Entretien avec David Haziot, à propos de son dernier roman, Elles (Autrement, 2004)

 

liens

David Haziot, auteur du Vin de la liberté, (R. Laffont, 2000), nous parle de son dernier roman, le très extraordinaire Elles, de sa genèse et de sa patiente élaboration, des créations féminines et masculines, de ses multiples recherches ; mais aussi du parcours éditorial mouvementé de cet ouvrage (qui, d'après lui, sent "peut-être trop le soufre" pour certains), du "retard" français en ce qui concerne la reconnaissance de la femme comme citoyenne à part entière, ou encore de ses lectures éclectiques, de son rejet des étiquettes et de son admiration pour Olympe de Gouges...

Etonnant parcours d'un érudit moderne, passionné et progressiste, en quête d'une égalité "absolue" entre femmes et hommes (LA condition du bonheur) et d'une narration incitant le lecteur à se laisser "duper" ; David Haziot explore et réinvente des tensions passées, entre fiction et anthropologie, récit épique et retour mythologique : un fabuleux éclairage sur l'humain d'aujourd'hui.
(B.L. décembre 2004)

lire la critique de B. Longre

 

"Le récit a encore de beaux jours devant lui."

Genèse et gestation

Comment est née l’idée d’écrire Elles ?

En 1992, je travaillais, avec Henri Dougier et Chantal Dahan, à la création de la collection Littératures pour les éditions Autrement et je devais y publier des Vies de Plutarque avec préfaces et notes. Plutarque parlait des Amazones dans la Vie de Pompée. J’ai rencontré alors au salon du livre de Paris Brigitte d’Antin qui m’a parlé de l’ouvrage de Merlin Stone Quand Dieu était femme traduit par les Québécois et peu diffusé en France des années plus tôt. Le livre était souvent peu rigoureux dans l’élaboration de ses thèses inspirées par un féminisme polémique, même si sa volonté de déculpabiliser les femmes du péché suprême attribué à Eve était louable et sympathique. Mais une phrase lue à un arrêt de bus a mis mon imagination en mouvement.

Merlin Stone rappelait que longtemps l’humanité avait ignoré la relation de cause à effet entre coït et procréation et elle citait Fraser pour qui la découverte de la paternité n’avait pu se faire avant l’élevage domestique et l’observation d’animaux à la gestation courte. Chez la femme, la grande longueur de la grossesse masque le rôle de l’homme dans la procréation. Elle ajoutait que certaines tribus aborigènes d’Australie ignoraient encore au début du siècle cette donnée décisive. Par analogie, on pouvait donc supposer qu’il en était de même au paléolithique. Pour mes études de philosophie, j’avais lu bien des ethnographes et des sociologues. Et j’avais passé quelques heures en bibliothèque avec Fraser. Pourtant ces pages que j’avais sans doute parcourues des yeux n’avaient eu aucune incidence sur moi : je pensais trop à mes examens !... Mon esprit a pris feu aussitôt devant ces mots de Merlin Stone. J’y ai vu des conséquences intéressantes pour la construction d’un drame.

Il m’est apparu en effet que les femmes avaient dû découvrir la paternité nécessairement avant les hommes et que certaines ici ou là avaient caché cette information décisive puisque toute information détenue est un pouvoir et que la transmission de celle-ci anéantissait leur position. Tant que la paternité restait inconnue, la femme était tout dans la génération, elle renouvelait le groupe par magie ou par la grâce d’une déesse tutélaire ; avec la paternité reconnue, la femme devint pour les Anciens un réceptacle, un terrain plus ou moins propice, la semence étant le seul fait de l’homme. Après avoir été tout, elle n’était plus rien. L’enjeu de pouvoir entre les sexes était donc crucial.

Ce décalage dans le temps entre le moment de la découverte de la paternité et celui de sa transmission ouvrait la voie au roman ou à la tragédie, puisque le temps en est la matière première. Cette découverte dans cette société imaginaire venait aussi perturber un ordre, celui qui l’avait précédée. Or la puissance désorganisatrice et refondatrice dans la vie humaine (et dans les romans) est l’amour. J’ai donc pensé à une société close enfermée sur une information décisive que l’amour ferait exploser. La transmission de l’information capitale se ferait par une femme à un homme aimé. Et puisqu’un ordre a toujours son gardien ou sa gardienne, j’avais déjà trois personnages impliqués dans des scènes d’action ou dialoguées qui m’arrivaient comme sur trois imprimantes à la fois.
Dire et analyser ceci prend du temps ; en fait, tout est venu d’un coup comme une bourrasque qui enfonce portes et fenêtres dans l’esprit et je dois dire que j’y étais pour peu. On est traversé dans ces cas-là. Telle fut la cellule fictive initiale, le reste avec les questions, les doutes et la construction du roman est venu après.

