The Voices
(Harper Collins, 2004)

Les voix
à paraître au Seuil, février 2005

 

Chant polyphonique ou brouhaha ?

Avec The Voices, Susan Elderkin s’est faite le porte-parole d’un peuple, les Aborigènes d’Australie, elle l’écrivaine britannique qui a grandi dans la grisaille et l’humidité du Sussex mais qui se définit comme une « accro du désert ». Son premier roman, Arizona Ice Cream (titre original, Sunset Over Chocolate Mountains), avait d’ailleurs pour cadre le désert d’Arizona près de Tucson, où elle avait passé plusieurs mois en immersion à explorer la faune et la flore et à aller à la rencontre des gars du pays, pareils à des cacti selon elle, « des solitaires avec leur propre sorte d’épines ». Car pour Susan Elderkin, pour comprendre les gens, il faut commencer par essayer de comprendre le paysage qu’ils habitent, et cela semble particulièrement s’appliquer à ces endroits retirés où la population a préservé au fil des siècles une relation « authentique » à son milieu. Celui dont il est question dans The Voices est le bush, la brousse du Kimberley aux portes de l’Outback australien, territoire aride, hostile, accueillant cependant une des plus fortes concentrations de population aborigène du pays.

Malgré la pâleur de son teint, la blondeur de ses cheveux et ses yeux vert-gris, des yeux de vagabond qui « brûlent d’un zèle évangélique », Billy Saint est de tous les membres de sa petite communauté, où le sang aborigène est distribué en proportions variables, le plus à même de comprendre la culture ancestrale de son pays. C’est que, enfant déjà, Billy est différent : à un âge où ses petits camarades sont plus intéressés par Kylie Minogue que par les splendeurs de la nature environnante ou le terrible passé politique de leur pays, Billy, lui, fuit la compagnie des siens et trouve un réconfort dans une relation fusionnelle à la terre et aux kangourous. Peu loquace, les yeux toujours tournés vers l’horizon, il lui arrive souvent de «prendre la brousse» pour échapper, l’espace de quelques heures, à la monotonie familiale, coincé qu’il est entre un père carrossier négligeant sa famille au profit de ses épaves chéries et une mère encore jolie, qui se sent à l’étroit dans son mariage et peine à comprendre cette «étrange créature» qu’est son fils.

C’est la rencontre avec Maisie, l’«enfant esprit» aborigène, qui va changer la vie de Billy. Son chant a ensorcelé le jeune garçon et le hantera dès lors. Par elle, Billy est mis en relation avec les voix, celles des esprits des ancêtres qui luttent pour se faire entendre dans une Australie déspiritualisée, en froid avec son passé. Une romance naît, surnaturelle, effrayante pour le jeune garçon. Il choisit la fuite, erre un temps, plonge dans les entrailles de la terre sacrée en se faisant mineur. Des années plus tard, convalescent à l’hôpital d’Alice Springs, il présente de mystérieuses et atroces blessures aux parties génitales, dont les médecins, qui diagnostiquent une forme de schizophrénie, pensent qu’il s’agit d’une automutilation. Billy ne leur a-t-il pas lui-même parlé de ces voix dans sa tête auxquelles il cherche désespérément à échapper ? Assisté de Cecily, l’infirmière aborigène, il se remet peu à peu, et le processus thérapeutique appelle l’exploration épisodique de son enfance et adolescence, insérée dans le récit par une série de flashbacks qui mettent en lumière non seulement l’énigme de ses blessures mais aussi l’amour d’un homme blanc pour sa terre et sa relation aux esprits indigènes.

Les voix dont il est question se manifestent sous forme d’observateurs/commentateurs désabusés, entendus uniquement par un public initié. Fantômes d’une culture menacée de disparition, elles sont les témoins de la dérive des vivants mais ne proposent pas de meilleur remède que le sommeil, l’oubli ou les drogues. Ces voix prennent une dimension narrative prédominante, faisant ainsi du récit un chant polyphonique mêlant personnages de chair et d’os et esprits incarnés, brouhaha parfois confus et agaçant, versant à l’occasion dans la caricature comme dans les échanges animés entre les esprits, dépeints en fainéants ventripotents et abrutis par l’alcool et l’herbe, et le vent, lui aussi doté d’une voix narrative.
Si la lecture est rendue pénible parfois par une écriture emberlificotée dans ces différentes strates, perdant dans des effets stériles rythme et cohérence, on ne peut qu’admirer la belle peinture du désert et de ses habitants, en rupture avec les clichés paradisiaques des Rough Guide et autres Lonely Planet. L’exotisme est rejeté au profit d’une véritable quête spirituelle et identitaire qui, en Australie peut-être plus qu’ailleurs, s’inscrit dans le paysage même. Par ailleurs, The Voices traduit avec fidélité l’accent mis sur l’oralité dans la tradition aborigène et se met au diapason des principes fondamentaux de cette culture, notamment la croyance en des esprits d’ancêtres et héros fondateurs incarnés dans les éléments naturels et veillant sur les hommes.

Il paraît évident qu’avant d’entreprendre l’écriture de ce récit, l’auteure s’est documentée de manière compulsive, encyclopédique, abordant avec ce projet une culture, un monde qui lui était à l’origine étrangers ; de son propre aveu, « c’était un peu comme préparer une thèse sur le pays – j’ai dû apprendre sa géographie, sa politique, son histoire, sa biologie et tout un nouveau langage ». D’où un éclairage juste et nuancé en dépit d’un certain didactisme dans le propos. Volontiers provocateur, engagé, le roman d’Elderkin ne fait grâce à personne dans son épinglage des vices de l’Australie moderne. Faune pullulante dans cette nature sauvage, les touristes, Américains et Anglais en particulier, sont gentiment remis à leur place, qu’ils soient à la recherche des meilleurs clichés sur les circuits qu’il faut avoir « faits » ou de leur « âme » en dehors des sentiers battus. Elderkin n’épargne pas non plus les hippies écolos donneurs de leçons, sortes de bobos australiens tournés en ridicule par les ploucs autoproclamés de la communauté dont fait partie Billy. Mais c’est surtout le passé d’un pays que ce roman explore, passé dont les épisodes douloureux (notamment celui de la génération volée au cours duquel, jusque dans les années 1960, tous les enfants métis à la peau claire ont été isolés et envoyés dans des institutions lointaines pour y apprendre à servir les colons) ont stigmatisé la population aborigène et l’ont condamnée après l’échec de l’assimilation à redéfinir leur place entre exploitation et folklore.
Le constat est sombre et The Voices sonne comme un rappel à l’ordre, une mise en garde sur les déboires d’un monde qui, en reniant ses origines, court à sa propre perte. Si le roman ne parvient jamais à prendre toute l’ampleur qu’il semble d’abord promettre, sa principale vertu est de donner une voix à ce qui mériterait d’être plus souvent entendu.

Frédérique Freund
(décembre 2004)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

L'éditeur
http://www.harpercollins.co.uk

lire aussi
Journey to the stone country Alex Miller (Sceptre, 2002)
Les Aborigènes d'Australie (Découvertes Gallimard)

http://www.susanelderkin.com/

Lectures complémentaires proposées par l’éditeur :
Cleave, Nicky Gemmell
The Songlines, Bruce Chatwin
The Sound of One Hand Clapping, Richard Flanagan
Cloudstreet, Tim Winton
Dirt Music, Tim Winton
English Passengers, Matthew Kneale
The Ballad of the Sad Café, Carson McCullers
The Bone People, Keri Hulme
The Drowner, Robert Drewe
Plainsong, Kent Haruf