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Pour
une révision de l'histoire et une audacieuse mythologie féminine
L'histoire débute
sur une course-poursuite étonnante, une chasse à l'homme
(au sens propre du terme) organisée et impitoyable : les
chasseurs sont des chasseresses, des femmes-gardes habiles et bien
entraînées, des archères de premier ordre, résolues
à capturer leur proie masculine... Le mâle est roi,
mais au lieu d'avoir accepté la castration rituelle qui devait
mettre fin à son règne d'une année, il a tué
la reine et s'est enfui...
Nous sommes quelque part sur une île de la mer Égée
(la Crète, peut-être), à une époque indéterminée
du néolithique, un lieu où les femmes détiennent
le pouvoir et vouent un culte quasi monothéiste à
la Déesse-mère, une idole féconde, bienveillante
envers ses croyantes mais terriblement belliqueuse envers les hommes.
L'île de Keypora abrite ainsi un royaume prospère,
une société rurale où la répartition
des rôles est savamment agencée, de façon à
assurer bien-être et confort aux femmes - un système
qui ne peut passer que par la soumission des hommes. Afin de procréer,
les femmes entretiennent une poignée d'hommes choisis pour
leur docilité et leur obéissance aux désirs
féminins, tandis que ceux qui sont jugés comme les
plus agressifs sont émasculés, une façon d'éradiquer
leurs penchants brutaux et leur agressivité naturelle.
Ce bel équilibre est pourtant sur le point de se rompre et
le drame, insensiblement, prend tournure, déterminé
par les actes et les sentiments de quelques personnages pivots :
Anya, la nouvelle reine, une jeune fille à qui Sakya, la
grande prêtresse, transmet oralement ses savoirs et le grand
"secret" de la procréation, détenu par quelques
femmes seulement, un secret qui maintient les hommes à leur
place et les empêche de se révolter ; Penthéa,
une jeune guerrière fougueuse mais lucide, ennemie farouche
de tout ce qui peut entraver les femmes ; Sigur, enfin, l'homme
qu'Anya a choisi comme roi pour l'année à venir. Un
homme dangereux selon Penthéa, l'Amazone qui déteste
les hommes, mais dont la nouvelle reine, la douce Anya, est amoureuse.
"Faute
de mieux, nous appellerons roman le résultat de cette recherche
(...) Conte, mythe des origines, fantasmes personnels ou libre enquête,
chacun jugera selon son goût", nous dit l'auteur
dans un éclairant prologue, refusant ainsi de se prononcer
et dans le même temps d'imposer au lecteur une interprétation
unique... Ceci étant, cet ouvrage peut d'abord se lire comme
un merveilleux roman, qui nous transporte dans un univers à
la fois barbare et profondément humain, un âge d'or
qui laisse songeuse, quand le monde appartenait encore à
"elles"... Mais David Haziot n'a pas seulement
voulu raconter l'amour, la trahison, la vengeance et l’extermination,
et l’histoire sert avant tout d'une thèse, certes personnelle,
mais étayée par de savantes recherches : ce récit
inclassable interroge et remet en cause certains mythes fondateurs
(avant un "dieu-père", il y aurait eu une "déesse-mère"),
notre système social et notre regard sur la Préhistoire
et les débuts de l'Antiquité. C'est ainsi qu'est explorée
la théorie de l'existence d'un matriarcat ancestral sans
lequel les premières tribus et les premières civilisations
n'auraient pu survivre, une domination féminine qui aurait
été ensuite éradiquée, occultée
par les hommes durant des siècles - des hommes soucieux de
maintenir, consciemment ou inconsciemment, un pouvoir durement gagné
sur l'autre moitié de la race humaine.Cette reconstruction
poétique de temps révolus, volontairement effacés
des annales de l'histoire et de la mémoire collective est
certes propice à la rêverie, mais pas seulement : les
thèses ici avancées et le regard scientifique qui
est porté sur l'histoire de l'humanité se fondent
sur un abondant matériau livresque et une érudition
de taille (présentés en détail en fin d'ouvrage,
dans une passionnante bibliographie) et reprennent des recherches
déjà effectuées par des historiens, des paléontologues,
des primatologues, des anthropologues pour la plupart anglo-saxons
(citons entre autres Marija Gimbutas, S. Blaffer Hrdy, Yves Coppens,
C. Knight, M. Stone ou Merlin Stone).
Il subsiste, au cœur de ces hypothèses, suffisamment
de zones d'ombre pour entourer le récit d’une aura
mythique et pour enclencher un riche processus imaginaire et une
véritable attente dans l'esprit du lecteur, mais ce que le
romancier-chercheur met en place apparaît comme hautement
vraisemblable. En se penchant sur un moment pivot, l'époque
où tout aurait basculé pour les femmes (entre 8000
et 4000 av. J.-C.) d'abord sur l'île de Keypora puis dans
les territoires où les rescapées auraient tenté
de reconstruire leur civilisation, David Haziot a pu construire
une trame qui permet d'englober à la fois le passé
lointain, le présent et l'avenir de la femme et de ses aspirations.