Bien sûr il fallait un terrain favorable pour déclencher cette réaction : une forte sensibilité ancienne et intime à ce que j’avais pu observer chez nombre de femmes que la vie m’a donné de trouver autour de moi ou de connaître : toute-puissance, étrangeté, beauté envoûtante, dissolvante, ouverture d’esprit, souplesse de la pensée, mais aussi violence et profondeur des sentiments, parfois autoritarisme. De plus, né et ayant passé ma jeunesse au Maroc, j’avais souvent eu l’occasion d’observer avec indignation la condition sans le moindre fard là-bas des femmes assimilées à des bêtes de somme ou des objets sexuels. Très jeune j’ai vu l’humiliation, la colère, la haine, l’asservissement, et cela s’est coulé en moi à une telle profondeur que je ne pourrai jamais l’extirper. C’était moi qu’on humiliait, blessait, écrasait à travers elles. Une force obscure au plus profond de mon être voulait les défendre avec l’intuition que mon bonheur passait par là. Sans idéalisation toutefois, un solide regard détaché de tout, humoristique, me les faisait voir aussi sans complaisances, mais toujours avec tendresse.

 

Recherches, hypothèses et matriarcat

Parmi les ouvrages présentés dans l’abondante bibliographie, quels sont ceux qui ont joué un rôle prédominant dans votre cheminement de chercheur ?

Une longue période de gestation commença. J’avais des engagements. Il m’était impossible de me libérer. Mais j’ai décidé de prospecter à temps perdu du côté des anthropologues et de tout voir ou revoir en fonction de cette première cellule fictive.
L’ouvrage de Sarah Blaffer Hrdy, Mother nature : A History of mothers, infants and natural selection contenait entre autres des données capitales chiffrées sur la gestation dans l’espèce humaine. Il faut 74000 calories à une femme, disait-elle, citant les études les plus sérieuses, pour mener une grossesse à terme et 6 à 700 par jour pour allaiter un enfant. En plus des calories nécessaires à sa survie, ce qui est énorme et observable tous les jours autour de nous...
Ces chiffres m’ont interpellé et j’ai été étonné que l’auteure n’en ait pas tiré les conclusions qui s’imposaient. Plutôt matérialiste de philosophie, à la façon de Diderot dirons-nous, j’en ai vu immédiatement les conséquences.


Déesse Mère
Çatal Hüyük, Turquie

Appliqués au petit monde que j’avais dans la tête, ces chiffres donnaient la preuve d’un matriarcat ancestral de l’humanité. En effet, en région tempérée et froide, comment voulez-vous que les femmes aient pu faire sans s’adjuger le plus gros de la nourriture disponible quand les temps se faisaient durs ? Sinon les groupes ne se renouvelant pas, ils disparaissaient d’eux-mêmes. Autrement dit, il fut un temps et des lieux où le pouvoir aux hommes signifiait la mort. En amont des moyens de production de l’existence quotidienne (outils, silex taillés, haches, etc.), il y avait, bien plus importants, les moyens de reproduction de l’espèce détenus quasiment par les femmes seules, les hommes étant inconscients de leur rôle minime. Ne s’occuper que des outillages lithiques trouvés, sans se poser cette question relève d’un refoulement collectif dont le but, au bout de compte, même s’il est inconscient, revient à masquer le rôle décisif de la femme dans la préhistoire et son statut social certainement prédominant dans les groupes. Sinon comment ont-elles fait pour assurer la continuité de l’espèce dans les régions hostiles où l’homme avait émigré ?

Cet argument capital en faveur d’un matriarcat ancien m’avait été donné par l’imagination romanesque dont on peut mesurer ici la fécondité. Car elle a l’immense avantage de VOIR et non de déduire. Elle dessine donc des modèles féconds en remplissant les vides. On ne pouvait plus être ou ne pas être pour ce matriarcat ancestral. La question se posait ainsi : s’il n’y avait pas eu ces femmes correctement nourries dans des milieux hostiles, donc ayant le pouvoir de l’imposer au besoin par la force, comment pourrions-nous même être là pour en discuter ? Depuis, les fouilles de Karakoum au Turkménistan ont enfin, semble-t-il, apporté la preuve de ce matriarcat ancien et de son passage au patriarcat. Mais ces chiffres le laissaient entendre bien avant.


