The Journals of Eleanor Druse
Hyperion, 2004, 244 pages.

Le journal d'Eleanor Druse : Mon enquête sur l'incident du Kingdom Hospital
traduit de l'anglais par Valérie Malfoy
Albin Michel, 2005


«Des pleurs si faibles que j’ai dû retenir ma respiration pour les entendre, comme un léger murmure. Une voix d’enfant encore…»

 

Adapter «L’Hôpital et ses fantômes», la série télévisée transcendante de Lars von Trier, une idée de génie de Stephen King à lire sous la plume agile de Richard Dooling et à suivre enfin les samedis soirs sur la chaîne parisienne «Paris Première» !

Au pays roi de la littérature de genre et du gavage télévisuel quotidien, un sous-genre est né, le livre de série. En effet, les séries télévisées américaines fantastiques sont souvent précédées par la sortie d’un roman introductif chargé de planter le décor, d’annoncer la couleur, de donner le ton… et aussi, pour le dire tout net, de «secouer l’arbre à fric» («shake the money tree»).

«The Journals of Eleanor Druse» n’échappe pas à la règle de ces grands projets audio-visuels, poids-lourds de l’industrie du divertissement, pour lesquels la littérature travaille en sous-traitance. Aux rédacteurs, le graphisme de la série et surtout son climat (élément-clé) servent de charte rigide, voire bétonnée, mais aussi de terrain de jeux. Comme la fille de David Lynch, Jennyfer, s’est amusé à tenir le journal de Laura Palmer, personnage central de «Twin Peaks», difficile pour Stephen King de résister au plaisir de rédiger celui d’Eleanor Druse, héroïne de la série «Stephen King’s Kingdom Hospital» (SKKH).

Et les honnêtes amateurs de littérature américaine moderne de se mettre en appétit, les fans de saliver. «L’équivalent littéraire du menu Big Mac», comme il se présente, se lance dans le superbe défi d’adapter, dans son Maine natal, le chef-d’œuvre de Lars von Trier, cette symphonie apocalyptique apparue à la télévision danoise au milieu des années 90, puis dans les salles de cinéma européennes et enfin sur Arte.

Dans l’ascenseur d’un grand hôpital, une vieille médium ratée entre en contact avec le fantôme malheureux d’une fillette. A partir de là, Lars von Trier a tracé une parabole hystérique, à la fois drôle et terrifiante, sur le Danemark. La maestria en moins, et cette fois sans autre portée que le divertissement, King interprète, suit en parallèle et s’affranchit finalement de la version originale mais sans grande inspiration. Il s’agit tout de même d’un exercice de style passionnant, au-delà du cercle des adeptes du fantastique.


Hyperion, janvier 2004

A la sauce gore et glauque de Stephen King, l’horreur entre vite en éruption comme autant de fourmis carnivores dans les plaies de Madeline Kruger après son suicide manqué. Au chevet de la putréfiée, dans l’hôpital Kingdom à Lewiston (Maine), arrive, par une nuit de pleine lune, sur une route enneigée, une vieille amie d’enfance passionnée de psychologie ésotérique, Mme Druse. Cet avatar cynique de Mme Drüse (de Copenhague) aime à lire aux mourants «William Blake ou Swedenborg _ n’importe quoi pour les préparer au grand départ»…
Témoin aussi experte que fragile (à 75 ans), Druse va observer l’effroyable étrangeté des lieux et dévoiler enfin lourdement le lourd passé de l’établissement… Le tout est relaté dans «The Journals of Eleanor Druse», un livre de série, donc empreint de ludisme. Ainsi, en quatrième de couverture: «l’auteure, Eleanor Druse, est une spirite dotée de pouvoirs métapsychiques, qui vit dans le Maine natal de Stephen King». (Pour de vrai! Et la sorcière de Blair aussi a bien existé!…).

