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Chant
polyphonique ou brouhaha ?
Avec The
Voices, Susan Elderkin s’est faite le porte-parole
d’un peuple, les Aborigènes d’Australie, elle
l’écrivaine britannique qui a grandi dans la grisaille
et l’humidité du Sussex mais qui se définit
comme une « accro du désert ». Son premier
roman, Arizona Ice Cream (titre original,
Sunset Over Chocolate Mountains), avait d’ailleurs
pour cadre le désert d’Arizona près de Tucson,
où elle avait passé plusieurs mois en immersion à
explorer la faune et la flore et à aller à la rencontre
des gars du pays, pareils à des cacti selon elle, «
des solitaires avec leur propre sorte d’épines
». Car pour Susan Elderkin, pour comprendre les gens,
il faut commencer par essayer de comprendre le paysage qu’ils
habitent, et cela semble particulièrement s’appliquer
à ces endroits retirés où la population a préservé
au fil des siècles une relation « authentique »
à son milieu. Celui dont il est question dans The
Voices est le bush, la brousse du Kimberley
aux portes de l’Outback australien, territoire aride,
hostile, accueillant cependant une des plus fortes concentrations
de population aborigène du pays.
Malgré la pâleur de son teint, la blondeur de ses cheveux
et ses yeux vert-gris, des yeux de vagabond qui « brûlent
d’un zèle évangélique », Billy
Saint est de tous les membres de sa petite communauté, où
le sang aborigène est distribué en proportions variables,
le plus à même de comprendre la culture ancestrale
de son pays. C’est que, enfant déjà, Billy est
différent : à un âge où ses petits camarades
sont plus intéressés par Kylie Minogue que par les
splendeurs de la nature environnante ou le terrible passé
politique de leur pays, Billy, lui, fuit la compagnie des siens
et trouve un réconfort dans une relation fusionnelle à
la terre et aux kangourous. Peu loquace, les yeux toujours tournés
vers l’horizon, il lui arrive souvent de «prendre
la brousse» pour échapper, l’espace de quelques
heures, à la monotonie familiale, coincé qu’il
est entre un père carrossier négligeant sa famille
au profit de ses épaves chéries et une mère
encore jolie, qui se sent à l’étroit dans son
mariage et peine à comprendre cette «étrange
créature» qu’est son fils.
| C’est
la rencontre avec Maisie, l’«enfant esprit»
aborigène, qui va changer la vie de Billy. Son chant
a ensorcelé le jeune garçon et le hantera dès
lors. Par elle, Billy est mis en relation avec les voix, celles
des esprits des ancêtres qui luttent pour se faire entendre
dans une Australie déspiritualisée, en froid
avec son passé. Une romance naît, surnaturelle,
effrayante pour le jeune garçon. Il choisit la fuite,
erre un temps, plonge dans les entrailles de la terre sacrée
en se faisant mineur. Des années plus tard, convalescent
à l’hôpital d’Alice Springs, il présente
de mystérieuses et atroces blessures aux parties génitales,
dont les médecins, qui diagnostiquent une forme de
schizophrénie, pensent qu’il s’agit d’une
automutilation. Billy ne leur a-t-il pas lui-même parlé
de ces voix dans sa tête auxquelles il cherche désespérément
à échapper ? Assisté de Cecily, l’infirmière
aborigène, il se remet peu à peu, et le processus
thérapeutique appelle l’exploration épisodique
de son enfance et adolescence, insérée dans
le récit par une série de flashbacks qui mettent
en lumière non seulement l’énigme de ses
blessures mais aussi l’amour d’un homme blanc
pour sa terre et sa relation aux esprits indigènes. |
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Les voix dont
il est question se manifestent sous forme d’observateurs/commentateurs
désabusés, entendus uniquement par un public initié.