Ces remarques furent renforcées par les résultats des observations en primatologie. Mon frère, Alain Haziot, directeur de recherche à l’INSERM, me donna à lire des études qui depuis déjà quelque temps ont établi que la plupart des singes, les plus évolués des primates, sont matrilinéaires et se structurent autour des femelles matriarches. Il est probable que les premiers hominiens en faisaient autant, bien que nous n’en sachions rien de certain. Sinon comment voulez-vous que ça tienne debout ? Et que cherche-t-on à défendre avec tant d’acharnement en ne voulant pas lâcher le rôle dominant de l’homme, avancé comme une évidence ? S’impose ici une réflexion aussi profonde qu’amusante de Freud : c’est une caractéristique de l’esprit humain, écrivait-il, de considérer comme faux ce qui lui est désagréable.


Castration et féminisation du mâle

Ce point étant acquis, ma réflexion se porta sur la manière dont les femmes avaient pu imposer ce pouvoir à des hommes évidemment plus forts qu’elles. Pour le roman j’avais le choix entre trois solutions : l’infanticide, la religion (quelque discours abrutissant et prônant la soumission de l’homme), la castration d’un certain nombre de mâles en bas âge.
J’ai écarté l’infanticide qui a dû sûrement exister comme moyen de contrôle de la population mâle dans ces âges farouches. Il existait du reste à Sparte. C’était trop cruel, et sans résonance romanesque, car cette pratique supprimait l’angoisse latente chez les personnages masculins, riche de climats intéressants sur le plan dramatique.
L’idée d’une religion qui aurait soumis l’esprit des hommes me parut impossible. Pour qu’une religion ait un tel pouvoir, elle doit être un produit hautement élaboré au cours de siècles, voire de millénaires. Ce ne pouvait être le cas, et quel discours peut résister devant la nourriture quand on a faim et qu’on est le plus fort ?
Restait donc la castration qui m’amena à lire l’ouvrage le plus étrange qui me soit passé entre les mains, la thèse de doctorat es lettres d’un médecin d’origine roumaine, Ionel Rapaport, soutenue en 1945 à la Sorbonne : Les Faits de castration rituelle, essai sur les formes pathologiques de la conscience collective.
Dans l’Antiquité, tous les servants, prêtres ou moines des déesses dérivées de la Grande Mère (Artémis, Cybèle, Tanit, Ishtar-Nana, Inana, Atargatis, etc.) étaient castrés et ce en des religions très différentes, comme s’il y avait là un invariant qui posait une troublante question. L’auteur citait les textes grecs ou chrétiens qui parlaient de ces eunuques qui erraient encore, souvent habillés de jaune, dans le bas-empire romain jusqu’à l’ère chrétienne. J’étais fasciné, mais plus j’avançais dans cette étude et plus je me demandais s’il fallait continuer, car j’avais conscience d’entrer dans un monde tabou. Puis ce médecin abordait la castration sur l’homme, ses techniques et ses effets, selon qu’elle est pré ou post pubère, ses effets observés par des médecins turcs du début du XX° siècle sur les eunuques de la cour d’Istanbul. Enfin cet auteur parlait de la puissante secte chrétienne des skoptzy, née en Russie au début du XVIII° siècle, qui, pour éviter à ses adeptes de tomber dans le péché de chair, les castrait en des cérémonies relevant de la magie noire décrites avec précision. Castrations à vif et en deux temps. Testicules et verge chez l’homme, mamelons et toute la vulve chez la femme. Au cri de Christ est ressuscité ! La folie humaine n’a pas de limites. Certaines évaluations donnaient jusqu’à 100000 adeptes à cette secte combattue en vain par les tsars et disparue avec la Révolution d’Octobre. Ses débris se réfugièrent en Roumanie où l’auteur les avait connus.
En lisant ce livre j’ai compris que mon roman, s’il était honnête, deviendrait noir et à coup sûr maudit. Je pouvais arrêter et jeter ce projet à la poubelle. Quel éditeur accepterait un roman qui affronte une question aussi ténébreuse, aussi scabreuse, capable de susciter des tempêtes sous les crânes ? Qui voudrait d’un tel « nocturne » ? C’était beaucoup de temps et d’énergie pour rien ! Mais je me suis dit qu’il fallait le faire, ne serait-ce que pour voir ce qu’il donnerait. Il m’avait sauté au visage comme un félin enragé et ne me lâchait plus, il fallait l’écrire pour s’en débarrasser. Et si son contenu était porteur de quelque vérité ou pouvait l’être, il fallait y aller avec intrépidité et sans le moindre préjugé, se couler dans la peau de ces personnages. Enfin, pourquoi écrire si ce n’est pour s’aventurer sur les terres inconnues de l’esprit ? Je me suis toujours situé dans la mouvance d’un surréalisme, disons, élargi. André Breton resta un maître pour moi, le grand découvreur du XX° siècle. Il ne fallait pas hésiter.
J’ai accepté l’idée de la castration, idée d’une grande richesse dramatique au demeurant (je pense au complexe de castration découvert par Freud).
La castration est omniprésente autour de nous puisque l’élevage domestique, qui nous permet de manger viande, fromages, lait chaque jour, n’existe pas sans elle. Mais comment les hommes ou les femmes ont-il compris qu’un mâle animal castré devenait si inoffensif ? Comment ont-ils établi un rapport entre les testicules et l’agressivité d’un taureau ou d’un bélier? Hors de tout raisonnement scientifique, comment l’idée leur était venue de cette pratique ? J’en arrivai à la conclusion que la castration sur l’homme avait été antérieure à celle de l’animal, et ses effets observés sur l’homme « domestiqué » ont été transposés chez le mâle animal. Telle fut ma conviction. Quant à la germination de l’idée, elle venait du raisonnement archaïque suivant : puisque l’homme est si agressif, si fort, et la femme beaucoup moins, féminisons son corps, faisons de lui une femme et il deviendra inoffensif.

