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Grandeur
d'âme, exubérance des sens et sentiments exacerbés
Ces trois nouvelles
d'Elissa Rhaïs, publiée pour la première fois
dans La Revue des deux mondes en 1919, raviront le lecteur
: il s'en dégage un charme que le temps n'a pu atteindre,
dû en grande partie à l'exotisme des lieux, des moeurs
et des traditions, mais pas seulement : c'est surtout la beauté
des sentiments évoqués et la façon dont l'auteure
transmet les émotions de ses personnages qui ravissent. Sortes
de variations sur le thème de l'amour fidèle, parfois
impossible, mais souvent jaloux et toujours sensuel, ces trois contes
orientaux témoignent aussi de la volonté de l'auteure
de réconcilier l'idée de liberté et le système
traditionnel (en particulier celui du harem). Ainsi, le féminisme
d'Elissa Rhaïs est marqué par une certaine modération
et même si toute femme mérite le bonheur, elle doit
aussi se plier aux normes sociales et traditionnelles en vigueur
; c'est en quelque sorte la "leçon" à tirer
de Noblesse arabe, où l'on voit Zoulikha, jeune
épouse comblée, sacrifier en partie son bonheur tout
neuf pour que soit consolée une autre jeune fille, Aïcha,
qui se meurt d'amour pour l'époux de Zoulikha...
Dans Le
café chantant c'est aussi l'homme arabe qui est décrit,
dans toute sa grandeur d'âme, son raffinement et son arrogance
: le récit ne se concentre pas uniquement sur Halima, la
première chanteuse du café Beggar, celle dont la voix
fait vibrer son auditoire : "elle avait chanté avec
tant d'âme, elle avait animé ces paroles de complainte
d'un accent de sincérité si profond et si poignant,
qu'on eût dit que cette mélopée de la séparation
était l'expression de ses sentiments propres, la mise à
nu frémissante et désespérée de son
propre coeur meurtri, et comme l'oeuvre même de sa pensée
d'artiste. Aussi tous les coeurs des assistants furent remués
comme par le feu et tous pleurèrent du tréfonds de
leurs poumons. Sous les burnous des ondées de larmes s'essuyèrent,
des sanglots terribles secouèrent les poitrines..."
; car ce récit est aussi celui du caïd Sid El Haloui,
dont le fils unique vient de mourir "au pays des roumis"
: le chagrin qu'il éprouve vaut bien celui de son épouse,
même s'il pense que "nous autres hommes sommes bien
moins à plaindre. Nous sommes bien plus vite consolables,
surtout lorsque nous avons la pensée que ce membre de notre
famille a succombé sur un champ de guerre (...) Mais une
femme, une mère, peut-elle comprendre ? (..) la brûlure
de son coeur n'a ni remède ni médecin."
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Mais c'est
bien la femme qui tient la place d'honneur dans ces trois
contes orientaux, à l'image de Kerkeb, la
rebelle, emportée par le démon de la danse,
qui brave les ordres de son terrifiant époux et se
moque de son courroux à venir. Ainsi, en dépit
de la soumission apparente de ces femmes, un vent de liberté
souffle sur ses récits sans âge, car même
si elles dépendent des hommes et d'une société
fondée sur la domination masculine, elles semblent
toujours avoir le dernier mot. L'auteure joue sur ce paradoxe,
montrant comment Halima la chanteuse (et courtisane) est certainement
"libérée" pour l'époque, libre
de s'exposer aux regards masculins, capable de les envoûter,
tout en étant totalement tributaire du bon vouloir
de ces derniers si elle veut pouvoir rester indépendante...
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Certains se
demandent encore qui est véritablement Elissa Rhaïs
: Rosine Boumendil, algérienne (née à Blida
d'un père arabe est une mère juive) venue en France
après la première guerre mondiale et qui rapidement
devint une célébrité dans les salons littéraires
parisiens et les cercles d'intellectuels ? Ou bien un cousin, Raoul
Tabet, qui avait suivi Rosine Boumendil jusqu'en France et qui,
utilisant les récits traditionnels qu'elle connaissait aurait
écrit nouvelles et romans ? ... Cette deuxième interprétation
reste très controversée aujourd'hui (à l'origine
de cette "révélation", un ouvrage signé
Paul Tabet - le fils du précédent- publié en
1982 chez Grasset) ; Denise Brahimi, dans une l'introduction intitulée
"Lire Elissa Rhaïs", parle elle d'un "piètre
scandale, d'ailleurs vague dans la plupart des esprits, mais d'autant
plus nuisible et pernicieux.". Ainsi, pour la plupart
des universitaires, Elissa Rhaïs est bel et bien Rosine Boumendil,
celle dont les contes et romans (dont La fille des Pachas,
un "Roméo et Juliette" oriental, publié
chez Plon en 1922 et aujourd'hui réédité par
les Editions Bouchène) ont rencontré un succès
invraisemblable pour l'époque ; ces trois nouvelles, tissées
avec soin, dans un style d'une ampleur lyrique et d'une musicalité
étonnantes, raviront le lecteur, quand bien même l'auteure
serait un auteur, ce qui reste encore à prouver.
Blandine
Longre
(mai 2003)

http://www.bouchene.com/
http://www.limag.refer.org
http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP497bibliobrahimi.html
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