Le café chantant
accompagné d'un texte de Denise Brahimi :
"Lire Elissa Rhaïs"

Les Editions Bouchène, 2003
(collection Escales)

 

Grandeur d'âme, exubérance des sens et sentiments exacerbés

Ces trois nouvelles d'Elissa Rhaïs, publiée pour la première fois dans La Revue des deux mondes en 1919, raviront le lecteur : il s'en dégage un charme que le temps n'a pu atteindre, dû en grande partie à l'exotisme des lieux, des moeurs et des traditions, mais pas seulement : c'est surtout la beauté des sentiments évoqués et la façon dont l'auteure transmet les émotions de ses personnages qui ravissent. Sortes de variations sur le thème de l'amour fidèle, parfois impossible, mais souvent jaloux et toujours sensuel, ces trois contes orientaux témoignent aussi de la volonté de l'auteure de réconcilier l'idée de liberté et le système traditionnel (en particulier celui du harem). Ainsi, le féminisme d'Elissa Rhaïs est marqué par une certaine modération et même si toute femme mérite le bonheur, elle doit aussi se plier aux normes sociales et traditionnelles en vigueur ; c'est en quelque sorte la "leçon" à tirer de Noblesse arabe, où l'on voit Zoulikha, jeune épouse comblée, sacrifier en partie son bonheur tout neuf pour que soit consolée une autre jeune fille, Aïcha, qui se meurt d'amour pour l'époux de Zoulikha...

Dans Le café chantant c'est aussi l'homme arabe qui est décrit, dans toute sa grandeur d'âme, son raffinement et son arrogance : le récit ne se concentre pas uniquement sur Halima, la première chanteuse du café Beggar, celle dont la voix fait vibrer son auditoire : "elle avait chanté avec tant d'âme, elle avait animé ces paroles de complainte d'un accent de sincérité si profond et si poignant, qu'on eût dit que cette mélopée de la séparation était l'expression de ses sentiments propres, la mise à nu frémissante et désespérée de son propre coeur meurtri, et comme l'oeuvre même de sa pensée d'artiste. Aussi tous les coeurs des assistants furent remués comme par le feu et tous pleurèrent du tréfonds de leurs poumons. Sous les burnous des ondées de larmes s'essuyèrent, des sanglots terribles secouèrent les poitrines..." ; car ce récit est aussi celui du caïd Sid El Haloui, dont le fils unique vient de mourir "au pays des roumis" : le chagrin qu'il éprouve vaut bien celui de son épouse, même s'il pense que "nous autres hommes sommes bien moins à plaindre. Nous sommes bien plus vite consolables, surtout lorsque nous avons la pensée que ce membre de notre famille a succombé sur un champ de guerre (...) Mais une femme, une mère, peut-elle comprendre ? (..) la brûlure de son coeur n'a ni remède ni médecin."

Mais c'est bien la femme qui tient la place d'honneur dans ces trois contes orientaux, à l'image de Kerkeb, la rebelle, emportée par le démon de la danse, qui brave les ordres de son terrifiant époux et se moque de son courroux à venir. Ainsi, en dépit de la soumission apparente de ces femmes, un vent de liberté souffle sur ses récits sans âge, car même si elles dépendent des hommes et d'une société fondée sur la domination masculine, elles semblent toujours avoir le dernier mot. L'auteure joue sur ce paradoxe, montrant comment Halima la chanteuse (et courtisane) est certainement "libérée" pour l'époque, libre de s'exposer aux regards masculins, capable de les envoûter, tout en étant totalement tributaire du bon vouloir de ces derniers si elle veut pouvoir rester indépendante...

Certains se demandent encore qui est véritablement Elissa Rhaïs : Rosine Boumendil, algérienne (née à Blida d'un père arabe est une mère juive) venue en France après la première guerre mondiale et qui rapidement devint une célébrité dans les salons littéraires parisiens et les cercles d'intellectuels ? Ou bien un cousin, Raoul Tabet, qui avait suivi Rosine Boumendil jusqu'en France et qui, utilisant les récits traditionnels qu'elle connaissait aurait écrit nouvelles et romans ? ... Cette deuxième interprétation reste très controversée aujourd'hui (à l'origine de cette "révélation", un ouvrage signé Paul Tabet - le fils du précédent- publié en 1982 chez Grasset) ; Denise Brahimi, dans une l'introduction intitulée "Lire Elissa Rhaïs", parle elle d'un "piètre scandale, d'ailleurs vague dans la plupart des esprits, mais d'autant plus nuisible et pernicieux.". Ainsi, pour la plupart des universitaires, Elissa Rhaïs est bel et bien Rosine Boumendil, celle dont les contes et romans (dont La fille des Pachas, un "Roméo et Juliette" oriental, publié chez Plon en 1922 et aujourd'hui réédité par les Editions Bouchène) ont rencontré un succès invraisemblable pour l'époque ; ces trois nouvelles, tissées avec soin, dans un style d'une ampleur lyrique et d'une musicalité étonnantes, raviront le lecteur, quand bien même l'auteure serait un auteur, ce qui reste encore à prouver.

Blandine Longre
(mai 2003)

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http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP497bibliobrahimi.html