On saura gré à l'auteur d'être un homme... Défenseur
indirect de la cause des femmes, tout en refusant de promouvoir
un féminisme de l'extrême, il met l'accent sur l’importance
de la parité dans la dernière partie du roman (quand
s’ébauchent les fondations d'une société
plus juste, dans le respect mutuel et le partage des tâches
et des pouvoirs - ce à quoi les sociétés occidentales
tendent de nos jours, même maladroitement) ; un point de vue
sociologique particulièrement intéressant, développé
tout au long du roman, chacun des personnages principaux incarnant
une conception différente de ce que doit être une vie
en société : Penthéa la guerrière, convaincue
de la suprématie intellectuelle et stratégique des
femmes, a raison de se méfier des hommes (certains événements
lui donneront raison) et prône l'extermination et l'humiliation
: "Sans la terreur que nous répandons, nous aurions
depuis longtemps disparu. (...) Dès qu'ils mesurent leur
force, ils ne rêvent que de s'en servir pour nous réduire
en esclavage. (...) Partout des femmes vivent dans l’abjection,
brutalisées, brisées, labourées par les hommes
nuit et jour pour enfanter sans fin. " Lance-t-elle à
Anya, beaucoup plus mesurée et optimiste, peut-être
plus naïve aussi : "Acceptons les hommes, élevons-les
dès l'enfance dans l'idée du respect des femmes."
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C’est
Sigur qui symbolise les hommes dont parle Penthéa -
des hommes-esclaves, qu'ils soient objets sexuels ou eunuques,
tous soumis aux lois des femmes qu’ils parviendront
à combattre quand leur sera révélé
le grand secret... C'est des années plus tard que Sigur
comprendra que les hommes et les femmes gagneraient à
vivre en harmonie, même s'il s'interroge toujours sur
l'essence énigmatique de la féminité
: "Comment les hommes avaient-ils pu voir des monstres
en ces femmes ? Certes, il acceptait l’idée que
la femme fût un être d'une étrangeté
définitive. Ne l’avait-il pas remarqué
même chez celles qui lui étaient apparemment
soumises ? (...) Et pourquoi cette division de l'humanité
en deux groupes liés pour la vie et si ennemis l'un
de l'autre ? Les hommes autour se trompaient en leur attribuant
des museaux de louve ou de panthère. Elles se montraient
bien plus terribles en femmes, selon lui, car si dans l'âme
elles étaient des fauves, leur masque de beauté
les rendait beaucoup plus redoutables." |
Parabole universelle
qui développe un révisionnisme éclairé,
Elles est une vision fulgurante et lumineuse
de l'histoire ancienne, revisitée par une plume vive et souple
et une sécheresse narrative qui évite les digressions
; on appréciera la beauté et le souci de précision
des descriptions de ce monde antique et parfois décadent,
la grandeur des sentiments évoqués (sans pourtant
en faire un mélo ou une interminable saga) et, bien entendu,
l’évocation d’une société égalitaire,
l’auteur opposant, au manichéisme des plus brutaux
(qu’ils soient hommes ou femmes), les visions pacifiques d’Anya.
Quand bien même certains seraient tentés de mettre
à mal les théories ici émises (il est de bon
ton aujourd'hui de dénigrer de nouvelles avancées
féminines en se réconfortant dans l’idée
que le statut des femmes a déjà pu bénéficier
d'évolutions non négligeables et certainement suffisantes),
cette re-création épique ne s'estompe pas avec le
temps et pourrait peut-être devenir l'un des mythes fondateurs
à propager autour de soi.
Blandine
Longre
(juillet 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Autrement
http://www.autrement.com
voir
aussi
C'est pour un garçon ou pour une
fille ? La dictature du genre
de Georges-Claude Guilbert (Autrement, 2004)
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