, nana, ont peut-être pour origine la déesse
Inana ou Ishtar-Nana.
Mais comme nous sommes dans l’imaginaire, j’ai introduit
au détour de phrases des éléments tirés
non seulement des mythes de la région, mais aussi de mythes
aborigènes australiens, mélanésiens, etc. On
ne finirait pas d’en faire la liste et j’ai dû
en oublier, je m’y suis moi-même perdu, ce qui était
le but recherché, construire une sorte de labyrinthe du féminin.
Tout le texte est tissé ainsi d’allusions parfois à
peine visibles sinon par les toqués comme moi, qui en auront
lu autant sur ces sujets.

Parmi
vos créations, quel(le) personnage admirez-vous le plus ?
Je les aime tous et me suis projeté en tous, mais j’ai
un faible pour les personnages qui progressent, que les événements
et leur réflexion font avancer et qui remettent en question
leur passé. Anya bien sûr qui assume enfin la masculinité
en elle et Sigur qui accepte trop tard la part féminine qui
est en lui. Et Penthésilée qui va évoluer elle
aussi en abandonnant sa rigidité dogmatique. C’est
peut-être le plus beau personnage, le plus éclatant.
Penthésilée va jusqu’au bout d’elle-même
cueillir ces certitudes rares qui sont le sel de la vie.
L’écriture
de ce roman vous a-t-elle demandé du temps ? A quel rythme
l’avez-vous composé ? La trame narrative était-elle
posée d’avance ou progressiez-vous en fonction de vos
lectures et de vos recherches ?
Conception et écriture sont allées par « crises
» brèves et intenses, allant de quelques heures à
quelques mois, séparées par de longues maturations.
La conception de la première partie du roman remonte à
1992, La seconde m’est venue incomplète à la
Toussaint 1994, la troisième au début de janvier 1995.
Ce n’étaient que des schèmes narratifs, avec
des notes et quelques mots clefs chargés d’affects
comme des sésames. Il faut écrire ensuite pour retraverser
ce matériau onirique, parfois proche de l’hallucination,
et lui donner un autre type de vie. J’ai commencé la
rédaction en mars 2000 et l’ai terminée en juin
2002. Entre ces deux dates, j’ai fait d’autres choses
et suis parti en voyage en Méditerranée orientale
en mer Egée, à Naples et en Sicile (Stromboli). Les
pages paroxystiques ont été écrites à
une allure folle, et quasiment sans ratures, on a du mal à
se suivre dans ces cas-là.
Il y eut un va et vient constant entre lectures et imagination,
mais cette dernière resta première, sinon le récit
n’est pas vivant. Elle doit imposer sa loi à l’intérieur
de limites définies par les lectures. C’est l’action
des personnages qui est le moteur du roman, désirs, joies,
haines, sinon le roman meurt. Les lectures ne se substituent pas
au récit, elles l’éclairent, apportent des détails
et cette précision « scientifique » qui fait
que le lecteur vous suit, car il a l’illusion de lire un document
brut. Rappelez-vous comment Edgar Poe ne cesse de donner latitudes
et longitudes précises à mesure que le voyage de Gordon
Pym avance dans le délire. De même, dans Les Travailleurs
de la Mer, plus le roman devient onirique et « fou »,
plus Hugo accumule les termes techniques de marine ou les mots des
gens de mer.
C’est donner le change au lecteur, du reste l’échange
entre écrivain et lecteur durant la lecture repose sur cette
mystification qui est du même ordre que celle du cinéma,
chacun sait que les ombres et lumières qui s’y agitent
ne sont pas vraies... Et il est si délicieux de se laisser
mystifier, bien que ce soit mal vu par une science étroite
de la littérature. Or il est des vérités qui
ne passent que par cette mystification. Le prologue de Elles
où le narrateur revêt non sans humour la blouse blanche
du faux anthropologue, est là pour rappeler que nul n’est
dupe, mais qu’il peut y avoir un intérêt tout
à fait noble à se laisser duper par un récit.
Sinon on tombe dans le formalisme qui dissout toute narration, pour
quoi ? montrer qu’on est intelligent et qu’on n’est
pas dupe du récit ? C’est donner à l’intelligence
analytique un empire démesuré. L’intelligence
affective, de seconde vue, de longue vue, dirais-je, qui brasse
symboles, images et situations obscurs ou demi-obscurs à
notre conscience claire a au moins autant d’importance sinon
plus que son homologue analytique. Le récit a encore de beaux
jours devant lui. Quand j’ouvre un livre, j’aime avant
tout me faire embarquer et voir le quai, la terre ferme et ses certitudes
misérables, s’éloigner déjà au
bas de la première page.