La castration a de plus une relation étroite avec la Méditerranée. Comment ne pas évoquer la circoncision d’origine égyptienne antique qui est une castration « soft », un compromis, dans les trois religions de la Méditerranée, réelle chez les musulmans et les juifs, symbolique chez les chrétiens (la « circoncision du cœur » du Nouveau Testament) ? Ajoutons que les prêtres catholiques font vœu de chasteté ce qui est une forme de castration symbolique. Certains anthropologues américains donnent du reste la figure de la Vierge Marie comme l’héritière des déesses dérivées de la Grande Mère.

Le parti pris de votre roman est visiblement féministe ; un féminisme cependant éclairé et modéré, semble-t-il : à quelle(s) théorie(s) souscrivez-vous dans le domaine des relations entre hommes et femmes ?

Là je vous répondrai brièvement. Suis-je féministe ? Je pense, oui. D’esprit, de cœur et dans ma vie pratique. Disons que je suis pour l’égalité absolue entre les sexes et pour la liberté comme mode d’emploi. Le roman montre que si un monde sans femmes libres est malheureux, l’inverse l’est tout autant.

 

Statut de la femme ancienne et moderne : Ouverture anglo-saxonne, absurde tiédeur française...

Comment expliquer le fait que les travaux portant sur la théorie d’un matriarcat ancestral soient une spécialité anglo-saxonne ?

