Too much
Ellen Potter

traduit de l'anglais par Nathalie-M-C Laverroux
Seuil jeunesse 2006
à partir de 11 ans

 

 

 

Une snob à Manhattan (ou la rédemption d’une HTACR)

Il faudrait qu’un jour on explique la présence de plus en plus forte en littérature jeunesse de héros-tête-à-claques-richissime (catégorie que l’on nommera pour aller plus vite ‘HTACR’). D’Artémis Fowl à Clara, l’héroïne de ce roman, on aurait une liste de personnages qui semblent dérivés de la catégorie des petits lords, tout en étant leur contraire absolu sur le plan du comportement. Les HTACR ne respectent que ceux qui leur ressemblent et ne craignent personne. Un point commun cependant : comme le héros vertueux richissime, le HTACR est plus ou moins orphelin, solitaire en tout cas, et il semble avoir perdu son enfance et en être sans le savoir extrêmement malheureux. Qu’on se rassure : la HTACR de ce roman sera sauvée et découvrira la vérité du monde et des êtres.
Cela étant posé, et l’agacement mis de côté provisoirement, il faut reconnaître des qualités certaines à ce roman. La richesse, qui servait de réservoir de merveilles dans les œuvres antérieures, et de substitut au merveilleux dans un cadre réaliste impressionne toujours (les séries de la télévision jouent aussi là-dessus) ; la féerie réduite en piscine bleue et décapotable est ici dépassée magistralement : l’appartement personnel dans lequel vit Clara (onze ans), situé au sommet d’une tour de Manhattan, a de quoi faire rêver. Il est organisé par une technologie anticipatrice qui en fait un monde en miniature, proprement fabuleux. Il semble qu’Ellen Potter se fasse une spécialité de la description d’appartements étranges (voir l’article sur son précédent roman, Olivia Kidney).
Clara est la fille des riches propriétaires d’un restaurant très à la mode et très réservé de la ville : n’y sont admises que les Personnes Importantes. La petite fille, qui dîne tous les soirs seule à sa table, a pour mission de repérer derrière ses éternelles lunettes noires les personnes qui sont devenues Personnes Sans Importance. Elle le fait sur la base d’indices aussi évidents que des chaussures mal cirées, un article dans le journal, une tenue inadéquate… Cette situation fait tout le prix du Too Much (c’est le nom du restaurant) ; chaque convive vit dans l’angoisse d’être désigné par l’enfant et de devoir – c’est la règle – quitter immédiatement l’établissement sous le regard soulagé des autres qui pourront ainsi finir la soirée tranquilles, en attendant la prochaine fois. Le « maillon faible » a fait son entrée en littérature de jeunesse.

Cependant, à partir de la page, mettons 90, l’intrigue se noue véritablement et l’HTACR se mue en héroïne chargée de résoudre un mystère. On retrouve alors à l’état brut ce qu’on aimait chez Ellen Potter : un grand sens du suspens, une fantaisie sans limites qui ne craint pas une petite dose de fantastique, tout cela à l’intérieur d’une cohérence très forte et d’un récit foisonnant, et enfin, beaucoup d’humanité.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(décembre 2006)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

lire aussi Olivia Kidney - Seuil, 2006

http://www.ellenpotter.com/