A
quelles difficultés éditoriales vous êtes-vous
heurté ? Comment les interprétez-vous ?
Ce qui est dit ci-dessus suffit à le comprendre, j’ai
eu bien des difficultés à publier ce livre qualifié
pourtant de «difficile et courageux» par Simone
Bertière. «Une tentative passionnante. J’y
ai trouvé du miel» m’a écrit Elisabeth
Badinter. Les refus d’éditeurs grands et petits n’ont
évidemment pas manqué. Refus ou refus de répondre.
Pourtant mon roman précédent, Le vin de la
Liberté, paru chez Robert Laffont avait connu quatre
éditions et reçu deux prix littéraires (Le
prix de l’Académie du vin de Bordeaux en 2000 et celui
du Roman Historique aux Rendez-vous de l’Histoire à
Blois en 2001). Il faut croire que ce n’était pas assez.
Je suppose que Elles a fait peur aux lecteurs
des maisons d’édition et qu’ils m’ont pris
pour un fou. Ce livre sentait peut-être trop le soufre pour
eux. J’ai eu des critiques peu nombreuses mais toutes élogieuses,
et des retours de lectrices et lecteurs unanimes dans le même
sens.
Je dois remercier Henry Dougier et Bertrand
Richard de l’avoir publié aux Editions Autrement
dans cette très belle collection « Littératures
» où est paru l’ouvrage de Kressmann Taylor,
Inconnu à cette adresse.
Comment
rattachez-vous ce roman au reste de votre œuvre ? S’inscrit-il
dans une continuité ?
Le lien avec mon roman précédent, Le Vin
de la liberté, est double. Dans cette grande
fresque qui se passe à Bordeaux et Paris durant la Révolution,
la figure d’Olympe de Gouges a une grande
importance, elle est même centrale, bien que le personnage
ne soit pas un héros de premier rang. Ce roman est féministe
puisqu’il évoque l’évolution du statut
des femmes durant la Révolution et dénonce leur écrasement
politique et physique par les jacobins. Il y a donc continuité
de recherche ou de hantise d’un roman à l’autre.
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Mais
Le Vin de la liberté est aussi
un roman du bonheur qui fut la grande question du XVIII°
siècle. Fallait-il recourir à la violence et à
la Terreur pour assurer le bonheur du genre humain ? Olympe
de Gouges s’est opposée de toutes ses forces à
cette idée forgée par Marat longtemps avant la
Révolution ; elle l’a payé de sa vie, et
l’histoire jusqu’à l’effondrement de
l’Union soviétique lui a donné raison.
Son affiche Le cri de l’innocence après
les Massacres de Septembre est prophétique. Elles
est aussi un roman porté par l’idée du bonheur.
A quelle condition dans les relations entre hommes et femmes
le bonheur est-il possible ? La réponse est l’égalité,
bien sûr. Mais mon ouvrage précédent était
un roman historique sous-tendu par une réflexion philosophique,
Elles se voudrait plutôt un
mythe des origines qui pose quelques questions. |
D’où
l’écriture sèche et « archaïque
», comme vous l’avez vu dans votre critique, d’où
aussi les personnages parfois rugueux dans leurs réactions
ou leurs pensées. J’ai relu bien des pages d’Homère,
de la Bible, du Mahabharatta pour quitter le climat du
XVIII° siècle et me mettre affectivement dans un certain
rapport aux mots, en évitant de trop subordonner ou expliquer.
J’aurais pu tirer à la ligne et faire une sorte de
saga en plusieurs volumes délayés, mais j’ai
pensé que le sujet appelait ce roman abrupt, dont la troisième
partie elle-même est donnée comme un fragment ou un
éclat échappé au temps.