Parce que les sociétés anglo-saxonnes sont plus démocratiques et que les femmes y ont eu avant bien d’autres droit de vote et possibilité de gouverner le pays. Les Anglais ont été ou sont les sujets de reines comme Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II. Les Américaines se sont vues reconnaître des droits importants très tôt. La France, elle, est de loin le pays le plus macho du monde occidental. La loi salique a laissé des traces chez nous. La femme n’avait pas le droit de régner et le futur roi ne devait pas descendre par elle. L’Espagne a eu Isabelle la catholique, Tanzu Ciller a gouverné la Turquie, Indira Gandhi l’Inde, Benazir Bhutto le Pakistan musulman, Golda Meïr Israel. Vous souvenez-vous de ce qu’on a fait à Edith Cresson ? Les Françaises ont eu le droit de vote après les Turques, les Grecques, les Portugaises, etc. Irène Joliot Curie, ministre et prix Nobel de physique 1935, siégeait au gouvernement de Front Populaire en 1936, mais n’était pas déclarée apte à voter, puisque femme !! Sans doute par incapacité intellectuelle ?!! La France aura atteint là le comble de l’absurde.
Quand on a eu une femme géniale, Olympe de Gouges, qui publia la Déclaration des droits de la Femme et de la citoyenne, on l’a guillotinée au début de novembre 1793 tout en déclarant hors la loi toutes les associations et clubs féminins dans la même semaine. Les Jacobins ont été très durs avec les femmes. Amar, l’extrémiste Amar, si révolutionnaire en apparence, les déclarait, comme rapporteur à la Convention, juste bonnes à élever leurs enfants et leur interdisait tout le reste. La Révolution Française fut dans ses résultats un désastre pour les femmes françaises dont la position n’avait cessé de s’élever au XVIII° siècle.
La littérature du XIX° siècle, beau sujet de thèse, dresse le constat du long martyrologe de la femme française au sortir de la Révolution. Je pense entre autres à la nouvelle Honorine, de Balzac, l’atroce Une Vie de Maupassant, Le Rouge et le Noir où Mme de Rénal pourtant plus riche que son mari n’a pas un liard en poche et doit en passer par lui pour tout. Stendhal écrivait à un Italien que ce personnage de femme, si demeuré, si naïf, si enfant eût été inconcevable trente ans plus tôt, que les femmes dans la France d’avant la Révolution étaient infiniment plus libres ce qui, disait-il, donnait une société plus gaie.
On comprend que la France ait mis si longtemps à reconnaître un rôle à la femme dans la préhistoire. La relation est directe entre le statut de la femme dans un pays et la manière dont les chercheurs y conçoivent leurs travaux sur ces questions.

En France, les choses ont beaucoup changé depuis, mais on est loin du compte. Pourquoi les travaux anglo-saxons sur ces questions ne sont-ils pas traduits ? Pourquoi l’œuvre si importante, quelles que soient les critiques qu’on peut lui faire, de Marija Gimbutas, la spécialiste universellement connue et citée de la Déesse-Mère, morte en 1994 à plus de 70 ans n’est-elle pas traduite en français ? Pourquoi le si passionnant ouvrage de Chris Knight, Blood Relations : Menstruation and the Origins of culture, salué par la critique anglo-saxonne, riche en aperçus, n’est-il pas traduit ? Et tant d’autres !

La France est maintenue dans un provincialisme stérilisant. Qui ne lit l’anglais scientifique avec une relative aisance restera hors du coup, n’ayant accès qu’à ce que des chercheurs et quelques rares journalistes veulent bien lui donner ou distiller, voire filtrer. C’est le droit du citoyen d’avoir accès aux ouvrages étrangers et de se faire une opinion par lui-même. Et si l’édition privée renâcle, c’est à l’Etat qui collecte nos impôts de créer un fond spécial suffisant pour financer les traductions d’ouvrages dont les droits sont modiques.

L'archéologie au service de l'imagination

Le roman se déroule dans des espaces à la fois imaginaires et réels, des lieux rêvés et pourtant géographiquement circonscrits : pourquoi avoir situé les événements en méditerranée ?
Bien que les fouilles semblent s’orienter vers le Turkménistan, je reste persuadé que la Méditerranée orientale fut le haut lieu de la Déesse-Mère. La statuaire des Cyclades, les trouvailles de Malte avec les temples mégalithiques de Gozo, la proximité du « pompéï » néolithique en Turquie à Çatal Hüyük viennent étayer cette conviction. C’était la thèse de Marijah Gimbutas qui dit que la région était peuplée de groupes humains adorant la Déesse lesquels furent balayés par les invasions kourghanes patriarcales et se réfugièrent dans les îles de la mer Egée. Le roman s’en fait l’écho. Mais pour être libre, et ne pas avoir à rendre trop de comptes, j’ai fait de l’île de Keypora une île imaginaire, ce qui m’a permis d’y assembler des éléments de Malte, Amorgos, Chypre, Rhodes, etc.


Déesse Mère, Malte
Cela dit, la faune et la flore sont celles dont les fossiles ont été observés par l’expédition du CNRS à Chypre sous la direction de M. Lebrun. Le mobilier vient de çatal hüyük, la bijouterie des îles, les techniques d’abattage et de dépeçage à la pierre coupante lors de la fête sont des choses vues dans mon enfance au Maroc en pleine cambrousse, lors de pèlerinages religieux. La technique de la sage femme qui pique le fœtus pour le retourner dans le ventre de sa mère afin qu’il se présente correctement était celle d’une sage-femme marocaine totalement analphabète au début du XX° siècle dont j’ai su qu’elle la tenait d’une autre sage-femme, laquelle la tenait d’une autre et ainsi de suite. Cette femme a permis la naissance de milliers d’enfants jusque dans les années vingt. D’une certaine manière, le roman est un concentré de la Méditerranée.