Fantômes d’une culture menacée de disparition,
elles sont les témoins de la dérive des vivants mais
ne proposent pas de meilleur remède que le sommeil, l’oubli
ou les drogues. Ces voix prennent une dimension narrative prédominante,
faisant ainsi du récit un chant polyphonique mêlant
personnages de chair et d’os et esprits incarnés, brouhaha
parfois confus et agaçant, versant à l’occasion
dans la caricature comme dans les échanges animés
entre les esprits, dépeints en fainéants ventripotents
et abrutis par l’alcool et l’herbe, et le vent, lui
aussi doté d’une voix narrative.
Si la lecture est rendue pénible parfois par une écriture
emberlificotée dans ces différentes strates, perdant
dans des effets stériles rythme et cohérence, on ne
peut qu’admirer la belle peinture du désert et de ses
habitants, en rupture avec les clichés paradisiaques des
Rough Guide et autres Lonely Planet.
L’exotisme est rejeté au profit d’une véritable
quête spirituelle et identitaire qui, en Australie peut-être
plus qu’ailleurs, s’inscrit dans le paysage même.
Par ailleurs, The Voices traduit avec
fidélité l’accent mis sur l’oralité
dans la tradition aborigène et se met au diapason des principes
fondamentaux de cette culture, notamment la croyance en des esprits
d’ancêtres et héros fondateurs incarnés
dans les éléments naturels et veillant sur les hommes.
Il paraît évident qu’avant d’entreprendre
l’écriture de ce récit, l’auteure s’est
documentée de manière compulsive, encyclopédique,
abordant avec ce projet une culture, un monde qui lui était
à l’origine étrangers ; de son propre aveu,
« c’était un peu comme préparer une
thèse sur le pays – j’ai dû apprendre sa
géographie, sa politique, son histoire, sa biologie et tout
un nouveau langage ». D’où un éclairage
juste et nuancé en dépit d’un certain didactisme
dans le propos. Volontiers provocateur, engagé, le roman
d’Elderkin ne fait grâce à personne dans son
épinglage des vices de l’Australie moderne. Faune pullulante
dans cette nature sauvage, les touristes, Américains et Anglais
en particulier, sont gentiment remis à leur place, qu’ils
soient à la recherche des meilleurs clichés sur les
circuits qu’il faut avoir « faits » ou
de leur « âme » en dehors des sentiers
battus. Elderkin n’épargne pas non plus les hippies
écolos donneurs de leçons, sortes de bobos australiens
tournés en ridicule par les ploucs autoproclamés de
la communauté dont fait partie Billy. Mais c’est surtout
le passé d’un pays que ce roman explore, passé
dont les épisodes douloureux (notamment celui de la génération
volée au cours duquel, jusque dans les années 1960,
tous les enfants métis à la peau claire ont été
isolés et envoyés dans des institutions lointaines
pour y apprendre à servir les colons) ont stigmatisé
la population aborigène et l’ont condamnée après
l’échec de l’assimilation à redéfinir
leur place entre exploitation et folklore.
Le constat est sombre et The Voices sonne
comme un rappel à l’ordre, une mise en garde sur les
déboires d’un monde qui, en reniant ses origines, court
à sa propre perte. Si le roman ne parvient jamais à
prendre toute l’ampleur qu’il semble d’abord promettre,
sa principale vertu est de donner une voix à ce qui mériterait
d’être plus souvent entendu.
Frédérique
Freund
(décembre 2004)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

L'éditeur
http://www.harpercollins.co.uk
lire
aussi
Journey to the stone country
Alex Miller (Sceptre, 2002)
Les Aborigènes d'Australie
(Découvertes Gallimard)
http://www.susanelderkin.com/
Lectures
complémentaires proposées par l’éditeur
:
Cleave,
Nicky Gemmell
The Songlines, Bruce Chatwin
The Sound of One Hand Clapping, Richard Flanagan
Cloudstreet, Tim Winton
Dirt Music, Tim Winton
English Passengers,
Matthew Kneale
The Ballad of the Sad Café, Carson McCullers
The Bone People, Keri Hulme
The Drowner, Robert Drewe
Plainsong, Kent Haruf
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