Portraits
collés
Recueil atypique
et stimulant, Miniatures se compose de
cinquante portraits hétéroclites, graves et/ou légers,
de brefs tableaux vivants qui renforcent l'idée shakespearienne
de l'existence comme une scène (l'auteur avouant en introduction
aimer "l'idée d'un livre qui se donne en spectacle")
sur laquelle se démènent des personnages pathétiques,
amusants, effrayants ou tragiques, à tous les âges
de la vie, issus de toutes catégories sociales : on y croise
une comédienne obnubilée par le rôle d'Ophélie
au point d’en mourir, un journaliste partageant une cellule
avec de "vrais" criminels, le seul "trash artist"
marocain, un jeune publicitaire sans scrupules, une institutrice
battue par son mari et qui maltraite à son tour ses élèves,
un enseignant islamiste "hypocrite pratiquant", un foetus
ignorant du sort social qui l'attend, une secrétaire qui
rêve de romantisme, une fillette que son grand frère
rejoint la nuit, un "diplômé-chômeur",
un cyber-dragueur, une jeune prostituée, un apprenti kamikaze
qui rêve d'un glorieux destin... La société
marocaine est ici passée au crible d'une plume acide et réjouissante,
faussement neutre, et la satire n'est jamais loin, même lorsque
l'auteur se contente de raconter très factuellement, avec
un détachement délibéré, et d'accumuler
des visions juxtaposées dévoilant avec acuité
l'absurdité du monde et les contradictions de la condition
humaine en général.
Saynètes
satiriques teintées d'un cynisme amusé, ces Miniatures
de Youssouf Amine Elalamy révèlent donc les petits
et les grands dysfonctionnements d'un monde entre tradition et modernité,
saturé d'images contradictoires et de miroirs déformants,
un monde qui oscille entre désespoir (lié au chômage,
à la misère sexuelle, aux rapports faussés
entre les hommes et les femmes...) et enthousiasme pour des progrès
technologiques factices qui apportent un réconfort dérisoire
et purement matérialiste ; l'auteur, ne pouvant prendre parti
pour l'un ou pour l'autre, rejette avec la même intelligence
et la même force à la fois les hypocrisies de l'obscurantisme
traditionnel et la misère morale et/ou sociale qui l'accompagne,
et la vision d'une humanité manufacturée et posée
sur papier glacé — à l'image de Rochdi, ce golden
boy qui imite maladroitement le modèle américain,
de Btissam, une étudiante qui, ayant posé pour la
couverture d'un magazine féminin, est maintenant prise au
piège de sa propre image, ou de Soraya, qui "ne
peut survivre sans porter de masque", victime d'une "crise
de masquillage aiguë"...
Juxtaposition
de visions disparates, l'ensemble des textes se comporte de la même
manière que les versions plastiques qui les suivent (chaque
création visuelle pouvant accompagner un récit ou
se lire en toute autonomie, et vice versa) : des collages déstructurés,
polysémiques, conçus à la manière d'oeuvres
surréalistes à l'aide de matériaux détournés
de leur fonction initiale (pour la plupart images et textes découpés
dans la presse magazine, objets utilisés à des fins
métaphoriques, etc.) qui reprennent les récits ou
leur font écho, en prolongement. Tout comme les textes, on
peut les lire et les décrypter de façon aléatoire,
et leur composition même révèle la déstructuration
du monde exposée dans les récits ; le procédé
et la vision de ces corps enchevêtrés ou déformés,
de ces images retravaillées, tendent aussi à dénoncer
l'instrumentalisation du corps féminin, les indéniables
contrastes sociaux (l'indigence extrême d'une partie de la
population, l'indécence des plus riches), la violence omniprésente
(qu'elle soit privée ou collective, conjugale ou motivée
par le terrorisme), ou bien les contradictions liées à
la pratique religieuse ; en écho, donc, des descriptions
minimales, parfois de quelques lignes seulement, des petits riens
ou des détails accumulés qui pourtant en disent long.
Comme dans le portrait de l'enseignant qui ignore ses étudiantes
"en décolleté ou en jupes courtes, très
courtes. Brahim a pour principe de n'interroger que les étudiantes
voilées. Pour les autres, il se contente de baisser les yeux
et de chercher s'il y a des barbues parmi elles."... Il
y a aussi le jeune Mjid, qui n'a de cesse que de venger la mort
de ses frères (disparus en mer en tentant de rejoindre clandestinement
l'Espagne), en déversant dans la mer "tout ce qui
lui tombe sous la main : épluchures, déchets, détritus,
immondices, excréments, crachats", ou ailleurs
la description précise d'une "magnifique couronne
en or massif" posée "sur la tête
de la ravissante Hafsa, dix-sept ans, mariée de force à
son cousin Sid L'Hadi, quarante-neuf ans, mafflu, joufflu, lippu,
fessu, trapu, ventru, touffu, griffu, épais, lourdaud, abruti,
idiot, laid, vilain, hideux et, pour couronner le tout, impuissant."
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L’exposition
Miniatures s'est déroulée à la villa
des Arts de Casablanca en février 2005.
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Par la
finesse de l'écriture, le souci du détail et
les clins d'oeil satiriques (souvent introduits par le biais
d'intéressants jeux langagiers), les portraits échappent
à la caricature et, tout en mettant en scène
des individus singuliers, renvoient à l’humanité
dans son entier ; de cet assemblage hétérogène,
de ces condensés textuels et visuels, émerge
une oeuvre kaléidoscopique, complexe et éclairante,
qui fait la part belle à la superposition esthétique
et à l'accumulation narrative avec, en pointillé,
des échappées burlesques (on lira pour s’en
convaincre l’histoire de L’Hajja Rita, fervente
musulmane, ou celle de Rochdi, fasciné par la «
virilité en béton » des Twin Towers...).
Le lecteur, partagé entre rire et larmes, passe compulsivement
d'un texte à l'autre, trouvant là de quoi se
divertir tout en alimentant sa réflexion ou son sentiment
de révolte.
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Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://hors.champs.free.fr/horschamps.html
Les
éditions hors'champs
France
41 bis, Cours de Verdun - 33000 Bordeaux
Maroc
l'appartement 22, 279, avenue Mohamed V, MA-10000 Maroc
Né
le 20 novembre 1961 à Larache (Maroc), Youssouf Amine
Elalamy est l’auteur de trois romans : Un Marocain
à New York (Eddif, 1998), Les clandestins,
Prix Grand Atlas 2001 (Eddif, 2000/Au Diable Vauvert, 2001), Paris
mon bled (Eddif 2002). En septembre 2003, il publie «
Le journal de YAE », un recueil de textes inspirés
par les attentats suicide de Casablanca.
http://www.appartement22.com/article.php3?id_article=20
http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100923210
http://www.afrik.com/article3510.html
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