Le nom de Keypora est une dérivation de Kupros en grec qui est le nom de Chypre, mais je pensais aussi au mot Kupris qui désigne la déesse de Chypre, mais aussi Aphrodite, ce mot signifie par extension amour, tendresse, belle jeune fille et la planète Vénus… Même les noms des personnages ont des résonances bien précises méditerranéennes à l’exception de Sigur qui est scandinave. Alritt en arabe, signifie « le cri » (je pensais au Cri de l’innocence d’Olympe de Gouges) et j’ai donné ce nom à celle qui fait LA révolte originelle contre l’homme brutal. Les finales de noms féminins en « t » sont d’origine sémitique, arabe ou hébraïque, ou égyptienne pharaonique, celles en « a » sont évidemment grecques comme Penthéa. Anya tient de l’orient et de l’occident, dérivation du nom de la déesse Inana. Le « n » semble avoir une résonance maternelle. Nénés, nana, ont peut-être pour origine la déesse Inana ou Ishtar-Nana.
Mais comme nous sommes dans l’imaginaire, j’ai introduit au détour de phrases des éléments tirés non seulement des mythes de la région, mais aussi de mythes aborigènes australiens, mélanésiens, etc. On ne finirait pas d’en faire la liste et j’ai dû en oublier, je m’y suis moi-même perdu, ce qui était le but recherché, construire une sorte de labyrinthe du féminin. Tout le texte est tissé ainsi d’allusions parfois à peine visibles sinon par les toqués comme moi, qui en auront lu autant sur ces sujets.

Parmi vos créations, quel(le) personnage admirez-vous le plus ?

Je les aime tous et me suis projeté en tous, mais j’ai un faible pour les personnages qui progressent, que les événements et leur réflexion font avancer et qui remettent en question leur passé. Anya bien sûr qui assume enfin la masculinité en elle et Sigur qui accepte trop tard la part féminine qui est en lui. Et Penthésilée qui va évoluer elle aussi en abandonnant sa rigidité dogmatique. C’est peut-être le plus beau personnage, le plus éclatant. Penthésilée va jusqu’au bout d’elle-même cueillir ces certitudes rares qui sont le sel de la vie.

L’écriture de ce roman vous a-t-elle demandé du temps ? A quel rythme l’avez-vous composé ? La trame narrative était-elle posée d’avance ou progressiez-vous en fonction de vos lectures et de vos recherches ?

Conception et écriture sont allées par « crises » brèves et intenses, allant de quelques heures à quelques mois, séparées par de longues maturations. La conception de la première partie du roman remonte à 1992, La seconde m’est venue incomplète à la Toussaint 1994, la troisième au début de janvier 1995. Ce n’étaient que des schèmes narratifs, avec des notes et quelques mots clefs chargés d’affects comme des sésames. Il faut écrire ensuite pour retraverser ce matériau onirique, parfois proche de l’hallucination, et lui donner un autre type de vie. J’ai commencé la rédaction en mars 2000 et l’ai terminée en juin 2002. Entre ces deux dates, j’ai fait d’autres choses et suis parti en voyage en Méditerranée orientale en mer Egée, à Naples et en Sicile (Stromboli). Les pages paroxystiques ont été écrites à une allure folle, et quasiment sans ratures, on a du mal à se suivre dans ces cas-là.
Il y eut un va et vient constant entre lectures et imagination, mais cette dernière resta première, sinon le récit n’est pas vivant. Elle doit imposer sa loi à l’intérieur de limites définies par les lectures. C’est l’action des personnages qui est le moteur du roman, désirs, joies, haines, sinon le roman meurt. Les lectures ne se substituent pas au récit, elles l’éclairent, apportent des détails et cette précision « scientifique » qui fait que le lecteur vous suit, car il a l’illusion de lire un document brut. Rappelez-vous comment Edgar Poe ne cesse de donner latitudes et longitudes précises à mesure que le voyage de Gordon Pym avance dans le délire. De même, dans Les Travailleurs de la Mer, plus le roman devient onirique et « fou », plus Hugo accumule les termes techniques de marine ou les mots des gens de mer.
C’est donner le change au lecteur, du reste l’échange entre écrivain et lecteur durant la lecture repose sur cette mystification qui est du même ordre que celle du cinéma, chacun sait que les ombres et lumières qui s’y agitent ne sont pas vraies... Et il est si délicieux de se laisser mystifier, bien que ce soit mal vu par une science étroite de la littérature. Or il est des vérités qui ne passent que par cette mystification. Le prologue de Elles où le narrateur revêt non sans humour la blouse blanche du faux anthropologue, est là pour rappeler que nul n’est dupe, mais qu’il peut y avoir un intérêt tout à fait noble à se laisser duper par un récit. Sinon on tombe dans le formalisme qui dissout toute narration, pour quoi ? montrer qu’on est intelligent et qu’on n’est pas dupe du récit ? C’est donner à l’intelligence analytique un empire démesuré. L’intelligence affective, de seconde vue, de longue vue, dirais-je, qui brasse symboles, images et situations obscurs ou demi-obscurs à notre conscience claire a au moins autant d’importance sinon plus que son homologue analytique. Le récit a encore de beaux jours devant lui. Quand j’ouvre un livre, j’aime avant tout me faire embarquer et voir le quai, la terre ferme et ses certitudes misérables, s’éloigner déjà au bas de la première page.