Lectures et puissance de
l'imaginaire
Quels
romans contemporains vous procurent un véritable plaisir
de lecteur ?
Comme bien des écrivains toujours débordés,
j’ai peu le temps de lire mes contemporains. Je travaille
là à un ouvrage sur Van Gogh, une biographie qui ne
me laisse guère de loisirs et j’ai en chantier un roman
à moitié écrit qui se passe durant la Révolution.
Mes dernières découvertes furent le beau roman XVIII°
sec et nerveux de Mme de Tencin, Le comte de Comminges
et l’étonnante pièce de Marie-Joseph Chénier,
Charles IX, qui fut créée en novembre 1789...
Le travail d’écriture vous jette sans cesse en des
chemins de traverse inattendus qui vous obligent à lire ceci
ou cela. D’une façon générale, je n’ai
aucun préjugé. Je peux passer d’un ouvrage de
philosophie ou d’histoire, voire d’épistémologie
pure et dure à un roman d’aventures, une BD puisque
j’en ai publié une en trois volumes naguère,
un livre sur l’actualité en passant par un roman très
écrit, souvent je lis ce qu’on a déjà
lu et aimé autour de moi et suis donc très en retard
sur l’actualité. Je lis bien sûr mes amis, les
livres de Simone Bertière, les grands romans de Gérard
de Cortanze, ceux d’Irène Frain, ou le beau Maître
des boussoles de Pascale Rey, paru chez Lattès, ce qui
ne m’empêche pas d’aimer Nathalie Sarraute et
tous ses descendants petits ou grands (avec modération).
Mais les bonheurs les plus grands me viennent de la poésie,
celle de Hugo d’abord, celui de l’exil. Il y a quelques
années, mon lit d’hôpital faillit se transformer
en lit de mort. J’ai remâché tous les jours un
quatrain japonais qui me bouleversait. Je vous le cite de mémoire
: « Coupez ces herbes devant ma fenêtre, que je
revoie les montagnes lointaines. » Durant ces semaines
entre la vie et la mort, avec un esprit intact, mais la dépression
au cœur, j’ai demandé qu’on m’apporte
l’Illiade et les Trois Mousquetaires. Je
les ai relus goutte à goutte et cela me redonna une énorme
énergie pour combattre et m’en sortir. J’aime
quand la littérature devient une expérience concrète
de la fraternité.
C’est très éclectique, comme vous le voyez,
je me laisse guider par le plaisir, les ondes, le hasard ou les
nécessités de l’écriture. Je me moque
des théories et des écoles littéraires. Toutes
les frontières me heurtent le front comme des barreaux, tous
les barbelés réels ou intellectuels m’écorchent.
Et je suis sidéré de lire ou d’entendre des
décrets sur la qualité d’un livre simplement
parce qu’il appartient à telle ou telle manière
d’écrire. Il n’y a que les bons et les mauvais
livres, peu importe le point de vue littéraire qui les sous-tend.
Le formalisme qui se croit toujours neuf est une lune aussi vieille
que l’histoire de l’art et surgit dans les moments où
les sociétés doutent. La seule chose qui soit vraiment
increvable à travers temps et lieux, semble-t-il, c’est
la passion. Depuis Homère, et avant lui, les hommes vont
s’y brûler pour sentir leur vie se multiplier, s’étendre
à l’infini dans l’imaginaire ouvert par une belle
histoire. Aujourd’hui la forme a pris une importance démesurée,
mais c’est la vision qui impose le style, disait Proust. Mozart
n’a innové sur le plan formel en rien. Faudra-t-il
le rayer de l’histoire de la musique ? Tout cela est risible,
nous sommes bien au pays de Robespierre. Nul écrivain, à
moins d’être un sot, ne peut être certain sur
son lit de mort qu’il passera à la postérité,
écrivait Flaubert. Il n’existe en littérature
qu’un seul tribunal, le temps, et une seule exigence, aller
au bout de soi-même.
propos
recueillis par B. Longre
(novembre 2004)


Autrement
http://www.autrement.com
http://www.mothergoddess.com/
http://witcombe.sbc.edu/willendorf/willendorfgoddess.html
voir
aussi
C'est pour un garçon ou pour une
fille ? La dictature du genre
de Georges-Claude Guilbert (Autrement, 2004)

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