Autre jeu de rôles en avant-propos, sous la forme malicieuse d’une lettre de Druse à Stephen King: «Cher M. King, je vous écris parce que je tiens de la lecture de vos livres que vous croyez vraiment au monde des esprits, parce que vous avez comme moi flirté avec la mort [King a été renversé par une voiture en 1999 et admis à l’hôpital central du Maine], et parce que vous êtes aussi du Maine.» La missive tient trois pages, le stratagème, lui, a duré à plusieurs semaines après la publication, jusqu’à rendre à César ce qui lui appartient et au romancier américain Rick Dooling l’écriture de «The Journals» (sur commande de Stephen King). Mais il reste tout de même du King le style direct, les pensées en italique, les conversations et les expressions familières typiques des petites villes nord-américaines _ soit le petit monde des grands classiques de Stephen King, comme «Pet Semetary» (Doubleday, 1983), «Christine» (Viking, 1983)  et le premier grand succès «Carrie» (Doubleday, 1974).

Dans les doutes de Druse, Dooling montre sa patte, sa conception intéressante de l’esprit humain et du cerveau

«Et si la grande aventure intérieure de toute ma vie spirituelle dérivait d’une lésion?» Dans les doutes de Druse face aux liens psychosomatiques, et face à la médecine en général, Dooling montre sa patte, sa conception intéressante de l’esprit humain et du cerveau. De la lobotomie, il propose un bref historique simple et bienvenu pour rattraper l’attention perdue dans des lieux communs de l’horreur basique (monstre, combat final…). Le roman est en tout cas bien ficelé, agréable à lire — sauf en sa toute fin, décevante — et il faut sans doute se réjouir de l’écriture de certains épisodes de SKKH par Rick Dooling.

Le lecteur français peut enfin voir. Pour un auteur au style très cinématographique, adapté au grand écran avec bonheur par Stanley Kubrick («Shining»), Taylor HackfordDolores Claiborne»), Bryan Singer («Apt Pupil»), Brian de Palma («Carrie») et Rob ReinerStand by Me»), Stephen King n’a guère brillé dans ses propres tentatives derrière la caméra en tant qu’assistant (la série «The Shining» en 1997) ou même en tant que metteur en scène («Maximum Overdrive» en 1986).

Jamais meilleur qu’adapté donc, le roi de l’épouvante tient peut-être enfin son chef-d’œuvre audio-visuel (dans une adaptation, paradoxalement, et alors qu’il serait, selon un récent documentaire, aujourd’hui presque aveugle!).

Aux Etats-Unis, la chaîne nationale ABC a déclenché l’ire des amateurs par sa diffusion riche en coupures publicitaires et même interrompue pendant plusieurs semaines entre les épisodes 9 et 10 (sur les 13 de SKKH). En Europe, la BBC a pris le relais en mettant davantage en valeur cette série regardée en 2004 jusqu’en Nouvelle-Zélande, soit aux antipodes du pays de «La Ferme des célébrités». Dans le PAF, SKKH est longtemps apparue comme une étrange lacune, enfin comblée depuis le 26 février dernier et la découverte du premier épisode en France — quelques jours après la Suisse, tout de même. Et encore… Comme bien souvent en matière de série de qualité, hormis le câble, le satellite ou certaines antennes parisiennes, point de salut !

François Cavaillès
(mars 2005)

Francois Cavaillès est journaliste. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa au Canada, il couvre aujourd'hui l'Asie du Sud-Est et enseigne le francais a l'université Chulalongkorn de Bangkok.

(Les extraits ci-dessus sont librement traduits par le journaliste, dans l’attente d’une publication de l’ouvrage en français.)
tous les samedis à 22h30 sur Paris Première

http://www.mostra.org/21/english/films/reino1-i.htm

http://www.hyperionbooks.com/

http://www.kingdomhospitalofmaine.com/pain_room.html

http://www.stephenking.com/index_flash.php

http://www.paris-premiere.fr/page.php?P=data/lachaine/dossier/&art_id=108564