 

A quelles difficultés éditoriales vous êtes-vous heurté ? Comment les interprétez-vous ?

Ce qui est dit ci-dessus suffit à le comprendre, j’ai eu bien des difficultés à publier ce livre qualifié pourtant de «difficile et courageux» par Simone Bertière. «Une tentative passionnante. J’y ai trouvé du miel» m’a écrit Elisabeth Badinter. Les refus d’éditeurs grands et petits n’ont évidemment pas manqué. Refus ou refus de répondre. Pourtant mon roman précédent, Le vin de la Liberté, paru chez Robert Laffont avait connu quatre éditions et reçu deux prix littéraires (Le prix de l’Académie du vin de Bordeaux en 2000 et celui du Roman Historique aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois en 2001). Il faut croire que ce n’était pas assez. Je suppose que Elles a fait peur aux lecteurs des maisons d’édition et qu’ils m’ont pris pour un fou. Ce livre sentait peut-être trop le soufre pour eux. J’ai eu des critiques peu nombreuses mais toutes élogieuses, et des retours de lectrices et lecteurs unanimes dans le même sens.
Je dois remercier Henry Dougier et Bertrand Richard de l’avoir publié aux Editions Autrement dans cette très belle collection « Littératures » où est paru l’ouvrage de Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse.

Comment rattachez-vous ce roman au reste de votre œuvre ? S’inscrit-il dans une continuité ?

Le lien avec mon roman précédent, Le Vin de la liberté, est double. Dans cette grande fresque qui se passe à Bordeaux et Paris durant la Révolution, la figure d’Olympe de Gouges a une grande importance, elle est même centrale, bien que le personnage ne soit pas un héros de premier rang. Ce roman est féministe puisqu’il évoque l’évolution du statut des femmes durant la Révolution et dénonce leur écrasement politique et physique par les jacobins. Il y a donc continuité de recherche ou de hantise d’un roman à l’autre.

Mais Le Vin de la liberté est aussi un roman du bonheur qui fut la grande question du XVIII° siècle. Fallait-il recourir à la violence et à la Terreur pour assurer le bonheur du genre humain ? Olympe de Gouges s’est opposée de toutes ses forces à cette idée forgée par Marat longtemps avant la Révolution ; elle l’a payé de sa vie, et l’histoire jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique lui a donné raison.
Son affiche Le cri de l’innocence après les Massacres de Septembre est prophétique. Elles est aussi un roman porté par l’idée du bonheur. A quelle condition dans les relations entre hommes et femmes le bonheur est-il possible ? La réponse est l’égalité, bien sûr. Mais mon ouvrage précédent était un roman historique sous-tendu par une réflexion philosophique, Elles se voudrait plutôt un mythe des origines qui pose quelques questions.

D’où l’écriture sèche et « archaïque », comme vous l’avez vu dans votre critique, d’où aussi les personnages parfois rugueux dans leurs réactions ou leurs pensées. J’ai relu bien des pages d’Homère, de la Bible, du Mahabharatta pour quitter le climat du XVIII° siècle et me mettre affectivement dans un certain rapport aux mots, en évitant de trop subordonner ou expliquer. J’aurais pu tirer à la ligne et faire une sorte de saga en plusieurs volumes délayés, mais j’ai pensé que le sujet appelait ce roman abrupt, dont la troisième partie elle-même est donnée comme un fragment ou un éclat échappé au temps.

Lectures et puissance de l'imaginaire

Quels romans contemporains vous procurent un véritable plaisir de lecteur ?

Comme bien des écrivains toujours débordés, j’ai peu le temps de lire mes contemporains. Je travaille là à un ouvrage sur Van Gogh, une biographie qui ne me laisse guère de loisirs et j’ai en chantier un roman à moitié écrit qui se passe durant la Révolution. Mes dernières découvertes furent le beau roman XVIII° sec et nerveux de Mme de Tencin, Le comte de Comminges et l’étonnante pièce de Marie-Joseph Chénier, Charles IX, qui fut créée en novembre 1789... Le travail d’écriture vous jette sans cesse en des chemins de traverse inattendus qui vous obligent à lire ceci ou cela. D’une façon générale, je n’ai aucun préjugé. Je peux passer d’un ouvrage de philosophie ou d’histoire, voire d’épistémologie pure et dure à un roman d’aventures, une BD puisque j’en ai publié une en trois volumes naguère, un livre sur l’actualité en passant par un roman très écrit, souvent je lis ce qu’on a déjà lu et aimé autour de moi et suis donc très en retard sur l’actualité. Je lis bien sûr mes amis, les livres de Simone Bertière, les grands romans de Gérard de Cortanze, ceux d’Irène Frain, ou le beau Maître des boussoles de Pascale Rey, paru chez Lattès, ce qui ne m’empêche pas d’aimer Nathalie Sarraute et tous ses descendants petits ou grands (avec modération).
Mais les bonheurs les plus grands me viennent de la poésie, celle de Hugo d’abord, celui de l’exil. Il y a quelques années, mon lit d’hôpital faillit se transformer en lit de mort. J’ai remâché tous les jours un quatrain japonais qui me bouleversait. Je vous le cite de mémoire : « Coupez ces herbes devant ma fenêtre, que je revoie les montagnes lointaines. » Durant ces semaines entre la vie et la mort, avec un esprit intact, mais la dépression au cœur, j’ai demandé qu’on m’apporte l’Illiade et les Trois Mousquetaires. Je les ai relus goutte à goutte et cela me redonna une énorme énergie pour combattre et m’en sortir. J’aime quand la littérature devient une expérience concrète de la fraternité.

C’est très éclectique, comme vous le voyez, je me laisse guider par le plaisir, les ondes, le hasard ou les nécessités de l’écriture. Je me moque des théories et des écoles littéraires. Toutes les frontières me heurtent le front comme des barreaux, tous les barbelés réels ou intellectuels m’écorchent. Et je suis sidéré de lire ou d’entendre des décrets sur la qualité d’un livre simplement parce qu’il appartient à telle ou telle manière d’écrire. Il n’y a que les bons et les mauvais livres, peu importe le point de vue littéraire qui les sous-tend. Le formalisme qui se croit toujours neuf est une lune aussi vieille que l’histoire de l’art et surgit dans les moments où les sociétés doutent. La seule chose qui soit vraiment increvable à travers temps et lieux, semble-t-il, c’est la passion. Depuis Homère, et avant lui, les hommes vont s’y brûler pour sentir leur vie se multiplier, s’étendre à l’infini dans l’imaginaire ouvert par une belle histoire. Aujourd’hui la forme a pris une importance démesurée, mais c’est la vision qui impose le style, disait Proust. Mozart n’a innové sur le plan formel en rien. Faudra-t-il le rayer de l’histoire de la musique ? Tout cela est risible, nous sommes bien au pays de Robespierre. Nul écrivain, à moins d’être un sot, ne peut être certain sur son lit de mort qu’il passera à la postérité, écrivait Flaubert. Il n’existe en littérature qu’un seul tribunal, le temps, et une seule exigence, aller au bout de soi-même.

propos recueillis par B. Longre
(novembre 2004)

 

Autrement
http://www.autrement.com

http://www.mothergoddess.com/

http://witcombe.sbc.edu/willendorf/willendorfgoddess.html

voir aussi
C'est pour un garçon ou pour une fille ? La dictature du genre
de Georges-Claude Guilbert (Autrement, 2004)